À propos de l'auteur : Serge Truffaut

Catégories : Jazz

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Serge Truffaut

Une fois par mois, parfois moins, le New York Times propose une rubrique intitulée « 5 minutes pour apprécier un musicien de jazz » ou un courant de cette musique. Ainsi, au cours de la dernière année, ce temps a été accordé au Miles Davis électrique, au jazz d’avant-garde, à Wayne Shorter ou encore au jazz de l’Antiquité, soit évidemment celui de La Nouvelle-Orléans.

Il y a six jours de cela, le 6 septembre, ce quotidien a réservé les minutes en question à Max Roach, immense batteur faut-il le rappeler. Mais aussi grand combattant des droits civiques des années 50 à sa mort le 16 août 2007. On insiste, ce combat pour l’équilibre entre les droits et les devoirs, Roach l’avait mené dès ces années-là avec Art Blakey, Sonny Rollins et Charles Mingus. En clair, ces messieurs, ces musiciens, on l’oublie tout le temps, ont été à la pointe de cette lutte dont Martin Luther King reste la figure de proue.

En 2007, Roach disparaît. Sept ans plus tard, Rollins, pour cause de problèmes respiratoires, planque, on imagine, son saxophone, un Selmer Mark VI, dans le fin fond d’un placard de sa maison à Woodstock. Il avait alors 84 ans. Autrement dit, en moins de sept ans, Roach, l’auteur de We Insist : Freedom Now, et Rollins, l’auteur de Freedom Suite, ont mis leur lutte entre parenthèses.

Le geste de ce dernier rendu public peu après, on peut concevoir qu’un homme en fut particulièrement chagriné. On pense évidemment à Archie Shepp, le saxophoniste de la colère du début des années 60 à 1977, le saxophoniste de la colère rentrée depuis lors.

Cette année-là, donc 2014, Shepp a dû se sentir d’autant plus seul, d’autant plus dépité, que quelques mois auparavant, le 25 juin 2013 pour être précis, la Cour suprême avait pris une décision empreinte d’accents racistes. En deux mots, la majorité conservatrice du plus haut tribunal du pays ayant jugé que le pays avait passablement changé depuis les années 60, les neuf États du Sud qui auparavant devaient demander à l’État fédéral la permission de modifier à leur guise les mécanismes électoraux dont ils avaient la responsabilité avaient désormais le droit d’agir à leur guise.

Pour mémoire on se rappellera qu’au lendemain de cette décision, les élus locaux de l’Alabama, Georgie et Texas introduisaient des règles propres à réduire le nombre d’électeurs noirs. Un exemple ? Pour voter ici il faut être détenteur d’une pièce d’identité avec photo, soit un passeport ou un permis de conduire. Bien souvent, les Noirs ne possèdent ni l’un, ni l’autre. Depuis lors, d’autres États, certains du Nord, les ont imités. Bien.

Il y a quelques mois de cela, Archie Shepp accompagné par le pianiste Jason Moran et seulement lui, a publié un album intitulé Let My People Go sur son étiquette Archieball. Le titre de cette merveille comprenant 12 chansons est en fait un gospel composé alors que l’esclavagisme était le centre de gravité de l’économie du pays.

Ce disque est également, voire surtout, le dernier chapitre d’une très longue histoire que Shepp a commencé à écrire le 25 avril 1977 à Copenhague dans les studios du label Danois SteeplChase. Ce jour-là en compagnie du pianiste Horace Parlan, le maître du style poignant, Shepp a gravé 10 pièces. Quelques mois plus tard, l’album était publié sous le titre Goin’Home.

Les 10 morceaux étaient des gospels écrits alors que l’esclavagisme sévissait ici et là. Ce Goin’ Home, on l’a oublié a été et reste LE moment révolutionnaire des années 70. Oubliez les prétentions du jazz-rock, la guitare de Pat Metheny qui sonne comme un cor anglais, les émois free-jazz des petits-bourgeois de France et de Navarre, d’Angleterre et des Pays-Bas et autres foutages de gueule musicaux et …

Retenons que Goin’ Home demeure le sommet de l’intégrité artistique conçu par un homme qui prit le contre-pied de ce qu’il avait accompli jusqu’alors. Après avoir été le chef de file de ce qu’on appelait souvent la New Thing, après avoir réalisé que ce mouvement était dans un cul-de-sac construit pièce par pièce par les petits-bourgeois majoritairement européens embrumés dans les saignées désirées par la « gauche-prolétarienne-mao-althussérienne », Shepp a décidé de mettre un terme à cette fumisterie en conserve en s’appuyant sur l’extrême simplicité qui distingue tout gospel.

L’affaire fit grand bruit et s’avéra LA coupure dans l’Histoire du jazz des années 70, décennie maudite par excellence. En remettant les pendules à l’heure, on exagérera à peine en soulignant que sur le plan stylistique son influence fut, à compter de ce moment-là, passablement plus importante que celle de Miles Davis et Sonny Rollins ou encore Max Roach.

D’autant qu’en dehors de ces prestations et enregistrements en quartet ou en grande formation, notre saxophoniste a poursuivi cette extraordinaire aventure en publiant un autre disque avec Parlan, puis avec le pianiste sud-africain Dollar Brand, soit Duet en 1978, l’immense Mal Waldron, dernier pianiste de Billie Holiday, soit Left Alone Revisited en 2002, le pianiste Allemand Joachim Khün, soit Wo!Man en 2011 et enfin celui avec Moran.

Il a également enregistré d’autres duos en compagnie de contrebassistes mais qui eux n’ont pas été déclinés à l’aune du gospel. Entre les uns et les autres, les Moran, Parlan, Waldron, Brand et Khün, Archie Shepp a recomposé la carte de ce qui reste sacré pour le Noir d’Amérique.

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