À propos de l'auteur : Serge Truffaut

Catégories : International

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Le Groenland vu par l’épouse de Stephen Miller, l’un des principaux conseillers de Donald Trump.

Serge Truffaut

Lorsque les historiens poseront la loupe sur notre époque particulièrement chaotique, ils vont évidemment mettre en relief les caractéristiques, les extravagances et les violences qui auront distingué les chapitres de celle-ci.

À celui qu’ils consacreront obligatoirement à l’accélération de l’Histoire avec un grand H, ils retiendront deux épisodes aussi incontournables l’un que l’autre : la chute du mur de Berlin le 8 novembre 1989 et la séparation entre l’Europe et les États-Unis amorcée officiellement le 5 décembre 2025 par les Américains et constatée officiellement par les Européens le 8 janvier 2025 par les voix du président français Emmanuel Macron et du président allemand Frank-Walter Steinmeier.

Entre les deux dernières dates évoquées, on retiendra que la Maison-Blanche a conjugué sa volonté de divorce avec un souci méticuleux pour la brutalité jamais vu en 80 ans de relations transatlantiques : le Groenland nous appartient de dire en substance le président Donald J. Trump. Dans la foulée de cette annonce, ce dernier ainsi que ses conseillers ont prévenu que cette appropriation, cette transgression territoriale, s’effectuerait avec le recours à la violence si nécessaire.

Jamais depuis la création de l’OTAN le 4 avril 1949, un membre de cette organisation n’avait agressé un autre membre, ici ce cher Danemark, un allié dont les eaux territoriales sont violées avec constance par les sous-marins russes.

La réponse de la première ministre danoise Mette Frederiksen fut formulée le 6 janvier à l’aune de l’évidence si le Groenland est attaqué cela signifiera « la fin de l’OTAN ». Autrement dit, la mise en bière de la pax americana voulue, développée et maintenue de Harry Truman à Joe Biden.

On notera au passage que Trump et son conseiller principal Stephen Miller, le raciste Miller, n’ont eu ni le courage, ni la franchise de leur opinion, soit que la guerre au Danemark est déclarée. Car ici et là, on a oublié que selon le traité signé en 1951 par le président Truman et son homologue danois, les États-Unis sont libres de faire ce qu’ils veulent en matière de défense au Groenland. Ils peuvent installer autant de bases qu’ils le souhaitent.

Les richesses naturelles de l’endroit ? Rien n’empêche les entreprises américaines de conclure des accords commerciaux avec les autorités groenlandaises qui jouissent d’une grande autonomie en la matière. Soit dit en passant, les coûts afférents à l’exploitation du sous-sol groenlandais sont si élevés que ceci explique cela : jusqu’à présent les entreprises danoises se sont abstenues.

S’il y a un chef d’État qui doit sabrer bouteille de champagne après bouteille, c’est bien Vladimir Poutine. Que le maître de l’OTAN ait amorcé en personne le processus d’agonie de cette alliance doit réjouir le chef d’orchestre moscovite voué au démembrement de l’Union européenne et de l’OTAN et qui, pour ce faire, use depuis l’invasion de la Crimée en 2014 de tous les coups, des plus retors aux plus barbares.

Cela étant, rappelons que ce processus de divorce a commencé comme c’est toujours le cas par la détestation, ici de Trump à l’endroit de l’Europe,  qu’il s’est poursuivi par le discours de J.D. Vance à Munich en février 2025, par la publication du 5 décembre, par les sanctions imposées aux hauts responsables européens dont Thierry Breton et le juge Nicolas Guillou de la Cour pénale internationale (CPI) et par les discours du 8 janvier des dirigeants allemands et français. Détaillons la chronologie.

La détestation de l’Europe

Lors de ses campagnes électorales, Trump a dit et répété que  « l’Europe a été fondée pour nous baiser ».  Ce commentaire est d’une malhonnêteté d’autant plus aiguisée qu’il sait fort bien que les administrations américaines des années 1940 et 1950, le général et secrétaire d’État George Marshall au premier chef, furent les architectes convaincus d’une Europe unie et forte pour faire face à l’URSS.

Ici et là, à l’écrit comme à l’oral on a insisté pour dire que la haine de l’Europe avait pour origine une flambée d’émotions dont le père d’origine allemande était le coeur. À cette corrida psycho-pop freudienne développée notamment par des médias français particulièrement paresseux, on préférera de loin une raison aussi vieille que le monde et que le Watergate a rappelé : « Follow The Money.»

Suivre le labyrinthe de  « l’argent sale », des grands journaux anglophones l’on fait. Heureusement. Le 16 février 2017, Luke Harding, journaliste au Guardian et auteur notamment de The Snowden Files adapté à l’écran par Oliver Stone, et son collègue Nick Hopkins, à ne pas confondre avec l’ex-pianiste des Rolling Stones, ont publié une enquête intitulée « How Donald Trump became Deutsche Bank’s biggest headache ». Bien.

Dans les années 1990, cette banque allemande est devenue la principale créancière de la Trump Organization, une entreprise privée, c’est à noter. Au cours de cette décennie, cette institution a financé en grande partie les casinos et hôtels de Trump à Atlantic City en accordant notamment un prêt de 468 millions$ US.

Plus tard, pour la construction d’un hôtel et d’une tour à Chicago, Deutsche allongera des dizaines de millions. Pour faire vraiment court, selon Harding et Hopkins la dette cumulée de Trump auprès de la Deutsche a totalisé 630 millions $ US. Et d’une.

Au cours de sa relation avec la Deutsche, soit une vingtaine d’années environ, Trump a fait faillite à plus d’une reprise. Selon les deux journalistes britanniques, les avocats américains de la Deutsche ont réalisé que si sa gestion était nulle, il empochait des millions en salaires et primes diverses. Autrement dit, que la banque étant flouée il y avait obligation de fermer ses propriétés à Atlantic City dont son casino le Taj Mahal. Ce que Trump a ressenti comme une profonde humiliation et qu’il a métamorphosé, si l’on peut dire, en haine de l’Allemagne, de l’Europe et du juridisme.

Lorsqu’il a été élu président des États-Unis en 2016, ses avocats et ceux de la Deutsche Bank étaient plongés en pleine restructuration d’une dette s’élevant à 300 millions $ US après diverses radiations,

La suite ? Selon l’enquête du duo Harding-Hopkins, Trump étant devenu chef de l’exécutif, donc ayant autorité sur la réglementation des banques à charte fédérale, une entente à l’amiable a été conclue. Le montant reste inconnu, la banque allemande ayant tout fait pour que Trump président n’ordonne pas une enquête approfondie sur les soupçons de blanchiment d’avoirs russes.

L’effet boomerang

Le 10 février 2007 à Munich, dans le cadre de la Conférence annuelle sur la sécurité Vladimir Poutine a décliné un exposé d’une brutalité jamais vue lors des 57 éditions antérieures de l’événement. En conjuguant son discours avec les verbes qui annoncent des lendemains violents, Poutine a dévoilé une modification profonde de la position du Kremlin: désormais les États-Unis et les pays membres de l’Union européenne ne sont plus des adversaires, mais bel et bien des ennemis.

Dix-huit ans plus tard, le 14 février 2025 pour être exact, au même endroit et dans le même cadre, le vice-président J. D. Vance a fait écho à l’agression poutinienne en conjuguant lui également sa dissertation avec les mots qui fondent la scission tous azimuts. Si les Européens ne sont pas encore des ennemis, selon Vance, ils sont d’ores et déjà des adversaires.

De son discours, on retiendra tout d’abord qu’il s’est avoué être plus inquiété par l’Europe que par la … Russie et la Chine ! Il est habité par ce sentiment, car il estime que les libertés, et au premier chef la liberté d’expression, sont bafouées de Paris à Stockholm en passant par Bruxelles et Londres.

En accompagnant cette accusation d’une apologie des formations d’extrême droite, des partis nationalistes, qui tous s’emploient à réduire l’Union européenne à une peau de chagrin, c’est le cas de le dire, Vance a dévoilé un fort penchant pour la haine du différent. En affichant son adhésion pour la fumeuse et raciste théorie du grand remplacement, il a dévoilé également une méconnaissance des défis auxquels bien des nations européennes sont confrontées.

Mais encore? Si l’Allemagne, l’Espagne et même l’Italie de Meloni ont adopté des politiques d’immigration soit disant trop généreuses, c’est que ces nations sont d’ores et déjà confrontées à ce que les démographes nomment ‘l’hiver démographique’ pour cause de vieillissement accéléré des populations.

Cette attaque sur le front de la libre expression a ceci d’effarant qu’aux États-Unis également l’appel à la haine et au recours de la violence est interdit. Fait étrange, Vance sait fort bien que l’État dont il est originaire, l’Ohio, en a été le moteur.

Il sait fort bien (bis), qu’en 1969 la Cour suprême des États-Unis a donné raison à l’État de l’Ohio dans la cause qui l’avait opposé à Clarence Branderburg, un leader du Ku Klux Klan. Ce dernier, avaient souligné les juges, a le droit d’exprimer sa haine, mais pas d’encourager les agressions, les violences. À ce que l’on sache, cette décision n’a jamais été amendée.

En clair, des règles identiques ayant été introduites notamment en Allemagne et en France, les Éric Zemmour du vieux continent sont régulièrement pris en défaut. Reste que ce poison a imbibé les partis d’extrême droite que nos commentateurs n’osent pas qualifier de fascistes parce qu’habités par des pudeurs de gazelle. À l’égard de ces derniers, les chefs d’État européens ont relevé que Vance avait multiplié les assauts de la bienveillance.

Il est allé, c’est à retenir, jusqu’à rencontrer Alice Weidel, patronne du parti allemand d’extrême droite AfD, mais a refusé de rencontrer Olaf Scholz, alors chancelier de l’Allemagne. Aux injures, Vance a greffé l’affront.

Cela étant, en Russie les dirigeants n’ont pas caché leur plaisir d’entendre Vance pourfendre des nations qui sont désormais seules à défendre la démocratie, l’État de droit et les droits de la personne.

D’officieux à officiel

Le 5 décembre dernier, la Maison-Blanche a donc publié la National Security Strategy. S’il fallait résumer ce document le plus succinctement possible alors on pourrait avancer qu’il met en lumière une inclination impérialiste prononcée, un désir de vassalisation très marqué.

On en douterait qu’il suffira de rappeler qu’au chapitre « Moyens à la disposition de l’Amérique pour obtenir ce que nous voulons », l’administration Trump inclut les alliés, principalement, comme chacun sait, les membres de l’OTAN et les réseaux d’alliances comme celui forgé, par exemple, avec l’Arabie saoudite, l’Égypte, la Jordanie et autres nations du Moyen-Orient.

Pour en revenir à l’Europe, la Maison Blanche juge qu’en terme de soutien, sa priorité doit être accordée aux formations nationalistes, aux partis dits patriotiques. Car eux seuls cultiveront ce que nous cultivons depuis le retour de Trump à la Maison Blanche : l’égoïsme national. L’Ukraine ? Bof!

Pour le président américain, Stephen Miller son conseiller senior, le secrétaire d’État Marco Rubio celui de la Défense Pete Hegseth et Vance évidemment, l’Ukraine, l’OTAN, les traités et autres accords sont en fait des fardeaux. Il faut s’en débarrasser. Il faut s’appliquer au démantèlement de l’Europe. Ainsi …

Ainsi, il nous sera plus facile d’imposer nos vues à chacune des nations européennes car  « notre politique étrangère doit consister à établir un bon équilibre entre les grandes puissances — les empires —, plutôt qu’à un renforcement de l’État de droit ». En un mot comme en mille, cette posture est exactement celle adoptée par Poutine.

Dans les jours précédents la communication de la National Security Strategy, Donald Trump avait posé un geste spectaculaire par sa hargne et profondément anti-européen : le 19 novembre, il a placé six juges et trois procureurs de la Cour pénale internationale (CPI), dont le siège est à La Haye et dont les États-Unis refusent d’être membres, sous des sanctions notamment bancaires.

Il visait en particulier le juge Français Nicolas Guillou chargé des dossiers Benjamin Netanyahou et du ministre de la Défense Yoav Gallant qui sont accusés par cette cour de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Un mois plus tard, c’était au tour de Thierry Breton d’être sanctionné — privation notamment de visa —, pour avoir été le commissaire européen à l’origine du Digital Services Act (DSA) conçu pour combattre le discours de la haine et la désinformation en ligne que les réseaux sociaux laissent faire par intérêt très pécuniaire..

En agissant de la sorte, en imposant avec force sa présence dans les débats européens, en brutalisant les lois adoptées par le parlement européen dont le DSA, Trump dévoile le profil d’un chef d’État sans foi, ni loi.

À preuve, le 8 janvier dernier lors d’un long entretien avec des journalistes du New York Times, ces derniers lui ont demandé « s’il y avait des limites à ses pouvoirs ? » Sa réponse:  «Oui il y a une chose : ma propre moralité (…) C’est la seule chose qui peut m’arrêter. Je n’ai pas à me préoccuper du droit international .»

On l’aura compris, Trump entend s’affranchir de toutes les règles, de toutes les lois, de tous les traités. L’ONU, les droits de l’homme, l’Union européenne qui s’est traduite par la plus longue période de paix dans l’histoire de ce continent, la Cour pénale internationale, le traité de non-prolifération nucléaire qui arrivera à son terme dans quelques semaines, les Amnesty International et autres relèvent pour lui du bazar humaniste qui freinent son ambition : être maître du monde.

Le Dieu de la vanité ne s’appelle plus Narcisse, mais bel et bien Donald.

 

2 Comments

  1. Hélène Magny 19 janvier 2026 à 2:24 pm-Répondre

    Excellent article, vraiment. Documenté avec rigueur et de l’inédit, analysé avec éloquence et un recul historique rare, c’est à lire absolument. Bravo, Serge Truffaut. Et merci.

  2. Marc ouellet 19 janvier 2026 à 6:50 pm-Répondre

    Merci

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