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Corinne Rey, alias Coco, caricaturiste à Charlie Hebdo.
Claude Lévesque
Après l’attentat qui a frappé la rédaction de Charlie Hebdo, les survivants ont décidé qu’ils continueraient à dessiner, qu’ils ne tarderaient pas à sortir un nouveau numéro. Ils ont tenu parole.
« C’était une façon de dire: vous ne nous avez pas enlevé notre liberté. Il aurait été intolérable de se dire: ils ont tué les journalistes, ils ont aussi tué le journal », explique Corinne Rey, alias Coco, qui a survécu au drame.
« Je suis passée de jeune dessinatrice à vieille dessinatrice », ajoute Coco, qui était l’invitée du Festival international de journalisme de Carleton-sur-mer (FIJC) le mois dernier. Et qui refuse de se considérer comme un « symbole ».
Le 7 janvier 2015, deux terroristes armés de fusils d’assaut ont pénétré dans les locaux de Charlie Hebdo à Paris. La dessinatrice, qui en sortait pour aller chercher sa fille à la garderie, est prise en otage et forcée de déverrouiller la porte de la salle de rédaction.
La fusillade qui s’ensuit fait douze victimes : les dessinateurs Charb, Cabu, Honoré, Tignous et Wolinski, l’économiste Bernard Maris, les éditeurs Elsa Cayat et Mustapha Ourrad, Michel Renaud, journaliste spécialisé en tourisme, l’employé à l’entretien Frédéric Boisseau et les policiers Frank Brinsolaro et Ahmed Merabet.
Les auteurs de l’attaque, les frères Chérif et Saïd Kouachi, qui avaient prêté allégeance à al-Qaïda, seront abattus par la police le surlendemain.
Un procès se déroulera entre septembre et décembre 2020 contre quatorze personnes soupçonnées de complicité. Coco sera appelée à témoigner et, pour s’assurer de ne pas dire n’importe quoi, elle dessine pour raviver ses souvenirs.
Dessiner encore
Il en résulte un album remarquable dans lequel elle raconte les circonstances qui ont précédé l’attentat du 7 janvier 2015 : la polémique déclenchée en 2006 lorsque l’hebdomadaire a publié douze caricatures de Mahomet déjà parues dans le journal danois Jyllands-Postens, les cocktails Molotov lancés sur les locaux de Charlie en 2011; puis, c’est la mise en joue de Corinne Rey par les terroristes et la fusillade (un black-out rendu par des pages noires); enfin, les évènements qui ont suivi: l’attaque de l’Hyper Cacher, les débats dans la presse et dans le monde politique…
« Je ne comptais pas le faire au début, je ne pensais pas en être capable, mais ça s’est développé », relate Corinne Rey. L’exercice avait aussi un but thérapeutique qui s’ajoutait aux séances d’hypnose et d’Eye Movement Desensitization and Reprocessing (qu’elle décrit avec beaucoup d’humour). « Vivre des assassinats aussi brutaux, on ne s’en remet jamais. J’ai la chance de vivre des moments agréables mais la sensation de vertige me revient », dit-elle aujourd’hui.
L’album contient ce qu’on pourrait appeler des métaphores graphiques, notamment d’immenses vagues bleues représentant les émotions qui ont submergé l’autrice et qu’on ne peut pas décrire avec des mots.
Coco travaille aujourd’hui au quotidien Libération, même si elle collabore à l’occasion à Charlie Hebdo. Existe-t-il des dessins qu’elle s’interdirait de faire aujourd’hui ? « Les limites sont définies par la loi, répond-elle. On n’a pas le droit de diffamer ou de dire des faussetés, mais il n’y a pas de trucs sur lesquels je me censure. »
Les modérés se font rares
Depuis les attentats de janvier 2015, les barbares n’ont pas chômé. Le monde a déploré, entre autres horreurs, l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les massacres commis dans les kibboutz et au festival Nova par les terroristes du Hamas et du Djihad islamique, la sanglante punition collective infligée aux civils palestiniens par les forces armées israéliennes aux ordres de l’extrême droite.
La situation au Proche-Orient a fait spécifiquement l’objet, au FIJC, d’un panel et d’une pièce de théâtre, adaptation du récit intitulé Gaza après le 7 (octobre 2023), écrit par le journaliste Guillaume Lavallée.
Jean-François Lépine, qui est le « parrain d’honneur » du festival, connaît bien la région. À la question de savoir si « la carte du Proche-Orient » a changé, il répond en signalant que les modérés ont disparu et ce, dans les deux camps. « En Israël, le centre est devenu l’ancienne droite », précise-t-il.
Restera-t-il des éléments du Hamas quand les armes se tairont enfin dans la bande de Gaza ? « L’idée est taboue pour Israël parce que cela voudrait dire que Tsahal et le gouvernement n’ont pas obtenu la victoire totale, qui était l’objectif de l’opération », selon M. Lépine.
Un rendez-vous populaire
Le Festival international du journalisme de Carleton-sur-mer en était à sa troisième édition. Sa popularité, tant auprès de la population locale que des curieux venus d’autres régions, semble aller grandissante.
Journalistes de médias « traditionnels », journalistes web, universitaires, créateurs de divers contenus numériques, etc.: 89 panélistes ont pris part à une cinquantaine d’activités. Contrairement aux congrès de journalistes, 90 % des personnes qui assistaient à ces évènements venaient du « grand public ».
Comment s’informe-t-on à l’heure de la « post vérité », des algorithmes qui emprisonnent les internautes dans des chambres d’écho, et de l’intelligence artificielle, qui s’est rapidement imposée dans plusieurs aspects de la vie moderne, y compris dans le milieu de l’information ?
La « désinformation » et la « mésinformation » ont fait l’objet de plusieurs panels et ateliers, dont certains destinés aux jeunes.
« Quand la subjectivité prend le pas sur l’objectivité, tout se vaut »: Marie-Ève Carrignan résume ainsi la situation. « Avec Internet, tout le monde peut devenir producteur et diffuseur de nouvelles … de contenu à tout le moins », ajoute la professeure de communication à l’Université de Sherbrooke.
En août 2023, Meta, la société mère de Facebook et d’Instagram, a bloqué les nouvelles canadiennes en guise de représailles contre la loi C-18 sur le partage des revenus des géants du web.
« En réaction, plusieurs lecteurs se sont abonnés aux sites Internet de leurs médias favoris, dont le Devoir », a remarqué Brian Myles, le directeur du quotidien montréalais. Même son de cloche de la part de Luce Julien, la directrice générale de l’information à Radio-Canada, qui participait à la même conférence intitulée Informer à l’heure de la post-vérité.
Le nouveau « meilleur des mondes » ?
L’intelligence artificielle en tant que telle n’a pas fait l’objet d’un panel, mais se trouvait souvent en filigrane. Le monde des médias est-il menacé par l’IA ? Cette dernière peut évidemment écrire des articles, surtout s’ils consistent essentiellement à trier et à organiser une masse de données.
Parfois l’IA ment, fait chanter des morts, « vole des jobs ». Certaines IA se rebiffent quand on essaie de les désactiver, d’autres animent et dirigent des robots tueurs. L’IA ira-t-elle jusqu’à dominer le monde, comme dans le dernier blockbuster de la franchise Mission Impossible ?
En 1997, Deep Blue a battu Garry Kasparov aux échecs. Aujourd’hui, l’IA gagne au jeu Jeopardy … Si ç’avait été au jeu Tout le monde veut prendre sa place, on serait peut-être un peu moins surpris …
Trêve de plaisanteries. Laissons le dernier mot à Coco. L’IA menace-t-elle les caricaturistes ? « Ce sont plutôt les photographes qui peuvent voir leur travail piraté. Dans les caricatures il y a trop d’émotion, il y a un certain esprit de déglingue. L’IA est trop carrée, n’arrive pas à être originale », répond la dessinatrice, qui se dit par ailleurs « fascinée par la biodiversité ». Fascinée au point d’avoir publié en février dernier un album intitulé Pauvres bêtes ! Au point aussi d’être allée à la recherche de l’insaisissable caribou montagnard dans les Chic-Chocs !


