À propos de l'auteur : Antoine Char

Catégories : International

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Christian Tiffet

Que faut-il retenir de la visite de Benjamin Nétanyahou le 28 juillet à Washington ? Elle a beau avoir été la huitième sous le second mandat de Donald Trump, le premier ministre israélien, qui se présente devant  ses électeurs le 27 octobre, peut bien qualifier le président américain de « plus grand ami qu’Israël ait jamais eu à la Maison-Blanche », le coup de froid entre les deux est palpable et le soutien inconditionnel américain à l’égard de l’État hébreu n’est plus ce qu’il était. Que se passe-t-il entre les deux pays ?

Antoine Char

« Je suis un sioniste ! » Aucun président américain n’était allé aussi loin dans leur cri de cœur pour Israël. Joe Biden, le 21 octobre 2023, n’avait pu s’empêcher de lancer ces quatre petits mots lourds de sens pour rappeler les relations « spéciales » entre son pays et l’État hébreu.

Il est vrai qu’il était venu en personne à Tel Aviv pour soutenir Israël 14 jours après l’attaque terroriste du Hamas qui fit plus de 1200 morts. Pour joindre le geste à la parole, lors des 15 derniers mois de sa présidence il a ouvert grand les goussets américains avec des livraisons d’armes dépassant les deux milliards. Il est vrai qu’il a toujours répété ceci : « Si Israël n’existait pas il faudrait l’inventer. » Il est aussi vrai que Washington avait reconnu le nouvel État 11 minutes après sa création le 14 mai 1948.

Au total, peu importe les locataires à la Maison-Blanche, l’aide économique se chiffre annuellement à plus de trois milliards. Le quart du budget d’assistance aux pays étrangers. En toutes circonstances, l’argent coule toujours à flot. Et, au Conseil de sécurité des Nations unies, Washington bloque sur le champ les résolutions condamnant son « fidèle » allié.

Donald Trump. qui a le sens de la formule, a déjà rappelé ceci : « Sans moi, il n’y aurait pas d’Israël. »

Les raisons de ce soutien sont nombreuses. Des valeurs communes, des principes démocratiques, et une pression importante des «lobbys » pro-israéliens à Washington dont l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) qui depuis sa création en 1963 soutient fortement la droite israélienne, et est réputé proche du Likoud. Wolf Blitzer y a travaillé au service des communications avant d’entrer à CNN et devenir l’une des grandes vedettes de la première chaîne d’information en continu au monde.

Il y a aussi, on l’oublie souvent, les évangéliques, le quart de la population américaine. Ils sont les plus ardents défenseurs d’Israël. Bien souvent, ce sont des sionistes chrétiens et ils font partie de l’histoire culturelle des États-Unis. Les puritains portaient souvent des noms hébraïques et s’identifiaient avec le peuple hébreu de la Bible. Le lobby israélien aux États-Unis est loin d’être composé majoritairement de Juifs.

Trump à « Bibi » : « Je t’ai sauvé les fesses »

Mais voilà, ces relations « spéciales » sont en train de prendre un sérieux coup de froid. Il y a des signes qui ne trompent pas. Trump, qui lors de son premier mandat avait ordonné le déménagement de la mission diplomatique américaine de Tel Aviv vers Jérusalem, n’a-t-il pas reconnu avoir dit ceci à « Bibi » Nétanyahou : « Sans moi tu serais en prison. Je t’ai sauvé les fesses. Tout le monde te hait maintenant. Tout le monde déteste Israël à cause de ça. »

« Ça » pour Trump ce sont les pourparlers en zigzag avec l’Iran hypothéqués par la propagation du conflit au Liban et la politique d’expansion des colonies du gouvernement du premier ministre israélien soupçonné de corruption, de fraude et d’abus de confiance.

Le mois dernier, près de la moitié des démocrates de la Chambre des représentants ont voté pour mettre fin à l’aide militaire à Israël, pas assez, mais quand même … Nul doute que cette question épineuse ne sera pas occultée lors des « mid-terms » de novembre.

Toujours en juillet, Rahm Emanuel, l’ancien maire de Chicago et chef de cabinet de la Maison-Blanche sous la présidence d’Obama, était en Israël, où il a servi dans l’armée, avec un message ferme.

« Un soutien inconditionnel vous a permis de priver de nourriture et d’aide médicale des Palestiniens innocents à Gaza, amenant le monde à conclure que les Israéliens veulent non seulement tuer des Palestiniens, mais qu’ils sont totalement indifférents à leur mort, à leur destruction et totalement indifférents à leurs souffrances. » (1)

Pour le New York Times, « à l’heure où Israël perd massivement le soutien des Américains, et notamment du Parti démocrate, M. Emanuel tente de tracer une voie entre la gauche anti-israélienne et la droite pro-israélienne ». (2)

Selon un sondage Reuters/Ipsos, la cote de popularité d’Israël parmi les démocrates est passée de 59 % en 2018 à 22 % en mai.

Pour l’ancien premier ministre israélien Naftali Bennett il faut se rendre à l’évidence : « Pour la première fois depuis sa création, Israël est perçu négativement aux États-Unis. C’est un désastre. »

« Comme dans toute famille … »

Nétanyahou balaie du revers de la main ce coup de froid avec Washington. « Nous avons une excellente relation, qui est définie, comme je l’ai dit, entre alliés. 99 % du temps, nous sommes sur la même longueur d’onde, mais, comme dans toute famille, toute amitié proche, il y a parfois des divergences d’opinions, et nous en discutons ouvertement » et « les réglons généralement aussi », devait-il déclarer à Fox News.

Spécialiste du Moyen-Orient et de la politique étrangère des États-Unis, enseignant à Sciences Po Paris et à l’université Saint-Joseph de Beyrouth, Karim Émile Bitar a cette analyse :  « Je ne pense pas qu’Israël et les États-Unis vont arriver au point de rupture, mais c’est plus qu’une brouille passagère […] Israël est devenu très impopulaire. Pour la première fois dans l’histoire, un sondage Gallup, publié par le Financial Times il y a quelques semaines, a montré qu’aujourd’hui 41 % des Américains sympathisent avec les Palestiniens, contre seulement 36 % avec Israël. C’est la première fois que les courbes se croisent, ç’aurait été impensable il y a dix, vingt ou trente ans.» (3)

Lors des deux mandats de Barack Obama, les signes d’exaspération à l’égard d’Israël étaient nombreux. Il y a 16 ans, le général David Petraeus, commandant des forces américaines au Proche et au Moyen-Orient,  a eu ces propos :  « La poursuite des hostilités entre Israël et quelques-uns de ses voisins met en cause notre capacité à défendre nos intérêts. […] Le conflit [au Proche-Orient] alimente un sentiment anti-américain lié à une perception de favoritisme des États-Unis envers Israël. La colère arabe née de la question palestinienne limite la puissance et la profondeur du partenariat américain avec les gouvernements et les peuples de la région, en même temps qu’elle affaiblit la légitimité des régimes arabes modérés […] » (4)

Le choix des États-Unis sera toujours cornélien. Être quelque peu distant d’Israël ou trop proche et c’est aussitôt une levée de boucliers. Les Américains diraient tout simplement ceci, en reprenant une expression attribuée à Eleanore Roosevelt : « Damned if you do, damned if you don’t. »

 

 

(1) https://thehill.com/policy/international/5958982-rahm-emanuel-israel-speech/

(2) https://www.nytimes.com/2026/07/07/us/politics/rahm-emanuel-speech-israel.html

(3) https://www.mediapart.fr/journal/international/270626/entre-israel-et-les-etats-unis-c-est-plus-qu-une-brouille-passagere?utm_source=global&utm_medium=social&utm_campaign=SharingApp&xtor=CS3-5

(4) https://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-03-24-USA-Israel

 

 

Kenneth Roth, directeur exécutif de Human Right Watch de 1993 à 2022 et chroniqueur au Guardian fait le point pour En Retrait sur les relations entre les États-Unis et Israël

La relation indéfectible entre les États-Unis et Israël appartient-elle vraiment au passé ?

Pour l’heure, le soutien inconditionnel des États-Unis à Israël a pris fin. Chez les démocrates, ce soutien est devenu toxique; les candidats pro-Israël en paient le prix électoral pour avoir ignoré le génocide, l’apartheid et l’occupation sans fin perpétrés par Israël. Même au sein du Parti républicain, la donne change : une part importante du mouvement MAGA s’indigne que Nétanyahou ait entraîné Trump dans une guerre de choix contre l’Iran, laquelle s’est révélée profondément contre-productive.

Israël est-il en train de devenir un fardeau pour les États-Unis ?

Le gouvernement israélien actuel ne partage plus de vision commune avec Washington. Nétanyahou privilégie une guerre perpétuelle, rejetant la diplomatie au profit d’une escalade constante des bombardements et de la répression israéliens pour répondre à tout problème de sécurité.

Les conséquences négatives de cette approche sont flagrantes dans le cas de l’Iran. Nétanyahou a convaincu Trump d’abandonner l’accord sur le nucléaire négocié par Obama, lequel avait permis de contenir considérablement le programme nucléaire iranien tout en imposant des inspections internationales intrusives. Une fois que Trump a déchiré l’accord, l’Iran a commencé à produire en masse de l’uranium hautement enrichi.

Alors que les négociations semblaient progresser en février dernier vers un éventuel accord avec l’Iran, Nétanyahou a persuadé Trump d’opter pour une attaque, en lui présentant la vision naïve d’un changement de régime. Cette stratégie a échoué, mais a laissé le monde dans une situation pire : l’uranium hautement enrichi est toujours là, les capacités de l’Iran en matière de missiles balistiques et de drones restent considérables, et Téhéran dispose désormais d’une nouvelle arme plus facilement utilisable : la fermeture du détroit d’Ormuz.

Trump cherche aujourd’hui désespérément à conclure un accord avec l’Iran pour éviter les pressions inflationnistes qu’entraînerait la fermeture du détroit, mais il aura de la chance s’il parvient à égaler les résultats obtenus par Obama. À l’heure actuelle, Nétanyahou continue de menacer de saboter les négociations de paix par de nouvelles attaques au Liban, voire par un complot visant à assassiner les négociateurs iraniens. Ce n’est pas le comportement attendu d’un allié, et encore moins d’un allié qui bénéficie chaque année de milliards de dollars d’aide militaire et de ventes d’armes américaines, ainsi que d’une couverture politique et militaire de la part des États-Unis.

Vous avez écrit (dans The Guardian, en juin) : « Mettre fin au soutien inconditionnel des États-Unis à Israël serait assurément important pour freiner la complicité américaine dans les crimes de guerre israéliens. »Est-il possible d’y parvenir alors que l’AIPAC et le lobby évangélique dominent le paysage politique américain ?

L’AIPAC n’’est plus que l’ombre d’elle-même. Aujourd’hui, dans les cercles démocrates, recevoir le soutien de l’AIPAC équivaut à un « baiser de la mort » politique. Lorsqu’elle intervient, l’organisation cherche moins à promouvoir des positions pro-Israël qu’à attaquer, pour d’autres motifs, un candidat qu’elle juge critique à l’égard d’Israël. Chez les chrétiens évangéliques, les électeurs les plus âgés ont tendance à continuer de soutenir Israël, y voyant une condition préalable au second avènement du Christ ; en revanche, les plus jeunes peinent à concilier leur foi chrétienne avec la conduite génocidaire d’Israël à Gaza. En somme, le consensus bi-partisan de longue date en faveur d’un soutien inconditionnel à Israël a vécu. Même l’aide militaire conditionnelle aura du mal à survivre sous la prochaine administration démocrate.

       Kenneth Roth

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