À propos de l'auteur : Michel Bélair

Catégories : Polar & Société

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Quand on y regarde de près, le rôle de ceux qu’on appelle « les influenceurs » apparaît un peu ridicule : ils amènent leurs « followers », comme disent les cousins français, à consommer plus de ceci ou de cela. Souvent même des théories bidons, on le sait. Tout au plus peut-on les percevoir comme des vendeurs de tendances, un peu comme les anciens « commis voyageurs » frappaient à la porte, la valise pleine d’illusions … bien concrètes. Dans l’histoire en forme de poupées russes aux allures de manga dont nous vous parlons ce mois-ci, deux de ces influenceurs se retrouvent inconsciemment au cœur d’un ignoble trafic …

Michel Bélair

C’est en fréquentant régulièrement les littératures scandinaves que l’on se rend compte de leur originalité tout comme de leur impact et de leur diversité. À la fin du siècle dernier, Mankell, Larsson, Dahl et tous les autres nous ont fait prendre conscience d’une Suède remise en question par l’immigration. Puis l’écriture dense d’Arnaldur Indridason a fait découvrir à tous une Islande accédant brutalement à la modernité une fois débarrassée des nazis, des Anglais puis des Américains alors que, depuis le tournant du millénaire, Jo Nesbø décrivait une Norvège sombrement actuelle. Sans parler du Danemark « noir » mis en relief par Jussi Adler-Olsen…

De la même façon, des voix finlandaises ont pris de plus en plus de place au cours des dernières années. On a parlé ici d’Arttu Tuominen en avril dernier (Le serment, chez La Martinière) et voici maintenant Max Seeck qui propose une intrigue complexe, pour ne pas dire tordue, aux ramifications insoupçonnées. En fait, La toile du diable est un fort bon exemple de ce que l’on pourrait appeler les dangers de l’uniformisation de la planète …

La piste manga

Signe des temps, le roman s’amorce donc avec la disparition simultanée de la plus célèbre influenceuse lifestyle et du blogueur le plus suivi de Finlande : Lisa Yamamoto et Jason Nervander. Plusieurs voient là une façon déguisée d’attirer l’attention et de faire mousser la popularité des deux adeptes des réseaux sociaux, mais comme les journaux se sont emparés de l’affaire, l’inspectrice Jessica Niemen de l’escouade des Crimes violents de la police d’Helsinki prend le contrôle de l’enquête. Avec le mandat de sa nouvelle supérieure de régler l’affaire au plus vite. Niemen, à peine remise de la perte de son mentor, sera bientôt confrontée à ses limites dans sa deuxième enquête traduite en français (on peut aussi lire Chasseurs de sorcières chez J’ai lu).

Car ce qui semblait au départ n’être qu’un stratagème de mise en valeur des deux blogueurs disparus va rapidement devenir une affaire compliquée ayant des implications internationales que l’on saisira rapidement en consultant une carte géographique de la région. En fouillant l’appartement de l’influenceuse, Niemen et son équipe trouvent chez elle, outre sa coloc éplorée, une véritable galerie de dessins et de tableaux à l’esthétique manga. La chose est d’autant plus étrange qu’on vient de découvrir sur une petite plage non loin du centre ville, le cadavre mutilé d’une femme habillée en héroïne de manga. Ce troublant hasard deviendra peu à peu la piste la plus importante de l’enquête surtout quand on identifiera la victime comme une prostituée originaire d’Odessa.

Il y a aussi que le petit génie informatique de l’équipe, Rasmus, va trouver en épluchant ce qui reste du carnet de dessins et de notes de Yamamoto, une sorte de code caché qui permettra à Niemi de faire le lien avec la mafia russe. Et voilà que, tout en recherchant officiellement les deux disparus, l’équipe travaille avec l’hypothèse de plus en plus concrète d’un réseau de prostitution et de trafic d’êtres humains particulièrement sophistiqué.

Double vie

Mais en sourdine à mesure que l’affaire se développe et que les victimes s’accumulent, les liens entre Jessica Niemi et sa nouvelle supérieure se font particulièrement tendus; au point même où l’enquêteuse se met à douter d’elle-même et de ses décisions. Même que les nouveaux lecteurs découvriront une part d’elle que ses collègues ne connaissent pas vraiment et qu’elle cache toujours depuis sa précédente enquête. Consciente de son trouble, sa patronne — envieuse de ses succès, jalouse de sa réputation? — ira même jusqu’à lui suggérer de tout laisser tomber…

Pourtant sur le terrain l’affaire se fait tous les jours plus complexe; les coïncidences se multiplient mais les preuves manquent toujours. Il faudra en fait les maladresses d’un policier d’Europol fouillant «secrètement» l’affaire depuis le début pour que tous les éléments découverts jusqu’ici prennent un sens et que Niemi en vienne à percevoir l’ampleur du trafic auquel les enquêteurs font face.

L’histoire est menée rondement avec un sens de l’intrigue particulièrement poussé; on vous met au défi de saisir vraiment ce qui se passe devant vous avant que Niemi ne tire, à la toute fin, sur les bons fils. Tout cela prend forme à travers une écriture solide, ambiguë quand il le faut, floue par moments, ample et pleine de rythme quand la complexité des personnages le demande. La traduction, soulignons-le, rend fort bien cette respiration sous-jacente à l’intrigue. On comprend facilement que le premier livre de Max Seeck — qui est aussi producteur et cinéaste — ait été traduit en une quarantaine de langues et se soit vendu à des millions d’exemplaires. Celui-ci devrait suivre le même genre de parcours.

Mais la force de Seeck c’est d’abord d’incarner son histoire aussi touffue qu’imprévisible dans des personnages crédibles et, surtout, non univoques. Jessica Niemi est à ce titre un personnage en or: policière aguerrie au passé aussi trouble qu’attachant, on gagne à la connaître davantage à chaque nouvelle enquête… ce qui sera sûrement le cas dans les romans qui suivront celui-ci. Mais il n’y a pas qu’elle qui nous surprenne par sa profondeur. Tous les membres de son équipe — et même des personnages secondaires comme le père de l’influenceuse — vivent vraiment des vies complexes collées sur le monde trouble dans lequel nous vivons tous.

Bref, ce livre est une surprise inattendue que l’on souhaite rapidement, vous le verrez vous-même, voir se répéter au plus vite.

La toile du diable

Max Seeck

Traduit du finlandais par Martin Cayarol, Michel Lafon, Paris 2022, 480 pages

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