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Guy Parent
Le 2 juin 2026, CBS News congédie l’un de ses meilleurs journalistes. Le vétéran-reporter Scott Pelley, âgé de 68 ans, a travaillé pour le réseau CBS pendant plus de trois décennies. Il a été envoyé spécial, présentateur du journal télévisé CBS Evening News et correspondant du réputé magazine du dimanche soir 60 Minutes, une émission phare du journalisme américain.
Ce magazine d’investigation a été créé en 1968 en pleine guerre du Vietnam et son influence depuis n’a cessé de grandir. Par leurs reportages percutants et sans complaisance, les journalistes Morley Safer, Bob Simon et Mike Wallace entre autres ont contribué à la prise de conscience du public américain face à l’horreur de la guerre. 60 Minutes a été de toutes les grandes couvertures, depuis le massacre du village vietnamien de My Lai par les soldats américains jusqu’au scandale du Watergate en passant par le cover-up du dosage de la nicotine par les cigarettiers et la fameuse entrevue de Bill et Hillary Clinton sur les infidélités du président avec Monica Lewinsky.
Le New York Times a dit de l’émission qu’elle est la plus appréciée de la télévision états-unienne. L’auditoire du magazine du dimanche soir en est d’ailleurs un témoignage concret. En 2025-2026, 60 Minutes est toujours en progression et rejoint plus de neuf millions d’Américains. La croissance de l’écoute est particulièrement remarquable dans la tranche d’âge de 25 à 54 ans, de même que sur les réseaux numériques où elle dépasse annuellement les 2,5 milliards de vues, doublant le chiffre de l’année précédente. L’émission connait régulièrement des records d’audience, ainsi, plus de 22 millions de téléspectateurs ont regardé l’entrevue d’Anderson Cooper avec la vedette du porno Stormy Daniels sur sa liaison avec le président Trump, de quoi faire mentir les détracteurs du magazine qui lui reprochent une formule journalistique trop conventionnelle ou un peu vieillotte.
En guerre contre CBS News et 60 Minutes
La nouvelle du renvoi de Scott Pelley fait l’effet d’une bombe. Mais pour les observateurs, elle s’inscrit plutôt dans la guerre menée par le président Trump contre les médias et les journalistes, ceux qu’il appelle les « ennemis du peuple ». L’orage couvait depuis l’acquisition de CBS par David Ellison, le fils du multimilliardaire Larry Ellison, fidèle ami et grand supporter de Donald Trump, sioniste militant et défenseur inconditionnel d’Israël et de son premier ministre Benjamin Netanyahou.
Dans une entrevue au New York Times, Pelley explique que la tempête a éclaté lors de la première réunion de l’équipe de 60 Minutes avec le nouveau producteur exécutif de l’émission Nick Bilton. Âgé d’une quarantaine d’années, Bilton vient d’entrer en poste. C’est un cinéaste et scénariste, ancien chroniqueur techno du New York Times qui n’a aucune expérience du journalisme télévisé, mais beaucoup d’idées à propos de l’importance des réseaux sociaux, un terrain sur lequel 60 Minutes n’a rien à envier avec ses milliards de vues.
Bilton a été nommé la semaine précédente par Bari Weiss, la nouvelle directrice de CBS News, elle-même arrivée en poste quelques mois plus tôt, en octobre 2025 dans la foulée de l’achat de Paramount, la maison mère de CBS par David Ellison. Alors que se discute cet achat, CBS est l’objet d’une poursuite de 20 milliards de dollars depuis octobre 2024 par Donald Trump qui accuse l’émission 60 Minutes d’avoir diffusé un montage complaisant d’une interview de Kamala Harris, son adversaire de la campagne présidentielle. La vente de Paramount-CBS à un fidèle de Trump, le jeune David Ellison, va non seulement contribuer à la croisade que mène le président contre ceux qu’il appelle les fake news medias, mais elle va surtout permettre de faire entrer dans la place un allié idéologique qui va pouvoir contrôler ce que disent les journalistes.
La vente de Paramount-CBS est une transaction de huit milliards de dollars qui doit être validée par la FCC (Federal Communication Commission) dont le président Brendan Carr, un conservateur notoire, a été nommé par Trump qui peut techniquement bloquer la vente. Mais l’affaire traîne en longueur depuis près d’un an à cause du procès intenté par le président contre 60 Minutes, empêchant les propriétaires de Paramount de vendre leur entreprise. Jusqu’à ce que Paramount accepte début juillet de régler à l’amiable pour 16 millions de dollars qui seront versés à la future bibliothèque présidentielle de Donald Trump. Quelques semaines plus tard, la FCC autorise la vente de Paramount à David Ellison.
Scott Pelley parle d’un véritable pot-de-vin versé à Donald Trump pour l’approbation de la vente. En prime, les nouveaux propriétaires offrent un cadeau au président en faisant disparaître des ondes le Late Show de Steven Colbert, un fameux critique satirique du président Trump.
À droite toute, le « massacre »
Le nouveau propriétaire David Ellison est dans la jeune quarantaine, c’est un ancien acteur devenu producteur de films. Il a créé la compagnie Skydance Media, mais le financement de l’achat de Paramount vient surtout de son père, le multimilliardaire et proche du président, Larry Ellison, troisième plus grosse fortune des États-Unis. Ici, l’appui à Donald Trump est une affaire de famille. Dès l’arrivée de David à la tête de Paramount, les changements vont se bousculer. Pour diriger la division CBS News, Ellison doit trouver quelqu’un qui partage ses vues politiques et idéologiques. Il connait bien la chroniqueuse de droite et militante juive contre l’antisémitisme Bari Weiss, fondatrice du site internet The Free Press. Weiss a travaillé au New York Times comme chroniqueuse, mais a quitté le journal le jugeant trop libéral et trop à gauche. Son site d’informations et de commentaires numériques rejoint environ un million et demi d’abonnés. David Ellison rachète The Free Press pour 150 millions de dollars et invite Bari Weiss à diriger CBS News.
Dans les semaines qui suivent sa nomination, des dizaines d’employés sont mis à pied ou choisissent de partir. Plusieurs réalisateurs et journalistes de l’émission 60 Minutes sont renvoyés dont la productrice exécutive Tanya Simon, la première femme à occuper cette fonction. Simon est une journaliste d’expérience très respectée par ses pairs. Pour elle, CBS News est en quelque sorte une histoire familiale, elle est la fille du célèbre reporter de guerre Bob Simon.
Bari Weiss a remercié du même souffle les correspondantes Cecilia Vega, la première latino-américaine à présenter 60 Minutes et Sharyn Alfonsi dont le reportage sur les tortures dans les prisons du Salvador où l’administration Trump a envoyé les centaines de migrants arrêtés par ICE a provoqué l’ire de la nouvelle patronne de CBS News. Bari Weiss a bloqué la diffusion du reportage exigeant que le point de vue de la Maison-Blanche soit davantage mis en valeur. Le reportage a tout de même été diffusé intégralement par le réseau canadien Global. Le journaliste Scott Pelley parle de ces mises à pied comme d’un « massacre ». C’est tout le personnel d’expérience qui est remercié. Un autre animateur de l’émission, Anderson Cooper annonce de son côté qu’il ne renouvelle pas son contrat avec CBS. Il se dit inquiet pour l’avenir de l’entreprise et souhaite que le journalisme pratiqué à 60 Minutes puisse continuer d’exister. En somme, la tempête est parfaite.
Ce matin-là, durant la brève réunion, rapporte Scott Pelley, le ton de Nick Bilton est arrogant et ne montre aucun respect pour la vénérable vieille dame qui domine les cotes d’écoute de la télé américaine chaque dimanche soir depuis des décennies. Pelley se sent obligé de prendre la défense de 60 Minutes et de ses artisans. Le ton monte, il remet publiquement en question les compétences du producteur exécutif nouvellement parachuté et il accuse la rédactrice en chef Bari Weiss qui d’ailleurs ne s’est pas présentée à la réunion de vouloir détruire le service de l’information de CBS.
Le lendemain, Pelley est convoqué par le président de CBS News, la rencontre dure à peine quelques minutes et Pelley apprend dans l’après-midi par courriel qu’il est renvoyé.
Les trois autres correspondants séniors de l’émission, Lesley Stahl, Bill Whitaker et Jon Wertheim ont décidé de rester, pour, disent-ils, « ne pas voir mourir 60 Minutes ».
Donald The Apprentice, l’homme de télévision
Make America Great Again. Cette formule que Donald Trump a empruntée à Ronald Reagan et qu’il a fait imprimer sur le rouge de ses casquettes est devenue le cri de ralliement de ses partisans. La phrase a fait le tour du monde. En 2016, pendant les primaires républicaines et la campagne présidentielle qui a suivi, la planète découvre un candidat peu commun. Trump surgit dans le paysage politique américain comme un chef populiste charismatique, il se présente comme l’homme du peuple, des classes moyennes blanches, il insulte les Latinos et les musulmans et accuse les immigrants de tous les maux, il promet la fin du règne des élites démocrates de Washington qu’il associe à Barack Obama et aux Clinton.
Il faut dire que Hillary Clinton n’aide pas sa cause pendant la campagne en traitant la moitié des 62 millions d’électeurs de Trump de « pitoyables » (basket of deplorables). Mais surtout, Trump fait courir les foules. Il fait salle comble à chaque assemblée. À chacune de ses apparitions publiques, les réseaux de télévision voient grimper leurs côtes d’écoute dans des proportions stratosphériques. L’argent entre à pleine caisse. Le grand patron de CBS de l’époque, Les Moonves déclare à propos de Trump qu’il n’est « peut-être pas bon pour l’Amérique, mais diablement bon pour CBS ». Dix ans plus tard, peut-être regrette-t-il ses paroles ? Tout au long de la campagne, Trump attaque les médias, il les diabolise et s’en remet aux réseaux sociaux pour rejoindre les foules. Il accuse la presse d’être biaisée. En même temps qu’il arrive à la Maison-Blanche, des expressions comme fake news ou alternative facts [1] entrent dans le langage. La concordance entre la réalité et les mots qui la décrivent devient élastique, fausse. Le Washington Post a recensé 30 573 déclarations erronées ou trompeuses faites par le nouveau président lors de son premier mandat.
Le rapport de Trump avec les médias est ambigu comme un mélange d’amour-haine particulièrement en ce qui concerne la télévision. Le New York Times rapportait en 2017 que le président pouvait regarder de 4 à 8 heures de télévision par jour lors de sa première année en fonction, surtout Fox News, une chaîne d’infos continue qui lui est favorable, mais aussi CNN et MSNBC pour « bien le mettre en furie au départ de la journée », rapportent des sources citées par le journal. Il faut savoir que Donald Trump lui-même est un homme de télévision.
L’émission The Apprentice qu’il a co-produite et animée pendant 14 saisons de 2004 à 2016, l’année où il se lance en politique, a contribué largement à fabriquer son image et le faire connaître comme un homme d’affaires à succès. Dans la psyché américaine, le self-made-man qui réussit est un héros. Cette télé-réalité, qui était diffusée sur les ondes de NBC, pouvait atteindre lors de ses meilleurs soirs les 20 millions de téléspectateurs. Malgré ses déboires financiers et ses faillites, le futur président apparaît dans les foyers américains pendant ces années comme un riche milliardaire adoubé par un destin généreux. Il est le chef d’orchestre de la production, sûr de lui, autoritaire et intransigeant, et il renvoie les malheureux perdants des épreuves télévisées avec sa formule classique : « You’re fired ! ».
Une fois emménagé à la Maison-Blanche, comme si le manège du spectacle télé devait continuer de tourner, Donald Trump, de tous les présidents de l’histoire des États-Unis, devient celui qui a remercié le plus grand nombre de ses collaborateurs, secrétaires d’État ou conseillers. Il a renvoyé 14 des 15 membres de son propre cabinet pendant son premier mandat.
C’est au cours de son deuxième mandat depuis 2025 que les rapports du 47e président des États-Unis avec les médias deviennent plus agressifs.
La prise de possession de CBS, l’une des trois grandes chaînes historiques d’information par une famille fidèle, celle des Ellison est certainement une victoire pour Donald Trump. L’arrivée aux commandes de Bari Weiss, une militante de la droite conservatrice pour diriger l’un des services d’information traditionnellement parmi les plus fiables du pays annonce des jours difficiles pour un journalisme qui se veut à la hauteur des grands noms qui ont forgé son intégrité et sa réputation comme Mike Wallace, Morley Safer et spécialement Walter Cronkite, l’un des pionniers du journalisme télévisé que les sondages désignaient souvent comme l’homme le plus digne de confiance des États-Unis (the most trusted man in America). Cronkite a présenté le journal télévisé, le CBS Evening News pendant 19 ans jusqu’en 1981.
L’heure de CNN
CBS n’est pas la seule cible de Trump. CNN est le suivant sur sa liste et c’est la même famille Ellison qui est à la manœuvre. Trump déteste CNN et il ne se gêne pas lors des points de presse pour insulter publiquement ses journalistes, dont la correspondante à la Maison-Blanche, Kaitlan Collins qu’il accuse d’être malhonnête et… « ne jamais sourire » ; beaucoup de ses collègues de la presse ont d’ailleurs salué le sang-froid et la tenue de Kaitlan Collins quand elle se fait insulter en plein bureau ovale par le 47e président des États-Unis.
Après avoir avalé la maison mère de CBS pour 8 milliards de dollars, l’entreprise de David Ellison qui s’appelle maintenant Paramount Skydance a fait une offre hostile pour acquérir Warner Bros Discovery qui était en négociations avec Netflix. Le géant de la diffusion en continu s’étant retiré, la transaction qui reste sur la table est celle de la famille Ellison. Cette fois, l’offre d’achat est de 111 milliards de dollars et comprend non seulement les studios d’Hollywood, mais surtout la plus importante chaîne d’information continue au monde, l’incontournable CNN. Donald Trump, pour sa part, se réjouit ouvertement des changements qu’il voit venir à la direction éditoriale de la chaîne, tout comme ceux qui se sont produits à la direction de CBS News.
La transaction a été approuvée par les actionnaires de Warner Bros, et le département fédéral de la Justice ne voit aucun danger de monopole. Reste que l’opération doit encore franchir plusieurs obstacles. Pour arriver à la somme de 111 milliards, David Ellison et son père comptent sur un financement substantiel des familles royales d’Arabie Saoudite, d’Abu Dhabi et du Qatar, ce qui représenterait 49 % des parts de la nouvelle entreprise. Un tel pourcentage contrevient aux règles de la Federal Communication Commission.
Des sénateurs et des congressistes s’opposent à ce que des pays étrangers détiennent une si grande part de propriété dans des sociétés américaines, à plus forte raison quand elles contrôlent deux grandes chaines d’information comme CBS News et CNN. Les élus démocrates y voient un enjeu de sécurité nationale. D’autre part, la Californie a pris la tête d’une dizaine d’États qui contestent la transaction en vertu des lois antitrust. La famille Ellison est assurée de l’appui du président Trump et se dit persuadée que cette fusion géante dans l’histoire des communications et de la presse aux États-Unis pourra voir le jour.
Le New York Times et le Des Moines Register, même combat
La colère du président contre les médias vise également la presse écrite. À défaut de pouvoir aider ses fidèles amis à prendre le contrôle de médias comme CBS et CNN, il a recours aux tribunaux pour essayer de les faire taire, mais au pays du First Amendment, garant de la liberté de la presse, les juges sont moins facilement manipulables que les actionnaires des compagnies de télévision.
Trump multiplie les poursuites. Il a visé le New York Times, le Wall Street Journal, le Washington Post, et même le Des Moines Register, un journal qui tire à moins de vingt mille exemplaires, néanmoins récipiendaire de 16 prix Pulitzer. Dans la plupart des cas, les causes ont été rejetées ou traînent en longueur. Mais certains médias préfèrent régler à l’amiable comme ABC News qui à l’instar de CBS a dû verser 15 millions de dollars à la future bibliothèque du président Trump.
Quant au New York Times, la poursuite en diffamation de 15 milliards de dollars intentée contre lui en septembre 2025 a été déclarée irrecevable par le juge qui a invité les avocats du président à revoir leur plainte. Une nouvelle version de la poursuite est à l’étude et Trump menace d’y ajouter une accusation de trahison contre le New York Times pour sa couverture de la guerre contre l’Iran.
Les géants de la Tech, et puis les Anglais
Le président MAGA ne s’arrête pas là. Les géants de la Tech ont dû eux aussi prêter allégeance au maître de la Maison-Blanche. Une poursuite contre Meta qui avait suspendu certains comptes à la suite de l’attaque du Capitole s’est soldée par une capitulation de Mark Zuckerberg pour 25 millions de dollars. YouTube a dû payer près de 25 millions de dollars également pour les mêmes raisons, tandis que la poursuite intentée par le président contre Twitter a été soldée pour 10 millions par Elon Musk, ce que Trump a qualifié d’aubaine pour Musk qui venait de racheter l’entreprise connue désormais sous le nom de « X ».
La vindicte du président des États-Unis dépasse les frontières. Peu de temps avant l’élection de novembre 2024, l’émission Panorama de la BBC (British Broadcasting Corporation) présente un documentaire intitulé : « Donald Trump, a second chance ? », alors que l’ex-président veut revenir à la Maison-Blanche pour une deuxième fois. Dans ce reportage, on peut voir un montage du discours prononcé par Trump le 6 janvier 2021, jour de l’assaut du Capitole par des partisans MAGA. Or le montage laisse croire que Trump encourage ses supporters à attaquer le Capitole. Le discours de Trump dit : « Nous allons marcher jusqu’au Capitole et saluer nos braves sénateurs et congressistes ». La phrase a été coupée au montage après le mot Capitole, pour y ajouter à la suite les mots prononcés 50 minutes plus tard dans son discours : « Je serai avec vous et nous allons nous battre, nous battre comme l’enfer. » Comme si Trump avait dit : « Nous allons marcher jusqu’au Capitole … Je serai avec vous et nous allons nous battre, nous battre comme l’enfer. »
Un mémo interne de la BBC dénonçant ce montage refait surface dans la presse britannique un an plus tard et le 15 décembre 2025, les avocats de Donald Trump déposent une poursuite de 10 milliards de dollars contre la BBC l’accusant de diffamation malicieuse et de violation des lois de la Floride sur les actes trompeurs. Entretemps, l’affaire a provoqué la démission du directeur général de la BBC Tim Davie et le départ de Deborah Turness, la patronne de l’information. Le président de la BBC, Samir Shah a écrit une lettre d’excuse personnelle au président américain reconnaissant que le montage était une erreur de jugement. Rien n’y fait. La cause doit être entendue par un tribunal de Floride en février 2027 à moins qu’il n’y ait un arrangement à l’amiable comme ce fut le cas pour CBS et ABC.
Contrairement au Royaume-Uni, au Canada ou à la plupart des pays européens, les États-Unis ne disposent pas d’un réseau public de télévision et de radio de grande ampleur comme celui de la BBC ou de Radio-Canada. Néanmoins, NPR et PBS, la National Public Radio et le Public Broadcasting System apportent à l’écosystème médiatique américain un complément d’information dans les régions qui ne sont pas couvertes par les stations privées, particulièrement dans les petites villes et les campagnes. L’information de proximité qu’ils produisent sert souvent de lien dans ces communautés. Mais leur journalisme n’échappe pas aux critiques des partisans de Trump qui reprochent aux médias publics d’être biaisés en faveur des démocrates, accusations réfutées par les chaînes publiques qui répondent que leur travail est régi par des normes journalistiques et non des choix politiques.
Le 1er mai 2025, le président émet un décret bloquant les subventions fédérales aux médias publics. La coupure se chiffre à un peu plus d’un milliard de dollars. Dans les stations des grandes villes, cela représente une réduction de 15 % du budget. C’est en région que ça va faire le plus mal. Le décret présidentiel va rendre la vie impossible à 330 stations télé affiliées de PBS et 246 stations membres du réseau radiophonique NPR. Environ 1 000 stations locales indépendantes sont aussi touchées, ce sont des télévisions ou des radios communautaires, étudiantes ou autochtones. Plusieurs devront tout simplement fermer.
Mince espoir pour les médias publics, un juge a statué en mars 2026 que le décret présidentiel est inconstitutionnel et qu’il constitue une violation du premier amendement. Le juge ajoute que le président ne peut pas utiliser son pouvoir pour faire taire un journalisme qu’il n’aime pas.
Selon le Pew Research Center, la télévision reste l’un des moyens privilégiés de s’informer pour le tiers des Américains, même si les réseaux sociaux numériques prennent de plus en plus d’importance. Les dernières cotes d’écoute placent en tête la chaine Fox News, la préférée de Donald Trump devant MS Now (anciennement MSNBC) dont la ligne éditoriale est plus à gauche, et CNN de tendance qualifiée de centriste démocrate.
Pour un président autoritaire qui peut regarder des heures de télévision par jour et qui en est lui-même issu, il peut sembler essentiel de contrôler les grands réseaux. Les incivilités et le mépris qu’il affiche à l’encontre des journalistes professionnels et des médias qui les embauchent sont des indices clairs de ce qu’il souhaite. Mettre la main par amitiés interposées sur CBS News et CNN est une grande victoire pour lui, ces deux réseaux étant des lieux de pratique d’un journalisme indépendant, incisif, factuel et sans complaisance dans la grande tradition de la presse américaine. Reste que la société états-unienne est profondément divisée entre une tendance conservatrice républicaine dont Fox News est le porte-étendard et une autre, de tendance centre gauche et démocrate dont MS Now et CNN se font les voix.
Le cas de CBS News et de 60 Minutes laisse songeur. Jusqu’où la nouvelle direction conservatrice réussira-t-elle à imposer ses vues ? Verra-t-on CBS News se transformer en un clone de Fox News ?
Les mises à pied de réalisateurs et de journalistes d’expérience comme Scott Pelley et la décision d’Anderson Cooper de ne pas renouveler son contrat avec CBS sont des signes. Pelley affirme qu’avec l’arrivée de Bari Weiss, s’est installé à la direction de l’entreprise un biais politique qu’il n’a jamais vu à 60 Minutes ni à CBS News. Elle doit partir, ajoute-t-il. Dans une interview accordée au New York Times, quelques jours après son congédiement, le correspondant confie ses sentiments de tristesse et de colère, non pas pour lui, dit-il, mais pour ses collègues, journalistes et réalisatrices d’expérience qui ont été mis à pied par la nouvelle administration de la famille Ellison, un « massacre » soutient-il. Il conclut en disant : « il n’y a pas de démocratie sans journalisme, cela ne se peut pas, c’est pour cette raison que je suis journaliste ». La démocratie américaine fête ses 250 ans en 2026, et c’est précisément cette année que le pouvoir exécutif de Donald Trump réussit à étendre sa main sur le quatrième pouvoir, la presse, chien de garde de la démocratie. Nul doute que la fête a un goût amer pour plusieurs journalistes et pour bon nombre d’Américains qui commencent à mesurer à quel point leur démocratie est fragile.
[1] L’expression alternative facts a été forgée par une conseillère du président, Kellyanne Conway en janvier 2017 alors qu’en réponse aux journalistes, elle tentait de justifier une déclaration mensongère du porte-parole de la Maison-Blanche à propos de l’assistance à l’investiture présidentielle de Donald Trump deux jours plus tôt. Au lieu d’admettre que son collègue a menti, elle a affirmé qu’il avait simplement présenté des « faits alternatifs ». Sur quoi les journalistes présents lui ont répondu que les faits alternatifs ne sont pas des faits, mais des mensonges.


