À propos de l'auteur : Serge Truffaut

Catégories : Jazz

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All About Jazz

Serge Truffaut

Le 25 mai dernier à Woodstock, État de New York,, Sonny Rollins est mort. Il avait 95 ans. En 2013, celui que le New York Times a qualifié de « Giant of jazz saxophone » dans les heures qui ont suivi son décès avait déposé son instrument dans son étui pour la dernière fois. La cause ? Les égarements pulmonaires.

Sa femme Lucille, sa complice depuis le milieu des années 1950, son agente, sa productrice, ayant été la proie de la grande faucheuse en 2004, Rollins s’est donc retrouvé veuf. Il a alors décidé de s’installer dans la bourgade nommée au milieu des érables, des chevreuils et surtout des oiseaux, de leurs chants qu’il écoutait jour après jour et auxquels son ami Eric Dolphy, saxophoniste et flûtiste, l’initia au début des années 1960.

Sinon, lui qui a étudié de 1966 à 1972 au Japon et en Inde les quêtes spirituelles, les doutes philosophiques propres à l’Asie dans son ensemble, méditait, lisait abondamment. La télévision, l’ordinateur ? Il avait banni, c’est le cas de le dire, tout objet acquis dans la quincaillerie des technologies.

Si on s’est quelque peu attardé à ce que fut sa vie quotidienne au cours des douze ou quinze dernières années, c’est pour une raison toute simple et qui distingue Rollins de tous ses contemporains: son inclination pour tout ce qui a trait au monastique. Il fut un moine, Sonny Rollins, un moine-soldat. Du jazz et de la paix.

À la recherche de la paix

La paix, parlons-en. Les attentats du 11 septembre 2001 ayant rasé le World Trade Center situé à six blocs de chez lui, il avait décidé de quitter New York, car selon les confidences de certains de ses proches il avait la certitude que les prochaines années, voire décennies, allaient se conjuguer avec le chaos permanent.

La paix recherchée bien avant le 11 septembre, il faut s’y arrêter. On a toujours été agacé, pour dire le moins, par le peu de reconnaissance que les préposés à l’ambiance médiatique ont manifesté à l’endroit des musiciens de jazz. Les uns et les autres ont quasiment ignoré que ces derniers furent des grands acteurs des droits civiques dès la fin des années 1940.

On exagère à peine en avançant que sans les contestations dans les années 1950 de Charles Mingus, Max Roach, Miles Davis et Sonny Rollins, le combat de Martin Luther King, Andrew Young, John Lewis et autres n’aurait jamais eu l’éclat qu’il a eu.

Dans le cas de Rollins, on a droit à un monument. Un sommet qui reste d’actualité. En 1958, la date est à retenir, il publie la bien-nommée Freedom Suite. Dans le texte qui accompagne cet album enregistré avec Oscar Pettiford à la contrebasse et Max Roach à la batterie, Rollins écrit ceci : « L’Amérique est profondément enracinée dans la culture negro : ses expressions, son humour, sa musique (…) Le negro, qui a incarné les humanités dans son existence même, est remercié par un manque d’humanité » auquel préside aujourd’hui, on l’aura deviné, Donald, J. Trump.

L’effet boomerang

À cette époque, Sonny Rollins est déjà un poids-lourd du jazz. Alors âgé de 28 ans  — il est né à New York le 7 septembre 1930 dans une famille de la moyenne bourgeoisie de Harlem  —, il a joué et/ou enregistré avec Charlie Parker, Miles Davis, Thelonious Monk, John Coltrane, J.J. Johnson et autres cadors qui admirent chez lui sa maîtrise de l’effet boomerang.

Sur ce flanc, celui en fait de l’esthétique musicale, il a eu une influence déterminante et qui aujourd’hui encore imprègne le choix que font les souffleurs. De quoi s’agit-il ? De Coleman Hawkins et Lester Young, les grands« géniteurs » du saxophone. Si le Belge Adolphe Sax conceva cet instrument au XIXe siècle, Hawkins d’abord, Young ensuite, en restent les  « inventeurs » car ce sont eux qui ont écrit sa grammaire, sa syntaxe.

Toujours est-il que de la fin des années 40 au milieu des années 50, une cohorte impressionnante de saxophonistes optent pour la fluidité, la mélodie, la légèreté, ce je-ne-sais-quoi d’aérien qui distingue le style de Lester Young.

Rollins va prendre leur contre-pied en se faisant le champion du style profond, puissant, guttural voire terreux qui caractérise Hawkins et notamment son fameux Body and Soul. C’est au sein du fameux quintet dirigé par Max Roach avec Clifford Brown à la trompette que le parti-prix de Rollins pour un son cru va se tailler une place au firmament du jazz. Sur son choix sonore, Coltrane et Dexter Gordon vont beaucoup méditer.

Ici et non là

Si Monsieur Sonny Rollins fut un géant du jazz, c’est qu’il s’est distingué par une autre singularité : ne pas être là où l’on pense qu’il est. En d’autres mots, il disparaissait pendant des mois voire des années. Dans quel but ? Peaufiner, élaguer, sculpter le son.

Selon les confidences recueillies par le chroniqueur du Monde Francis Marmande en 2014, Rollins avait fait sienne cette injonction de Monk qui le mettait au-dessus de tous les autres souffleurs: « Si la musique n’est pas tout pour toi, Sonny, absolument tout à tout instant, alors laisse tomber. »

En 1960, son adoration pour la musique en général et le son en particulier va le conduire sous le pont de Williamsburg. Deux ans durant, entre les klaxons, les sirènes des pompiers et des ambulanciers, les motos et les poubelles, il va travailler son instrument parfois 16 heures par jour !

Toujours dans l’oreille de Marmande, il chuchotera : « Le pont m’a permis d’aller plus loin.  Je voulais pratiquer davantage, n’être vu de personne et descendre en moi-même. J’étais libre. Je n’ai jamais connu la liberté de si près. »

Au terme de cette retraite et avant qu’il n’entame celle de 66 à 72, et après avoir enfanté dans les années 1950 des prouesses discographiques baptisées Saxophone Colossus, Tenor Madness, Way Out West, A Night At The Village Vanguard, Rollins va s’associer pendant plusieurs mois avec un des majordomes de l’avant-garde: le trompettiste Don Cherry, l’artisan des notes suprenantes pour reprendre le constat de Dizzy Gillespie.

En compagnie de Bob Cranshaw ou Henry Grimes à la contrebasse et toujours Billy Higgins à la batterie, Rollins et son nouveau complice vont signer des «live » magnifiques. Tout ce que le saxophoniste a appris sous le pont, il va le décliner longuement. Ses pièces ne durent plus 4 ou 7 minutes, mais bien 18, 24 voire 32 minutes. Lors des enregistrements réalisés au Village Gate et à Stuttgart en 1962, Sonny Rollins va enfin se distinguer en étant le souffleur du temps long.

Après son périple en territoire de l’avant-garde, il va enfin jouer aux côtés de son vieil héros Coleman Hawkins. Intitulé Sonny Meets Hawk !, cette session se fera notamment en compagnie d’un pianiste réputé d’avant-garde et qui était… le montréalais Paul Bley.

De cette époque à son retrait définitif de la scène en 2012, il va parcourir les scènes du monde en se posant en maître absolu de la longue improvisation. En maître d’un savoir-faire sans équivalent dans l’histoire du jazz.

« Vivre, jouer avec générosité, donner (…) tout tient dans le don que vous faites aux gens », aimait souligner celui qui fut le dernier géant de l’âge d’or du jazz.

 

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