À propos de l'auteur : Jean-Claude Bürger

Catégories : International

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Capture d’écran

Donald Trump à l’Assemblée générale des Nations Unies.

Jean-Claude Bürger

Ceux qui ont pour métier d’observer les cieux, nous assurent que le centre de notre galaxie est le siège d’un monstrueux trou noir, autour duquel gravitent étoiles et mondes, qu’il finira par engloutir.

Ceux dont la profession est d’observer la politique, se demandent si l’ego quelque peu monstrueux du président américain ne finira pas par jouer le même rôle pour tout ce qui gravite autour de lui et qui constitue aujourd’hui l’essentiel de la politique des nations.

À l’inverse des trous noirs cependant, tout ce sur quoi le président peut exercer sa puissance semble destiné à servir de combustible pour les feux qui font briller son nom.

Celui qui dès 2018 assurait vouloir être respecté par son peuple avec une ferveur identique à celle dont bénéficiait le président nord-coréen,(1) exigeait dit-on, au début de ce mois, que la Penn Station et  le Dulles Airport soient rebaptisés de son nom. Il en faisait une condition pour débloquer la suite du financement Hudson tunnel project (2). Faute de financement, les travaux y ont été arrêtés le 8 février … Ce projet est loin d’être la seule organisation qui dépend du bon vouloir du président pour survivre.

L’ONU au bord de l’effondrement financier

Une semaine auparavant le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres,  lançait un cri d’alarme. Il avertissait les États membres d’un  « effondrement financier imminent » de son organisation.

Si les pays refusent ou tardent à payer leurs cotisations obligatoires, l’ONU risque de se retrouver en rupture de paiement dès juillet de cette année, prévenait-il. Sur 193 États membres, une quarantaine n’a pas payé son dû.

Les États-Unis font partie des mauvais payeurs; ils sont pourtant le plus gros contributeur à hauteur d’environ 22 %, suivi de près par la Chine ( près de 20 %) (3). Sur  les 1,6 milliard de cotisations impayées, la dette des USA représente environ un milliard de dollars.

Interrogé par le site Politico, le président Trump, s’est déclaré surpris des retards de paiement de son administration, mais s’est fait fort de pouvoir résoudre cette crise financière très facilement,  « si seulement l’ONU lui demandait de le faire ».

Comme dans le cas de l’OTAN, il a, dit-il, les moyens de forcer les pays débiteurs à payer … Mais en ce qui concerne la dette américaine, il évite de s’engager …

Il est peu probable que cette déclaration ait beaucoup rassuré Antonio Guterres.

D’une part, Trump n’a pas pour habitude de donner quoi que ce soit sans en obtenir une contrepartie, par ailleurs il est manifeste qu’il ne porte ni le multilatéralisme, ni les institutions internationales dans son coeur.

Charité bien ordonnée

Lors de son premier mandat, Trump avait déjà sabré dans les dépenses de l’ONU et exigé une baisse de 250 millions de son budget.

Dès le début de son deuxième mandat, en février il coupait 60 milliards dans les programmes américains destinés à l’étranger.

Les autorités américaines ne font pas mystère des raisons de ce revirement : l’argent consacré à l’étranger doit dorénavant servir avant tout les intérêts américains ! Charité bien ordonnée commence par soi-même …comme disait Saint-Augustin.

En mars 2025, les centaines d’organisations internationales basées à Genève recevaient un questionnaire qui annonçait une vaste entreprise de mise au point idéologique dans l’attribution du soutien financier des États-Unis.

Le questionnaire, qui comporte 36 questions, demande aux organismes de justifier qu’il n’ont reçu aucune subvention de la Russie, de la Chine ou de l’Iran ou qu’ils ne portent pas sur la justice environnementale.

Les questions ont le mérite d’une totale clarté par exemple : 

« Pouvez-vous confirmer que votre organisation ne travaille pas avec des entités associées au communisme, au socialisme, au totalitarisme ou à n’importe quelle autre entité qui épouse des croyances anti-américaines ? » Ou encore :

« Ce projet renforce-t-il la souveraineté des États-Unis en limitant leur dépendance aux organisations internationales et aux structures de la gouvernance globale, par exemple l’ONU et l’OMS ? »

Cet interrogatoire, explicite si besoin était, la realpolitik qui a présidé aux coupes déjà annoncées dans l’USAID, ainsi qu’au retrait américain d’agences onusiennes comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Il constitue également un avertissement à ceux qui pensent pouvoir suivre une ligne différente de celle des USA.

Certains délégués du Sud y verront certainement une illustration du proverbe africain :« Si tu danses avec un aveugle, marche lui bien sur les pieds pour qu’il sache que c’est avec toi qu’il danse. »

L’entreprise de démolition

En juillet 2025 le Congrès valide la demande de Donald Trump de couper 400 millions de crédits non décaissés destinés aux Nations Unies. Il ajoute ainsi une sorte de coup de pioche supplémentaire dans l’entreprise de démolition de cette institution par le parti présidentiel. L’ONU est plus que jamais dans le viseur de la politique antimultilatéraliste. Cette amputation budgétaire rend encore plus évidente la dépendance de l’avenir de l’organisation au financement américain.

Lorsqu’en septembre Donald Trump s’adresse à l’Assemblée générale des Nations Unies, on peut se demander si c’est le président américain qui arrive sur l’estrade ou le promoteur immobilier à la rancune tenace, qui n’a pas encore digéré de n’avoir pas remporté le contrat de rénovation du siège de New York en 2008 :  il peste contre l’escalier mécanique en panne, et contre le téléprompteur défaillant.

Puis le président souligne que ce ne sont là que les moindres défauts de l’ONU. Il livre un discours plein de sarcasme sur cette organisation qui, dit-il en substance, ne fait rien à part encourager une invasion de migrants aux États-Unis et en Europe, alors que lui, doit faire à sa place, tout le travail qui devrait relever de son mandat … Il souligne par exemple, avoir entres autres  « mis fin à huit guerres en autant de mois » et livre à son habitude un panégyrique de son action à côté duquel les comptes-rendus de Fox News pourraient passer pour des manifestes subversifs.

Rebâtir un système au service des États-Unis

Fin décembre de la même année, Washington promet pourtant d’allouer deux milliards de dollars aux fonds d’aide gérés par l’ONU, mais à la condition d’une  « réforme en profondeur du système » que beaucoup d’ailleurs s’accordent à considérer comme nécessaire. Ce qu’ajoute cependant Washington et qui est loin de faire l’unanimité, c’est  que cette réforme doit renforcer le contrôle politique de l’utilisation des fonds.

Le responsable américain de l’aide internationale, Jeremy Lewin, déclare que l’argent sera soumis à des mécanismes de  « redevabilité » renforcés, alignés, selon lui, sur les « intérêts nationaux américains ». (5)

Cette volonté de reprendre la main et de rebâtir le système en fonction de ses priorités devient encore plus manifeste lorsque la semaine suivante, le 8 janvier, Donald Trump annonce le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales dont une trentaine liées aux Nations Unies  « qui ne servent plus les intérêts américains ». 

Marco Rubio, accuse les organisations visées de promouvoir une « idéologie progressiste », dénonçant notamment « les campagnes pour l’égalité de genre et l’orthodoxie climatique ». (6)

Tout comme le droit international, il est évident que les institutions internationales représentent une nuisance inutile pour ce président américain qui n’entend être limité dans son action que par sa seule « moralité » (7) . 

Un organisme inefficace malcommode et indispensable

Sous sa forme actuelle, il est difficile de prendre le contrôle de l’ONU. Cet organisme a été conçu à l’origine comme un forum où chaque État aurait droit à la parole même si les pays n’en jouissent pas dans une même mesure. Le Conseil de sécurité, composé de 15 membres, comprend cinq membres  fondateurs permanents qui disposent d’un droit de véto sur des décisions prises à la majorité du Conseil. Nombreux dans les pays du Sud sont ceux qui considèrent que ces règles son basées sur des rapports de force anachroniques.

L’Assemblée générale était en 1945 composée de 51 pays fondateurs qui se retrouvent aujourd’hui noyés parmi 193 pays issus en grande partie de la décolonisation et de la vague des indépendances qui s’en est suivie.

Il faut dire que l’ONU est un organisme improbable. Il réunit des membres aussi dissemblables que la Chine avec son milliard et demi d’habitants et les Seychelles qui en ont moins de 150 000. Son système de véto (8) et son hétérogénéité en ont fait une instance d’une efficacité plus que douteuse dans de nombreux cas.

Ce que le général de Gaulle appelait déjà en son temps le « machin », a vu son autorité et ses décisions bafouées à maintes reprises y compris par Israël qui lui devait pourtant la reconnaissance de la légitimité de ses frontières d’origine et sa création.

Cependant, malgré la lourdeur de son administration, l’ONU par l’intermédiaire de ses agences a rendu, depuis sa fondation, d’innombrables services. Que l’on pense à la lutte contre les pandémies, le sida, les distributions d’aide d’urgence. Il y a eu la création des Casques bleus (une invention quasiment canadienne), et même les mandats donnés par le Conseil de sécurité, d’intervention armée dans certains cas comme en Corée, en 1950, ou après l’invasion du Koweit par l’Irak en 1990, ou il y eut aussi des  « mandats robustes » (9) au Congo, en ex-Yougoslavie, au Rwanda en République démocratique du Congo et en République centrafricaine.

En un mot cette organisation est à la fois hautement critiquable, mais irremplaçable en l’état actuel des choses. Pourtant ils semble que le nouveau pouvoir américain commence à y penser sérieusement.

La tentation d’une institution internationale privée

Au cas où sa politique d’étouffement financier des Nations Unies ne réduirait pas l’organisation à suffisamment de soumission, le président américain a profité du sommet de Davos le 22 janvier 2026 pour proposer à cette assemblée, la charte de son nouveau Conseil de la paix.

Le Conseil de la paix initialement envisagé par Trump en septembre comme l’élément d’un plan pour mettre fin à la guerre qui sévit à Gaza, ne semblait plus en janvier mentionner Gaza. Il présente le Conseil comme « une organisation internationale qui vise à promouvoir la stabilité, à rétablir une gouvernance fiable et légitime, et à garantir une paix durable dans les régions touchées ou menacées par des conflits ».

Cette organisation permanente dédiée à la paix devient donc une sorte de petit ONU bis, en forme de club privé, (avec une cotisation d’entrée d’un milliard de dollars) dont le président Trump serait le chef. Il en choisirait les membres et gouvernerait avec ses associés, son gendre et des pays alliés dont on peut dire sans crainte que pour le moment, ils ne représentent pas le nec plus ultra de la démocratie (10).

Trump nommé à vie aura apparemment le droit ultime de décision sur toute résolution. « Une fois que ce conseil sera complètement formé, nous pourrons ​faire à peu près tout ce que nous voulons », a-t-il prophétisé.

Sa désinvitation rageuse du Canada à la suite du refus du premier ministre Carney de payer une cotisation, comme sa menace de surtaxer le champagne à la suite du refus de Macron donnent une bonne idée de l’ambiance qui régnera au sommet de cette organisation.

Trump ne présente pas véritablement son Conseil comme une alternative à l’ONU. À plusieurs reprises, il a même parlé du formidable potentiel de cette organisation, le plus souvent pour n’en déplorer qu’avec plus de vigueur son incapacité à obtenir des résultats. À Davos, il s’est engagé à agir en coordination avec les Nations Unies. C’est peut- être là un indice de ce qu’il compte demander au secrétaire général Antonio Guterres en échange du paiement de ses dettes : une forme de couplage destiné à donner une nouvelle légitimité à son conseil et pourquoi pas, des mandats de l’ONU pour que son Conseil de la paix puisse ainsi sous-traiter en son nom des projets et des opérations dont il aura la maîtrise.

De fait, ce que semble essayer d’inventer la diplomatie américaine, c’est un sorte de multilatéralisme au service de l’unilatéralisme américain. Dans cette recherche de nouveaux alliés, elle se trouve cependant face aux conséquences de la crise de confiance que le président Trump a déclenchée chez ses alliés traditionnels. En Europe, comme au Canada, les réactions vont de la réticence polie à la franche opposition. Pour l’instant, l’Albanie, la Bulgarie et la Hongrie semblent être les seuls pays européens qui le soutiennent dans son effort.

   

 

1) Fox and friends interview 15 juin 2018

2) ABC News le 6 février.

Le Hudson Tunnel project est un lien ferroviaire qui joint la ville de New York et le New Jersey, qui inclut une quinzaine de kilomètres de voie ferrée et la rénovation du North river tunnel.

3) Selon un mode de calcul basé sur la capacité de paiement de chaque État membre, déterminé par son revenu national.

4) ONU SIDA. Sur 280 postes, 153 vont disparaître. Son siège à Genève va passer de 127 personnes à 19 employés.

Gavi. L’Alliance du vaccin a annoncé 155 suppressions d’emplois à son siège du Grand-Saconnex.

OIM. L’Organisation internationale pour les migrations licencie 3200 agents sur un effectif de 22 000, selon Career Pivot.

OIT. L’Organisation internationale du travail.

HCR. L’agence de l’ONU pour les réfugiés supprime plus de 30 % de ses effectifs dans le monde, soit 3500 emplois et des centaines de contrats temporaires.

OMS. L’Organisation mondiale de la santé va couper un cinquième à un quart de ses effectifs.Par ailleurs, une centaine de temporaires n’ont pas été renouvelés et une centaine d’autres ont pris une retraite anticipée.

Secrétariat de l’ONU. 20% des 35 000 agents, soit 6900 postes pourraient disparaître.

CNUCED. L’Agence pour le commerce et le développement pense aussi supprimer 70 postes, soit 20 % de ses effectifs.

Le PAM. Le Programme alimentaire mondial pourrait perdre 6000 de ses 20 000 agents, l’an prochain.

UNICEF. Le fonds de l’ONU pour l’enfance annonce aussi une coupe de 20 % de son effectif, soit 2600 de ces 13 000 emplois en 2026.

OCHA. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires pourrait perdre 500 de ses 2600 employés.

FAO. L’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture se séparerait de 600 personnes.

( tous ces chiffres estimés par la Tribune de Genève, 21 juillet 2025)

5)  Communiqué des Nations Unies, Genève le 29 décembre.

6)  Parmi les retraits marquants figure celui de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC). C’est la première fois qu’un pays se retire de cette convention Outre l’OMS, l’administration avait déjà suspendu son soutien à des agences telles que l’Office de Secours et de Travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient, le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies et l’UNESCO.

7) Entrevue au NY Times le 8 janvier 2026.

8) Utilisé près de 300 fois depuis la création de l’ONU.

9) Droit d’intervention armée donné aux Casques bleus pour la défense des civils ou l’autodéfense.

10) Membres fondateurs : Argentine, Arabie saoudite, Arménie, Azerbaijan, Bahreïn, Bulgarie, Emirats arabes unis, États-Unis, Hongrie, Indonésie, Jordanie, Kazakhstan, Kosovo, Maroc, Mongolie Ouzbékistan, Paraguay, Quatar, Salvador, Turquie. La majorité des pays européens tout comme le Canada se montre réticente ou refuse carrément de participer.

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