À propos de l'auteur : Jean Dussault

Catégories : International

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Christian Tiffet

Jean Dussault

Il y a plus de soixante-dix ans, je suis allé aux États-Unis pour la première fois.

Ça crée des liens, dorénavant rompus.

Longtemps, j’ai été aussi Américain qu’un non-Américain puisse l’être.

À Beebe, le village où mes parents ont grandi et se sont mariés, la rue principale, c’est la rue Canusa, pour Canada-USA. Elle divise Beebe, Québec de Beebe, Vermont.

C’est à Beebe que j’ai connu la majorité des mes tantes et oncles.

Mes cousines, mes cousins.

Dont plusieurs aux États-Unis.

Beebe a été mon berceau bi-national.

Les débuts

Dans ce temps-là, les voisins étaient légalement des étrangers, mais d’abord des voisins. Comme il se doit.

Comme les gars des deux côtés de la frontière jouaient dans la même équipe de baseball et que les filles et les gars patinaient sur le lac Memphrémagog traversé par la frontière sans que les agents de l’immigration  ne s’en mêlent.

Pas plus d’ailleurs qu’ils n’embêtaient mes cousines qui allaient acheter leurs cigarettes moins cher de l’autre côté de la rue.

Pas plus qu’ils ne se formalisaient que l’oncle Paul stationne son auto dans son garage du côté américain de la frontière avant de rentrer dans sa maison du côté canadien.

Pas plus qu’ils n’empêchaient les enfants dans la maison au bout de la rue Canusa de traverser la frontière en passant du salon à la cuisine. Ou vice-versa.

Pas plus qu’ils n’achalaient ma tante Rolande quand elle se rendait à la bibliothèque Haskell à Standstead en y entrant par la porte du côté américain.

Oui, cette bibliothèque-là.

Il fut un temps où on traversait la frontière comme on traverse la rue.

Mille après mille

Touriste curieux et privilégié, j’ai  sillonné les USA. De Beebe à Los Angeles. D’Anchorage à Miami.

Je me souviens des plages de mon enfance à Old Orchard Beach où j’ai construit des châteaux et des liens dans le sable. Plus tard, j’ai joué dans les dunes de l’Oregon, j’ai glissé sur la neige du Colorado.

J’ai campé dans le Grand Canyon, au parc Yellowstone, sur le Blue Ridge Parkway. Près de The Gateway Arch à St-Louis.

Oui, je suis jadis entré dans le Trump Casino à Atlantic City.

J’ai marché le « American Revolution Walking Tour » à Boston.

Et le plus grand tour de tous : mon métier de journaliste.

Depuis un topo sur un site de missiles dans l’État de Washington en1976 aux conventions démocrate et républicaine de 2004.

Le recul

J’ai appris, respecté et même admiré l’Idée américaine, sa recherche permanente de « l’exceptionnalisme » inspiré de la Révolution. Évidemment, avec beaucoup trop d’erreurs et d’horreurs au pays et à l’étranger. De dérives sur le « moi, mon droit ».

Quand même, les États-Unis d’Amérique représentaient et combattaient pour un projet indéfini qui a rallié des millions et des millions de personnes de presque partout au monde qui ont rêvé d’y entrer.

Non, ce n’est pas d’abord une question d’argent, mais un espoir d’être mieux.

Le terrain

Tous les deux journalistes, ma conjointe et moi avons parcouru « Bush country », de la Floride au Texas à l’approche de l’élection de 2004.

Nous traitions exclusivement de politique. Jamais, pas une seule fois sur plus d’un mois, n’avons-nous entendu en terre républicaine les positions radicales, les arguments violents, les déclarations et objections colériques qui nous sont tombés dessus presque vingt ans plus tard.

Le glissement de terrain

Les États-Unis d’Amérique sont devenus les États-Unis d’Acrimonie.

À l’été 2023, nous avons roulé, grosso modo, vers l’ouest de Montréal à St-Louis, direction sud pour La Nouvelle Orléans. Le Golfe du Mexique vers la Floride, la côte atlantique pour rentrer chez nous.

Nous ne couvrions pas une assemblée de Donald Trump, ni une réunion des Proud Boys.

Nous étions des visiteurs. Point.

Un tel périple n’est évidemment en rien un sondage scientifique.

Quand même, absolument toutes les anecdotes et tous les commentaires que nous avons entendus pendant plus d’un mois suaient la frustration, voire la colère, pire, la hargne.

Journalistes un jour, et retraités pour toujours, nous faisions une grande ballade pour marcher sur les champs de bataille et visiter les résidences d’anciens présidents que nos nombreux périples précédents ne nous avaient pas permis de voir.

Plus, le Mississippi du nord au sud, c’est une illustration de la beauté exceptionnelle de ce territoire souvent majestueux.

Mais on a vu tellement moins beau. Tellement plus laid.

Des gardiens armés dans des haltes routières. À l’entrée d’églises. Des dizaines d’avis de ne pas aller là ou là à telle ou telle heure.  Des couvre-feu pour les mineurs.

Diantre ! Il m’a fallu montrer mon passeport pour acheter le bien-nommé « six-pack » de bière alors que le magasin d’à-côté aurait vendu un fusil à quiconque n’était pas évidemment saoul.

Ouch et ouache

Ma peine américaine ne tient pas seulement, ne tient pas surtout au 47e POTUS.

Ç’aurait été quasi rassurant que les dérives ne dépendent  que de lui.

Hélas, pas du tout. Une majorité, franche et vraie, a voté pour lui.

Le Donald n’est pas la cause de la dérive de son pays, il en est le résultat.

Déprimant.

Exemples.

Memphis est le lieu d’un flagrant déni.

Au coin de Main et Butler : le Motel Lorraine où Martin Luther King a été assassiné en 1968.

Nous avons visité le Musée des Droits Civiques absolument solennellement.

Où nous étions à peu près les seuls visiteurs blancs.

Quelques rues plus loin, les seuls Noirs autour de et dans Graceland étaient des employé.es du monument à Elvis.

Le hasard racial n’existe pas.

La propriétaire d’une plantation de coton en Arkansas, l’État de Bill Clinton, exhibait fièrement son pantalon de coton à $12. Du coton indien « parce que je ne peux pas me permettre d’acheter du coton américain parce que Biden ne veut pas nous aider ». Et sans qu’on ne lui pose la moindre question, elle a ajouté : « Biden aime le gouvernement, Trump aime le coton ! »

Le conducteur de la navette du camping vers le  centre de La Nouvelle-Orléans a récité la même rengaine sur plusieurs jours :« Les dix pire mots que vous pouvez entendre sont ‘Bonjour, je suis du gouvernement et je suis ici pour vous aider’ ». Puis, avant ou après cet emprunt à Ronald Reagan, le chauffeur se plaignait constamment que le gouvernement n’avait pas fait ceci ou cela.

Tout le temps, tout le temps, tout le temps; partout, partout, partout la même rengaine : les élites nous ont roulés.

Et, c’est de même, des milliardaires vont nous aider à combattre les élites !

À travers une vingtaine d’États sur 8000 kilomètres, mon américanité en a pris un coup.

Un coup devenu fatal dans l’année électorale.

Le retour

Mon gros, grand et fort voisin a été fondé par des gens qui fuyaient les diktats royaux/religieux au nom de la liberté individuelle. Deux siècles et demi plus tard, (Oui, c’est Donald Trump qui va présider aux cérémonies du 250e !) mon voisin  est tiré et poussé par des conservateurs qui imposent leurs propres croyances et le pouvoir de l’État qu’il dénigre par ailleurs à des femmes qui n’ont plus le droit à La Vie, la Liberté et la Poursuite du Bonheur.

La fin

Le pays voisin était plus mon frère Sam que le proverbial Oncle Sam.

Je constate tristement que mon grand frère a très mal vieilli, qu’il est devenu aigri, grincheux, même violent.

Au point où je ne le reconnais pas.

Au point où je ne veux plus le voir. Ni lui parler.

Je ne monterai pas dans la wagon tirée par des radicaux applaudis par une foule en délire. Libre aux États-Uniens de se refermer sur eux-mêmes.

Le hic, le gros hic, c’est que le pouvoir ne respire pas dans le vide.

Parce que les USA ont gaspillé, sacrifié leur leadership dans le monde en se concentrant sur leur nombril aussi gros que leur panse, les sbires de Moscou et de Pékin sont morts de rire.

Pour le reste du monde, ce n’est pas drôle du tout.

Merci ben gros, frérot.

Ou, pour être bien compris chez les grossiers d’en bas : fuck you, bro.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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