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Capture d’écran
Christine Fréchette nie l’existence de l’école à trois vitesses.
Louiselle Lévesque
«L’enseignement, et surtout l’enseignement supérieur, est le champ de l’activité humaine où se joue le destin d’une nation. » Paul Gérin-Lajoie, allocution prononcée au collège classique de Rouyn, le 17 février 1963.
Déjà plus de deux semaines que nous sommes plongés dans le tourbillon de la campagne électorale avec son lot quotidien d’annonces de mesures censées répondre aux problèmes les plus urgents auxquels le Québec est confronté.
Difficile de dégager des lignes directrices, de trouver un fil conducteur qui nous permettrait de comprendre le plan d’ensemble ou le dessein derrière cette avalanche de promesses chiffrées, inscrites tantôt dans la colonne des dépenses tantôt dans celle des revenus, selon que l’on réduise un peu ou beaucoup la taille de l’État, ou que l’on ouvre encore plus grand la porte au privé dans le système de santé.
Quel projet de société se cache derrière ce tumulte électoral qui connaîtra son dénouement le 5 octobre? Quel avenir se dessine par exemple pour le réseau de l’éducation, pierre angulaire de la Révolution tranquille? Quelle importance est accordée à la démocratisation du savoir et aux moyens dont disposent les institutions pour se rapprocher de cet idéal et accomplir ce qui constitue la plus noble des missions de l’État?
S’il est un enjeu qui devrait mobiliser le Québec tout entier, c’est bien celui de donner à tous les enfants peu importe leur milieu socioéconomique ou leurs origines accès à un enseignement de qualité. Ne serait-ce pas la meilleure façon d’assurer la survie et la vitalité de la langue et de la culture françaises, des objectifs si chers au cœur des futurs élus de l’Assemblée nationale?
Un système hiérarchisé
L’école secondaire à trois vitesses qui contribue à accentuer les inégalités dans les conditions d’apprentissage des élèves devrait inquiéter au plus haut point la classe politique. Le phénomène a pris de l’ampleur. Les programmes sélectifs se sont multipliés au sein de l’école publique surtout dans les établissements les mieux nantis, car des frais assez importants sont associés à l’admission d’un élève dans ces programmes en fonction de l’option choisie.
De nombreux chercheurs ont sonné l’alarme[1] devant une telle segmentation et les disparités qui en découlent au chapitre de l’accès aux ressources éducatives, ce que plusieurs n’hésitent pas à qualifier de ségrégation scolaire. Bref, l’école québécoise est de moins en moins un vecteur de justice sociale.
Il y a l’école privée subventionnée fréquentée par 24 % des élèves, l’école publique « enrichie » avec ses programmes pédagogiques particuliers (langues, mathématiques, science) qui accueille 20 % des élèves triés sur le volet et enfin l’école publique avec ses classes régulières où se retrouvent 56 % des élèves. C’est dans cette dernière catégorie que se concentrent les jeunes en difficulté d’apprentissage et qu’un garçon sur quatre et une fille sur cinq décrochent avant d’avoir obtenu leur diplôme d’études secondaires.
Le parcours emprunté a un impact significatif sur les chances d’accéder au CEGEP. 46 % des élèves du public régulier poursuivent des études postsecondaires contre 81 % au public enrichi et 85 % à l’école privée. Et c’est 15 % des élèves du public régulier qui se rendront à l’université contre 51 % du public enrichi et 60 % du privé, avec un écart toujours important entre les filles et les garçons, au désavantage des garçons.[2]
Une tangente préoccupante
Dès 2016, le Conseil supérieur de l’éducation lance son rapport Remettre le cap sur l’équité en montrant du doigt les effets pervers de la concurrence qui s’est installée entre les établissements et qui donne une impulsion à l’école à plusieurs vitesses au détriment des milieux défavorisés. L’organisme avait expressément invité le gouvernement du Québec à faire preuve de vigilance face à cette iniquité de plus en plus flagrante.
L’éminent sociologue aujourd’hui décédé Guy Rocher a dénoncé la « politique publique insensée de concentrer les enfants vulnérables dans la troisième vitesse. » Dans une lettre ouverte[3] publiée en novembre 2024, il plaide en faveur d’un réseau scolaire commun pour mettre fin au « gâchis humain » et « sortir du cercle vicieux de la concurrence scolaire et de la fracturation sociale ».
Le rapport Parent dont il est cosignataire avait, rappelait-il, clairement identifié le danger de permettre aux écoles privées subventionnées de facturer des droits de scolarité et de choisir leurs élèves ce qui « équivaudrait pour l’État à se concurrencer lui-même avec ses propres fonds et à dévaloriser l’enseignement public. » Mais en 1968, le gouvernement unioniste de Daniel Johnson n’a pas tenu compte de cette mise en garde, a-t-il déploré, en permettant aux établissements privés subventionnés de sélectionner leurs élèves.
Fin août, c’est la Direction de la santé publique de Montréal qui ajoutait sa voix aux inquiétudes du milieu éducatif en publiant un rapport sur les inégalités de santé chez les élèves du secondaire à Montréal en lien avec les parcours scolaires différenciés.
Douche froide
Malgré son importance, le dossier n’a pas beaucoup retenu l’attention des aspirants aux plus hautes fonctions de l’État. À preuve, la cheffe de la Coalition avenir Québec (CAQ) au pouvoir depuis huit ans et première ministre sortante, Christine Fréchette a déclaré sans broncher que l’école à trois vitesses « n’existe pas vraiment ». Fin de la discussion en ce qui la concerne.
Comme la CAQ, le Parti conservateur du Québec défend le statu quo au nom de la liberté de choix des parents, une position que partage le Parti libéral du Québec tout en se disant favorable à un grand débat sur l’éducation sous la forme d’États généraux, un exercice qui pourrait déboucher sur des réformes mais rien n’est sûr.
Le Parti québécois s’engage lui aussi à organiser des États généraux rapidement après son élection et ouvre la porte à l’idée d’implanter un réseau scolaire commun en l’inscrivant dans son programme. En fait, il n’y a que Québec solidaire (QS) qui adhère entièrement au projet de mettre fin au régime à trois vitesses.
Il faut dire que l’ancien co-porte-parole de QS, Gabriel Nadeau-Dubois avait préparé le terrain en publiant un livre blanc sur la question au printemps dernier. Intitulé Ceux qu’on échappe, le document met l’accent sur l’impact de l’école à trois vitesses sur la réussite des garçons. Il affirme que « ce système est le plus ségrégué au Canada. Nulle part ailleurs les écoles ne séparent autant les élèves riches des élèves pauvres. »
Des petits pas
Stéphane Vigneault est coordonnateur d’École ensemble, un organisme fondé il y a une dizaine d’années par des parents qui militent pour sortir le réseau scolaire d’une logique de marché qui pousse les établissements à jouer du coude pour s’attirer les élèves les plus performants et dont les parents ont la capacité de payer.
Il dit avoir ressenti un certain dépit devant le déni affiché par la cheffe caquiste au sujet de l’école à trois vitesses, une réaction qu’il met sur le compte d’une déconnexion du réel. Il ne se laisse pas abattre pour autant. « Il y a dix ans c’était encore un sujet tabou. Au moins le sujet est sur la place publique. Les gens en parlent. Ça devient un enjeu. C’est un grand changement. »
Le mouvement École ensemble a une solution[4] pour sortir le système scolaire de l’impasse. Et aussi répondre aux arguments des partisans du statu quo qui invoquent invariablement le risque de voir la majorité des écoles privées fermer leurs portes si elles perdent leur financement public d’environ un milliard de dollars annuellement. Des arguments que Stéphane Vigneault résume ainsi : « Où iraient les élèves? On n’a pas de place pour eux. Il faudrait construire. Donc les coûts de transition seraient prohibitifs. »
Dénouer le nœud gordien
Le plan de l’École ensemble est d’offrir aux écoles privées actuelles le choix entre deux statuts, conventionné ou non conventionné, un peu à l’image des services de garde, un modèle qui reprend grosso modo ce que proposait le rapport Parent qui parlait à l’époque d’école privée et d’école semi-publique.
« Ça se présente ainsi, poursuit-il, si une école privée dit moi je veux être conventionnée, alors elle serait financée à 100 % plutôt qu’à 75 % comme à l’heure actuelle. Ça veut dire que cette école-là deviendrait gratuite et arrêterait de sélectionner les élèves par les notes, l’argent, la religion, le sexe. Il n’y aurait plus de sélection. »
Cette école privée conventionnée accepterait les enfants qui lui seraient confiés en fonction d’une carte scolaire redessinée pour favoriser la mixité sociale. Une école privée aurait le droit de refuser d’être conventionnée mais ne recevrait plus dans ce cas de fonds publics. « Et là on aura une école comme en Ontario vraiment privée qui ne coûte plus rien à l’État. »
Le Québec est-il mûr pour se lancer dans un chantier de cette ampleur? Le gouvernement qui sera élu le 5 octobre aura-t-il la volonté et le savoir-faire de remodeler le système d’éducation afin de le rendre plus équitable et poursuivre la révolution amorcée dans les années 1960 avec le rapport Parent?
[1] Dans le cadre du congrès de l’ACFAS en mai dernier, la professeure Isabelle Plante du département des sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) a organisé un colloque sur l’école à trois vitesses dont l’objectif était « d’explorer des pistes d’action pour un système plus inclusif et équitable ».
[2] Ces données sont tirées du livre blanc de Gabriel Nadeau-Dubois, Ceux qu’on échappe, L’impact de l’école à trois vitesses sur la réussite des garçons, 7 avril 2026.
[3] Guy Rocher, « J’ai cosigné le rapport Parent, voici comment le parachever », dans La Presse, 11 novembre 2024.
[4] Stéphane Vigneault, Plan pour un réseau scolaire commun : levez la main pour un meilleur système d’éducation, École ensemble, 2022.



Excellent portrait! Les chefs de parti devraient le lire! Bravo madame Levesque!
Excellente analyse.
Très bon survol de notre système d’éducation à trois vitesses.
Tellement vrai et regrettable pour nos jeunes…