À propos de l'auteur : Antoine Char

Catégories : International

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Capture d’écran

Antoine Char

Le désenchantement démocratique est grand. Tourner le dos aux urnes est une tendance lourde. À chaque rendez-vous électoral, l’expression de la souveraineté du peuple bat de l’aile dans la plupart des pays occidentaux. Les raisons sont multiples. Désengagement, perte de confiance dans les institutions politiques, civisme en panne, faible niveau d’instruction, insertion sociale difficile … ou tout simplement « « pas intéressé par la politique ». Alors ? Dans une vingtaine de pays, voter est certes un droit et un devoir civique, mais surtout une obligation. Sous peine d’amende.

En Belgique, par exemple, l’abstention est sanctionnée par une « contravention » de 40 à 80 euros. En cas de récidive ? Deux cents euros ! Et si le citoyen ne remplit pas son devoir électoral au moins quatre fois en une quinzaine d’années, il est rayé de la liste des électeurs pendant dix ans.

Si l’obligation de voter existe depuis 1893 dans le « Plat Pays », à l’autre bout du monde, en Australie, la pratique remonte à 1924 et elle est souvent accompagnée d’une saucisse grillée au barbecue vendue le jour du scrutin. Dans la « democracy sausage » comme dans tous les États où le vote est obligatoire (1), ne pas voter s’accompagne toujours d’une amende, salée ou non, même si elle est rarement appliquée.

Au total, quelque 700 millions de personnes vivent dans des pays où le vote est obligatoire.

Bulletin blanc

Dans tous les cas, le taux de participation frise les 90 % (60 % en moyenne au Canada). « Faire vivre la démocratie » est la profession de foi de ces pays même si certains sont loin de baigner dedans (Égypte, Gabon, Corée du Nord …) Mais est-ce la meilleure recette ?

Shane P. Singh ne le pense pas. Professeur de science politique à l’Université de Géorgie, il a notamment fait des recherches sur les systèmes électoraux dans les démocraties.

« Lorsque le vote est volontaire, l’abstention est l’exutoire naturel du désenchantement politique : si l’on se méfie des partis, si l’on a le sentiment que le système est truqué, ou si l’on est tout simplement indifférent, on reste chez soi. Le vote obligatoire supprime cette possibilité. Mais il ne change rien au sentiment d’aliénation de ces personnes. Alors, que se passe-t-il ? Nombre d’entre elles se rendent aux urnes car la sanction encourue en cas de non-participation dissuade l’abstention, puis manifestent leur désengagement de la seule manière qu’il leur reste : en déposant un bulletin blanc ou nul. » (échange de courriels).

Alors, est-il préférable de s’abstenir ou de se déplacer jusqu’au bureau de vote en insérant dans l’urne un tel bulletin ? L’Italie a renoncé au vote obligatoire en 1993 après s’être longuement posé la question. Au Chili, l’un des pays latino-américains ayant le plus faible taux de participation électorale, le vote obligatoire jugé difficile à appliquer fut aboli en 2012, comme d’ailleurs aux Pays-Bas, en Espagne, et en Hongrie notamment.

Dans ce dernier pays, la participation électorale a frisé les 80 % mettant ainsi fin au règne de 16 ans de Viktor Orbán. Quand le ras-le-bol se donne rendez-vous dans l’isoloir cela se transforme souvent en raz-de-marée électoral. La peur mobilise également le citoyen. En 2017, Emmanuel Macron remportait massivement (66,1 %) la présidentielle française contre Marine Le Pen.

Un droit, un devoir

Si obliger un citoyen à voter restreint ses libertés individuelles, pour le politologue américain Arend Lijphart « un régime politique prévoyant le droit universel de vote, mais dans lequel seule une infime proportion des citoyens exercent leur droit de vote, ne devrait être considéré comme une démocratie que dans le sens […] creux du terme ». (2)

Selon lui, lorsque le vote est obligatoire, l’on s’informe davantage et participe de plus près à la vie politique.

Pour Mathieu Turgeon, professeur de science politique à l’Université Western en Ontario, « c’est le meilleur outil à notre disposition pour lutter contre l’abstention ». (échange de courriel)

Oui, mais n’est-il pas anti-démocratique ? « Pas nécessairement. Cela dépend de la conception de démocratie que l’on adopte. Certains peuvent argumenter que le vote obligatoire limite la liberté des gens en les forçant à voter. D’autres, au contraire, peuvent argumenter que le vote obligatoire est nécessaire pour réduire le pouvoir des plus nantis et garantir une meilleure distribution du pouvoir (car le vote obligatoire réduit les inégalités de participation). »

Peut-être, mais au Canada les tentatives pour l’instaurer ont toujours achoppé : la majorité des Canadiens s’y oppose au nom de « la liberté individuelle », comme d’ailleurs les Américains où aux élections présidentielles la participation dépasse rarement les 55 %.

Une exception : au scrutin de 2020 opposant Donald Trump à Joe Biden, 66 % (64 % quatre ans plus tard) des Américains se sont bousculés au portillon des urnes. Une première depuis 1900.

En 2015, Barack Obama avait caressé l’idée de rendre le vote obligatoire à la présidentielle. « En Australie et dans quelques autres pays le vote est obligatoire. Si plus de monde votait, la carte politique de ce pays serait complètement différente et cela contrebalancerait le poids de l’argent plus que toute autre chose », avait déclaré le 44e occupant de la Maison-Blanche. (3)

La levée de boucliers des groupes conservateurs, tels la Heritage Foundation, fut telle que son engagement resta lettre morte.

Dans « la plus grande démocratie du monde » comme ailleurs, c’est lorsque les rendez-vous électoraux sont jugés importants que les électeurs se déplacent en grand nombre. Nul doute que les bureaux de vote seront pris d’assaut aux élections de mi-mandat en novembre. Au Québec, 93,5 % des électeurs avaient exercé leur droit de vote au référendum du 30 octobre 1995.

Le vote obligatoire devrait-il l’être au Canada ? La réponse de Mathieu Turgeon ? « Je n’ai pas d’opinion sur le sujet. Il y a des pours et des contres. L’avantage principal du vote obligatoire est qu’il constitue le meilleur mécanisme institutionnel pour augmenter la participation électorale (ce qui augmente la légitimité des élus). Il fonctionne surtout très bien lorsqu’il est accompagné de sanctions fortes et réelles.

« Certaines études démontrent, cependant, que le vote obligatoire augmente aussi les votes nuls et peut même réduire la  “qualité”  des votes car certains électeurs décideraient de voter de façon aléatoire simplement pour s’acquitter de la responsabilité de voter. »

Multiples, complexes

À l’instar de Shane P. Singh, Paul G. Thomas, professeur de science politique à l’Université du Manitoba, est contre le vote obligatoire qui « s’attaque au symptôme le plus visible de la désillusion envers la politique et les politiciens – la faible participation électorale – mais pas aux causes profondes du malaise qui ronge notre démocratie, lesquelles sont multiples et complexes » (échange de courriel).

Selon lui, voter est certes un droit, mais pas « un devoir moral » et aucunement « une solution miracle aux problèmes des démocraties ».

« Accroître le nombre de votants est socialement souhaitable, mais voter n’est pas un devoir moral. Pour certains citoyens, s’abstenir constitue une forme de protestation fondée sur une profonde insatisfaction à l’égard du processus politique. »

Pour les jeunes surtout. Ils boudent les urnes, selon la sociologue française Lucille Lacroix parce qu’ « une génération entière a découvert la politique à travers l’idée que ses représentants étaient corrompus et qu’il fallait s’en méfier ». (4)

Abstention et dépolitisation de l’action publique ne font assurément pas bon ménage avec la démocratie participative.

Obligatoire ou pas, peut-on légitimement exiger des citoyens qu’ils se rendent aux urnes, si ceux-ci n’ont plus confiance en leur démocratie et qu’elle leur paraît dysfonctionnelle ?

Lorsque le mécontentement est généralisé, difficile de donner un peu de couleur à la démocratie.

Le débat est constant et le mot de la fin revient peut-être à Coluche (1944-1986). Pour l’humoriste, comédien et … candidat à la présidentielle française de 1981, « si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit ».

 

 

(3) https://www.lesechos.fr/2015/03/le-buzz-des-etats-unis-barack-obama-reve-de-rendre-le-vote-obligatoire-246532

(4) https://www.philomag.com/articles/lucille-lacroix-bouder-les-urnes-cest-aussi-marquer-la-fin-de-lillusion-du-politique

 

 

 

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