À propos de l'auteur : Richard Massicotte

Catégories : Québec

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Christian Tiffet

Richard Massicotte

Dans un essai récent, la journaliste Hélène Buzzetti lance un Plaidoyer pour l’extrême centre (Les Coops de l’information / Art Global, 2023) volonté affichée de rétablir les ponts entre la droite et la gauche, clivage exacerbé lors de la dernière pandémie. L’ouvrage a ses mérites et plusieurs limites. Nous nous attarderons ici à voir dans quelle mesure son propos passe l’épreuve du ROQ.

Journaliste depuis environ une vingtaine d’années, Hélène Buzzetti s’est surtout fait connaître du grand public par sa pensée qualifiée de rafraichissante, que d’aucuns pourraient étiqueter de judo mental. Mais une telle vision du monde s’accompagne par moments d’ingénuité. On se demande par exemple ce que l’autrice estime être de la gauche, quand elle y place jusqu’au PLC de Justin Trudeau. Faudrait-il y voir une perception teintée par une fréquentation ottavienne prolongée ? Cette épithète amènera aussi Buzzetti à désigner Québec Solidaire à l’extrême-gauche, ce qui déjà est discutable.

Notre objectif ici est moins de polémiquer avec la commentatrice que de partir d’un cas d’espèce, le nôtre, pour répondre à l’analyse d’Hélène Buzzetti.

Au dialogue de sourds, bien réel, que décrit la journaliste et qui se lit tous les jours sur les médias sociaux, nous proposerons ce que c’est que de vivre dans une des vingt-cinq circonscriptions où le PCQ de Duhaime est arrivé au second rang lors du scrutin québécois de 2022, et dont fait état Buzzetti dans son introduction (p. 7).

Un mécontentement ancré et ancien

Car à la « colère populaire » que décrit la chroniqueuse dans son livre, illustrée par les Fuck Trudeau et les Fuck Legault, s’adjoint dans cette partie du ROQ dans le Far-Est (Est pour Cantons de l’Est), l’atavisme conservateur effleuré dans notre article précédent (Lac Mégantic, quand le débat déraille) (1). Cette colère n’est pas seulement présente depuis la pandémie, mais depuis des temps immémoriaux.

Car la colère ici en cause, est assortie d’une absence – du moins pressentie comme tel, de règles. La MRC du Granit et ses composantes, souvent petites (Val-Racine, la plus petite compte moins de 200 âmes et la plus grande, Lac-Mégantic 6000 habitants) comptent sur fort peu d’inspecteurs, pour ne nommer que ce type de service. Se plaindre à une municipalité semble au pire un exercice voué à l’échec, au mieux une bonne façon de ventiler une frustration. Celle par exemple issue de travaux sur un chantier un samedi ou lors d’un jour férié. Passons les détails.

Dans le Far-Est, on se méfie surtout de l’inconnu. Lors d’une transaction commerciale on préférera le bon vieux cash au chèque. Pas étonnant, direz-vous, puisque plusieurs d’entre eux sont des travailleurs indépendants, parmi lesquels bien sûr des camionneurs, auxquels il y a lieu de revenir.

Voisins de la Beauce, ces routiers ont fait le trajet, soit à Québec ou à Ottawa et ont compté plusieurs sympathisants. Pour une amie sociologue de passage dans la région en 2022, « ils se sont exprimés, c’est louable », ce dont ne disconviendrait pas Hélène Buzzetti. Qu’ils s’expriment soit à l’aide de l’unifolié canadian soit à l’aide de drapeaux divers, comme celui de la Suède. Sauf que lorsqu’on va au-delà des symboles, l’échange de points de vue est ardu, voire impossible.

Être de gauche et vivre dans le Far-Est

Pour un urbain, vivre dans un tel milieu pourrait en repousser plus d’un, en théorie du moins. Ce serait cependant oublier que ce qu’on recherche avant tout en quittant la ville pour la campagne, c’est d’abord la paix. Au mieux, « l’ennemi », dont parle l’analyste, est peu ou prou éloigné et ne fait pas partie de notre quotidien.

Cela dit, il serait sans doute injuste de prétendre que Buzzetti est déconnectée du RROQ – reste du Rest of Québec. Son essai ne se veut pas une thèse en socio-politique et constitue dans le fond un long éditorial, au demeurant de fort bon aloi.

Mais là où son opinion fait fausse route c’est quand elle affirme que « (…) la gauche contribue elle aussi puissamment à la radicalisation du discours public (…) » (p. 11). Là où le bât blesse, c’est que dans le RROQ, la gauche est quasi inexistante. On s’entend que les débats de ce type s’enclenchent l’échelle nationale. Mais reste qu’avec un QS virtuellement absent (quatrième en 2022) et un PLC faible (troisième en 2021), la « gauche » vivote dans le Far-Est.

C’est donc dire que ce concept gauche-droite ne peut pas être calqué à l’échelle locale du RROQ, ou Far-Est. Pas de débats ici. On aurait plutôt affaire ici à un clivage entre la droite d’un côté, et l’indifférence de l’autre. Dans le Far-Est le consensus existe, mais il est de droite.

Une droite traditionnelle et populiste

Ce consensus, c’est d’abord le « nous ». Un tel droitisme ne verra donc aucune contradiction entre l’appui aux camionneurs anti-vaxx et celui manifesté aux grévistes de Maxi, en 2022. Outre ce « nous », les « autres » se diviseront grosso modo en deux camps. D’une part, les travailleurs étrangers, présence visible dans de nombreuses entreprises régionales et, d’autre part, les professionnels, enseignants et personnel médical. Les premiers sont la main d’œuvre, les seconds des « ressources ». (1)

Il peut sembler quelque peu étonnant par ailleurs que la commentatrice n’ait pas songé au concept de « bulles », dans ce cas idéologiques, si présentes durant la pandémie. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans le RROQ : plutôt que de se regarder en chiens de faïence, chacun vit ici dans sa bulle socio-politique.

Subir ou ignorer le discours anti-vaxx

Peut-on ou même doit-on critiquer le(s) convoi(s) anti mesures sanitaires, se demande en substance Hélène Buzzetti ? Dans le RROQ, la question ne se pose pas de cette manière. Car et là-dessus nous sommes d’accord avec l’autrice, les tenanciers des positions exprimées lors de ces événements « ne savent pas de quoi ils parlent », notamment quand il est question de « dictature », terme que ne semble pas avoir beaucoup relevé notre commentatrice.

Mais localement, les « élites », selon plusieurs témoignages entendus dans la région, remarquent – et souvent rejettent – ces propos. Ils et elles ont l’impression de subir un discours, bien souvent fort peu rationnel.

Dans le Far-Est, l’angélisme envers un tel type de droite a quelque chose de suicidaire. Rappelons au passage que ces élites bien-pensantes sont en minorité dans le RROQ. On préférera, plutôt que de résister vainement à la hargne, demander à son/sa  collègue – « toi, comment tu fais ? ».

Ils sont ici chez eux ici 

Cela dit, ces discours hargneux entendus ne font pas de ces gens des complotistes anti-tout. On est même loin de théories du complot. De toute théorie, point.

Pour ce qui est symboles affichés par ces anti mesures sanitaires de l’extrême, on a pu les voir sans les chercher. Dominaient dans ce portrait le « fuck », déjà évoqué, et quelques allusions à la Chine, sans plus. Qu’on ait à certains moments, et deux fois plutôt qu’une, diabolisé ces messagers de la grogne, ça se comprend. Après tout, ils et elles composent peu ou prou le tiers de l’électoral local. Ça irrite.

Mais ces Freedom Fighters, se sentent chez eux dans le RROQ et c’est bien de leur safe space qu’il s’agit. Les « élites » du coin n’ont qu’à bien se tenir. C’est pourquoi si nous ne pouvons que souscrire aux propos de Buzzetti quand elle fait remarquer leur « (…) immaturité et [leur] manque d’expérience dans la participation au débat public » (p. 38), comme quoi la commentatrice n’a pas perdu le sens des proportions. (2)

Mais si, plus loin, l’autrice écrit : « Il faut redécouvrir les vertus de la raison et tempérer nos passions », on prendra la recommandation à la lettre et on l’enverra à ceux qui font subir leurs discours antisociaux.

Droite-gauche, quel équilibre ?

Est-il besoin de se prononcer sur le « retour à l’équilibre » droite-gauche que semble souhaiter si ardemment la collaboratrice des Coops de l’information ? Car dans le RROQ, il n’en sera jamais question. Équilibre impossible dans un avenir proche, même. Pour qu’il y ait équilibre, ne faudrait-il pas avant tout que le PCQ fasse élire des députés à l’Assemblée nationale ?

Mais soyons honnête. Si à nos yeux, Hélène Buzzetti semble donner dans l’angélisme face à la droite, elle n’est pas complètement dupe non plus, notamment lorsqu’elle écrit : « la droite a certes un sérieux examen de conscience à faire. » (p. 91). Mais la « gauche » n’en est pas responsable, contrairement à ce que laisse entendre l’autrice. C’est de la droite que viendra son salut et non d’un repositionnement de la gauche.

En terminant, nous ne pouvions faire abstraction d’un dernier passage de l’ouvrage, car nous croyons être la preuve qu’elle a tout faux : « À part peut-être ceux s’étant retirés au fond d’un bois ou ayant rompu avec la Cité, nous sentons tous le poids de cette tension généralisée, que deux années de pandémie n’ont fait qu’alourdir encore. » (p.93).

Non, Mme Buzzetti. Le « bois » ne rend ni aveugle, ni sourd, ni insensible. Il ne dépolitise pas non plus. Il permet, jusqu’à un certain point – et sans (trop ?) exagérer – d’avoir une pensée autonome, c’est-à-dire autant de se méfier que de faire preuve d’ouverture. Et de demeurer à gauche, même enclavé dans la droite locale.

1) Lors d’un événement public animé par l’auteur de ces lignes, le député fédéral conservateur Luc Berthold a salué cette participation en ces termes : « C’est bien d’avoir cette ressource-là ici ».

2) à la p. 78 : « Il peut être parfois sidérant d’écouter parler de la chose publique des gens qui n’y ont pas réfléchi plus de quelques minutes. »

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