À propos de l'auteur : Paul Tana

Catégories : Cinéma

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Karla-Sofia Gascon en Emilia Perez

Paul Tana

Il était une fois Manitas (Katia Sofia Gascon) un narco trafiquant mexicain puissant, impitoyable qui voulait devenir une femme : changer de sexe pour changer de vie …

C’est l’histoire que nous raconte, en espagnol, le dernier film de Jacques Audiard : Emilia Pérez  : un drame musical !

Mais aussi une fable sans animaux parlants, avec des êtres humains, une morale, des danses et des chansons !

Tout commence avec Rita (Zoé Saldaña), une avocate dont le talent est bassement exploité par son patron. Elle est son « nègre » qui écrit les habiles plaidoyers grâce auxquels il réussit à faire innocenter ses clients criminels et à briller pendant qu’elle demeure dans l’ombre.

Après un procès, on la voit qui rumine sur sa situation injuste et frustrante dans les toilettes du palais de justice :  comment s’en sortir ?!

Son cellulaire sonne, une voix grave lui demande : « Vous voulez devenir riche ? » et sans plus d’explications lui donne rendez-vous au kiosque à journaux dans dix minutes …

Surprise, confondue, intriguée, Rita déambule dans les corridors vides du palais de justice : qui a appelé  ? Pourquoi ce rendez-vous ? Devrais-je y aller ? Elle croise les femmes de ménage qui viennent d’arriver avec leurs vadrouilles et uniformes roses et bleus, soudain toutes ensemble elles se mettent à chanter en dansant : « Todo y nada ! Je n’ai rien à perdre et tout à gagner ! ». Et elle ira au rendez-vous. ..

« Il faut préférer ce qui est impossible mais vraisemblable à ce qui est possible mais non persuasif », rappelle Aristote dans sa Poétique : ces scènes en sont un bel exemple !

L’impossible mais vraisemblable c’est ce qui appartient à la fable et tout le film est construit comme une fable avec ses hasards forcés auxquels on y croit malgré tout. La danse, le chant la renforcent et donnent au film un air léger et festif qui se mêle bellement à son côté tragique.

La rencontre entre Manitas et Rita a lieu : le sombre et mélancolique personnage lui avoue qu’il s’est toujours senti une femme. Rita accepte la proposition de Manitas :  trouver les meilleurs chirurgiens au monde pour l’opération, veiller sur Jessi sa femme, (Selena Gomez) et ses deux enfants car, lui, il va disparaître et renaître sous une nouvelle identité : Emilia Pérez! (Également interprétée par Katia Sofia Gascon, une actrice transgenre).

Quatre ans plus tard, le hasard fait que Rita et Emilia se croisent à Londres. Rita devine la « vraie » identité d’Émilia qui lui demande encore de l’aide : je ne peux pas vivre sans mes deux enfants, je voudrais que tu me les ramènes avec Jessie. Rita accepte et va les chercher en Suisse où elle les avait installés pour leur protection. Elle leur annonce qu’ils peuvent enfin retourner à Mexico et qu’ils vont vivre chez Emilia, une cousine éloignée de Manitas.

Jessi respecteuse de la mémoire de Manitas accepte à contrecoeur sa prison dorée et elle le crie en chantant : « Cousine, matrone, je vais sauter la clôture. »

Les enfants sentent l’odeur de leur papa dans la peau d’Émilia. Ils chantent : « Papa, papa, papa… ». Elle écoute et se tait impuissante, émue, prisonnière de sa nouvelle identité.

Avec Rita elle crée une organisation pour aider les victimes des cartels et ainsi réparer les malheurs causés par Manitas.

Mais le passé s’infiltre peu à peu comme un poison dans sa nouvelle vie et va la bouleverser.

« Mes enfants », comme elle dit, ne sont pas tes enfants lui rappelle Jessie : ce sont les miens !

Poussée par un impétueux désir de se soustraire à l’autorité d’Émilia, Jessie s’enfuit avec les enfants, aidée par Gustavo une ancienne flamme redevenu son amant.

Emilia désespérée veut ses enfants ! Elle déclenche la guerre contre Jessie et Gustavo et redevient, en quelque sorte, le cruel Manitas du début.

Leur fin sera tragique.

Malgré sa transformation en femme, son désir de tout recommencer à neuf, la vie, le passé rattrapent Emilia inexorablement.

La morale de cette fable ? On ne peut pas tout recommencer à zéro comme le dit si bien Scott Fitzgerald, à la fin de Gatsby le magnifique : « C’est ainsi que nous nous débattons, comme des barques contre le courant, sans cesse repoussés vers le passé. »

Au plan formel Audiard fait preuve d’une très grande cohérence esthétique dans ce film qu’il qualifie de transgenre : « Il traverse les genres. Il y a du drame bourgeois, de la telenovela, un film de narcos … et il épouse l’expérience du personnage qui de Manitas devient Emilia. » [1]

La musique, les chansons de Camille et Clément Ducol traversent aussi les genres : ballades, rap latino, rock et Brassens : magistrale réinterprétation de Les passantes jouée par une fanfare qui, à la fin, accompagne le chant des « fidèles » dans une procession laïque avec la statue d’une Sainte Vierge qui n’en est pas une .

Un film avec un ancrage esthétique dans les formes narratives et musicales canoniques, anciennes et nouvelles, qui les mêle, les réinvente magnifiquement, sur un personnage hanté par son propre passé, mais incapable lui/elle de se réinventer pleinement.

Une fable tragique de notre temps.

Un film à voir absolument !

 

Écrit et réalisé par Jacques Audiard

Festival de Cannes 2024 : Prix du jury. Prix d’interprétation féminine pour les quatre actrices protagonistes. Cannes Soundtrack Award.

Production: Page 114, Why Not Productions. Direction de la photographie : Paul Guilhaume. Musique et chansons: Camille et Clément Ducol, Georges Brassens.  Chorégraphie : Damien Jalet.

Avec : Karla Sofia Gascon, Zoé Saldaña, Selena Gomez, Adriana Paz, Edgar Ramirez.

France 2024

Durée :132 minutes

Étoiles : ****1/2

Le film  est présentement à l’affiche sur Netflix.

 

[1] Revue Première, mai 2024

 

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