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Christian Tiffet
Serge Truffaut
Jamais dans l’histoire des États-Unis, un président élu n’aura clamé avec force qu’il s’appliquerait à déconstruire l’appareil d’État dans son ensemble comme ne cesse de le souligner Donald J. Trump depuis le 5 novembre.
Pour mieux mesurer l’ampleur avec laquelle le futur chef de l’exécutif entend poursuivre cette entreprise on doit préciser que l’ensemble évoqué se compose de la fonction publique, du FBI, des services de renseignements, des ministères de la Justice, de la Défense, des Affaires étrangères et de l’Éducation et des administrations vouées à la santé et à l’environnement. Pour l’instant le périmètre fixé par le grand chef s’arrête à ces institutions ou organisations.
Il faut également préciser que le démantèlement de l’État a commencé le 6 novembre au matin par une initiative jamais vue dans l’histoire du pays. En effet, pour la première fois le vainqueur de l’élection a choisi de privatiser, d’externaliser tous les faits et gestes inhérents à la complexe opération dite de transition entre l’administration Biden et la sienne. Une enquête menée sur ce flanc par les limiers du New York Times fait froid dans le dos. Littéralement.
La transition
L’équipe mise sur pied par Trump est dirigée par Linda McMahon, qui a fait fortune dans l’organisation de combats de lutte et qui a été nommée au ministère de l’Éducation, et Howard Lutnick, un milliardaire qui dirigeait la firme de services financiers Cantor Fitzgerald jusqu’à tout récemment et qui a été nommé ministre du Commerce. À noter que Lutnick est un fervent avocat des tarifs douaniers.
Selon la loi fédérale dite Presidential Transition Act qui balise tous les aspects de l’opération en question, il avait été calculé qu’une somme d’environ huit millions $ US serait accordée au duo McMahon-Lutnick pour parer en partie aux dépenses afférentes. Toujours selon cette loi, les noms des personnes, des compagnies et des lobbys qui versent des fonds dans la caisse de la transition doivent être révélées ainsi que communiquées au I.R.S, l’administration des impôts.
Trump ayant opté pour la privatisation du mécanisme de transition, le duo McMahon-Lutnick qui supervise notamment les nominations de centaines de cadres et hauts fonctionnaires s’emploient à ne pas observer les règles du Présidentiel Transition Act. Ainsi, ils n’ont pas rempli les mémorandums dits d’éclaircissements qu’ils doivent signer régulièrement.
On ne sait donc pas, si une portion des excédents dégagés à même les sommes récoltées par Trump pour la campagne électorale — plus d’un milliard au total —, ont été transférées dans la caisse de la transition. À cet égard, il faut rappeler qu’à eux seuls Miriam Adelson, propriétaire du casino Las Vegas Sands et dont la fortune dépasse les 30 milliards, Timothy Mellon, dont la fortune dépasse les 14 milliards, et Elon Musk, dont la fortune dépasse les 340 milliards, ont donné chacun plus de 100 millions à Trump. Dans le cas de Musk, le total s’élève à 250 millions !
On ne sait pas non plus combien le Presidential Inaugural Committee a reçu jusqu’à présent. Et on sait encore moins si des personnes et des compagnies étrangères ont donné de l’argent à ce dernier ce qui est formellement interdit par la loi.
En d’autres mots, depuis le 6 novembre Trump et son duo se moquent des obligations démocratiques contenues dans le Présidentiel Transition Act.
Elon et Vivek
Lorsqu’il a annoncé la création d’une nouvelle administration baptisée Department of Government Efficiency (DOGE), Donald Trump a promis que son importance serait comparable au Manhattan Project, réputé pour avoir conçu et produit la première bombe atomique. À la tête de celui-ci il a nommé Elon Musk et Vivek Ramaswamy, fondateur de la compagnie pharmaceutique Roivant Sciences.
Lorsqu’on se fie aux promesses et ambitions formulées par ces deux milliardaires, on devrait renommer le département en question de département de l’amputation gouvernementale. Car selon le chiffre avancé par Musk en personne, lui et son nouveau collègue vont ordonner des réductions budgétaires avoisinant les 2000 milliards $ sur un budget de l’État dépassant les 6000 milliards.
Ce qu’il y a d’affligeant dans cette histoire, c’est le nombre de conflits d’intérêts d’ores et déjà constatés. Ainsi, Musk va avoir du pouvoir sur les administrations chargées de réglementer les activités dans lesquelles il est impliqué. Au cours des dix dernières années son entreprise SpaceX a empoché 10 milliards de contrats fédéraux.
Plus d’une fois, il a exprimé sa colère à l’endroit de la Federal Aviation Administration, de la Environmental Protection Agency et du Interior Department pour les balises imposées à certaines opérations effectuées par cette entreprise. Il détiendra également du pouvoir sur les différentes administrations fédérales qui mènent actuellement une vingtaine d’enquêtes sur les possibles malversations de SpaceX, de Tesla et de Neuralink.
Dans le cas de Ramaswamy, une fois n’est pas coutume, mais il faudra bien questionner son sens de l’État, voire se demander si ses neurones ne logent pas à l’enseigne de la stupidité. Car dans son cas c’est bien simple, il propose l’élimination immédiate du FBI, de l’Internal Revenue Service, soit les impôts, du ministère de l’Éducation et de 75 % des fonctionnaires.
Bref, Ramaswamy veut détruire l’État dans son ensemble. Il veut le retour de la loi de la jungle.
Kennedy Jr.
Pour diriger le ministère de la Santé, le Department of Health and Human Services, qui emploie 80 000 employés répartis en 13 divisions et dont le budget 2024 été de 1000 milliards 700 millions $, plus une enveloppe discrétionnaire de 144 milliards, Trump a choisi Robert Kennedy Jr.
La nomination de ce dernier a suscité à la seconde suivant son annonce, une chaîne de réactions se conjuguant toutes avec la profonde inquiétude. Plus d’un mandarin du monde médical s’est dit affligé par l’irresponsabilité de Trump d’avoir posé un geste qui s’avère la contradiction du bien commun.
Comme il y a des climatosceptiques, il y a des médicalosceptiques dont Kennedy est un des chefs de file. Non seulement, il s’est opposé au vaccin inventé pour « tuer » la Covid, mais il avance ou plus exactement défend les théories les plus folles qui soient. Par exemple, celle qui assure que l’autisme est causé par la vaccination des enfants.
Le plus terrible dans son cas c’est qu’il n’adhère pas à un complot, mais bien à plusieurs. Que Trump ait nommé un illuminé à un poste aussi sensible est signe du profond dédain que ce président va cultiver pour la chose publique au cours de son mandat.
Si le diable se cache dans les détails, alors il s’appelle Donald J. Trump.



Vous avez bien raison.
En ce 25 décembre, permettez-moi cette digression.
Il me semble que résister, cela commence par PARLER DE TOUT, sauf de Trump. Ne pas faire son jeu vampirique, cette perte de temps et d’énergie pour nous. Une chose comme la privation de l’essentiel est à craindre. Le peu d’espace médiatique qu’il nous reste doit être préservé.
PARLER DE TOUT ne signifie-t-il pas en faire le meilleur usage, l’utiliser à construire? Cela peut prendre bien des formes, telle la diffusion d’idées autrement ignorées, affadies ou déformées. Un exemple me vient à l’esprit: Philippe Bihouix, ingénieur et auteur d’une BD récente : Ressources. Un défi pour l’humanité, Vincent Perriot et Philippe Bihouix (Casterman, 2024, 176 pages). Incidemment, elle complète votre article, notamment sur Musk et consorts.
À l’occasion de la publication de cette BD, un réjouissant entretien (audio) avec Bihouix a été réalisé: https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-du-mardi-22-octobre-2024-3628483
https://www.ledevoir.com/economie/824090/bande-dessinee-fait-retour-vers-futurs