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Capture d’écran
Daniel Raunet
Dans sa négociation globale avec Ottawa, un Québec indépendant dirigé par le Parti québécois exigerait « réparation » pour l’octroi du Labrador à Terre-Neuve par le Conseil Privé de Londres en 1927. Ce qui voudrait dire rectification des frontières ou compensation financière.[1] Cette demande du Livre bleu sur l’indépendance du Québec, publié au début de l’été, est toutefois basée sur des considérations historiques bancales.
L’injustice de 1927
Il y a un siècle, Terre-Neuve ne faisait pas partie du Canada, mais était une colonie différente de la Grande-Bretagne. Le Livre bleu du Parti québécois reconnaît fort justement que c’est à la demande du Québec, de Terre-Neuve et du Canada que les gouvernements de l’époque ont demandé l’arbitrage de Londres au sujet du rattachement du Labrador à l’une ou l’autre colonie. Origine immédiate du conflit : l’octroi par Terre-Neuve de droits de coupe le long du fleuve Churchill. Le gouvernement Taschereau soutenait que la juridiction terre-neuvienne se limitait à une zone de pêche le long des côtes n’allant pas au-delà d’un mille à l’intérieur des terres. De son côté, Terre-Neuve revendiquait tous les bassins-versants des cours d’eau se déversant dans la mer du Labrador. Le Québec a perdu, les barons de l’industrie du bois ont gagné, les Anglais ont donné le Labrador à Terre-Neuve.
Depuis 1927, aucun gouvernement québécois n’a accepté la décision du Conseil privé de Londres quant au tracé de la frontière. En particulier dans sa partie méridionale, où le Conseil privé a abandonné la règle de la ligne de partage des eaux pour tracer une ligne droite est-ouest du 52e parallèle nord, jusqu’aux sources de la rivière Romaine. Les cartes du gouvernement du Québec, contrairement à celles du Canada et de Terre-Neuve, placent plutôt cette frontière méridionale le long des crêtes séparant les versants de la mer du Labrador de ceux du golfe du Saint-Laurent, soit, par endroits, à 50 km plus au nord.
Le Québec n’exerce pas sa juridiction proclamée
Les prétentions territoriales québécoises sont essentiellement théoriques. Seuls les Innus de la Basse-Côte-Nord ignorent en pratique la juridiction de Terre-Neuve. Ils chassent traditionnellement le caribou au nord du 52e parallèle, en motoneige, ce qui a donné lieu par le passé à des affrontements avec les garde-chasses du Labrador. Comme en 2009 le long de la rivière Joir, juste au nord du fameux parallèle.[2] Le gouvernement du Québec ne s’en est pas mêlé, laissant Terre-Neuve administrer ce qu’il considère pourtant comme son territoire.
Les métropoles ne demandent jamais l’approbation de leurs décisions
Le Livre bleu du PQ le reconnaît, « il n’existe pas de recours pour contester la décision du Conseil Privé de 1927 ». Ce n’est donc que par le biais de négociations entre le Québec, le Canada et Terre-Neuve que l’« injustice » peut être réparée. Cette position fait fi toutefois d’une réalité historique : les nations européennes ont de tout temps dessiné et redessiné les frontières de leurs colonies sans demander la permission de leurs colonisés. Pourquoi la Rhodésie du Sud et la Rhodésie du Nord, qui ont donné naissance au Zimbabwe et à la Zambie ? Pourquoi la Haute-Volta, l’Oubangui-Chari, etc. ? Cet arbitraire des colonisateurs est devenu à ce point inextricable que les Nations-Unies, lors de leur création, ont repris les frontières coloniales à leur compte et affirmé leur inviolabilité.
Il nous faut donc revenir sur la succession des décisions coloniales qui ont fini par définir ce que nous connaissons aujourd’hui comme la province du Québec.
Le Labrador n’a jamais été territoire québécois
Du moins au sens moderne du mot « québécois ». C’est Louis XIV, en 1663, qui a donné à la Nouvelle-France le statut de province française, une juridiction qui, à partir de 1672, englobe la Louisiane. Lors de son extension maximale, en 1713, cette Nouvelle-France va de La Nouvelle-Orléans au Labrador, en passant par les Prairies canadiennes, les rives de la baie d’Hudson et les actuelles provinces atlantiques. Les Français subdivisent par la suite ce vaste territoire en un Canada administré de la ville de Québec, une Acadie et une Louisiane.
Après la Conquête de 1759-1760, l’Angleterre réorganise ses nouvelles possessions et crée en 1763 la province de Québec. Nombre de nationalistes d’ici considèrent que le Labrador devrait être québécois parce que cette province de Québec englobait ce territoire jusqu’aux rives de la mer du même nom. Cette province de Québec n’avait toutefois aucun rapport avec la province de Québec actuelle. De fil en aiguille, ce Québec finira, à la veille de l’indépendance américaine, par englober le sud de l’Ontario actuel, tout le pourtour des Grands Lacs, la vallée de l’Ohio et la moitié de la vallée du Mississippi.
Donc, revendiquer le Labrador au nom de l’histoire est aussi absurde que de réclamer les chutes du Niagara, Chicago ou Saint-Louis. Le Québec va-t-il demander compensation pour la perte de l’Ontario ou … de l’Ohio ?
Le Labrador après la première « province de Québec »
La sécession des Treize Colonies américaines et l’afflux des réfugiés loyalistes amènent la Grande-Bretagne, en 1791, à scinder sa colonie nordique en deux unités sur des bases ethniques, le Haut-Canada anglophone, à l’ouest, et le Bas-Canada, de droit civil français et de religion catholique, à l’est. Les deux colonies sont regroupées en une seule Province du Canada, le « Canada uni », en 1840.
Et le Labrador dans tout cela ? Il est officiellement détaché du Bas-Canada en 1809 et remis à Terre-Neuve. Cette dernière, considérée jusque-là comme une simple « station de pêche », devient une colonie à part entière en 1824.
En 1867, la Grande-Bretagne réorganise à nouveau ses possessions. Londres crée un nouveau « dominion », la Confédération canadienne divisée en quatre provinces, l’Ontario, le Québec, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. Terre-Neuve et le Labrador n’en font pas partie et n’adhèrent au Canada qu’en 1949, non sans peine, il a fallu deux référendums au premier ministre Joey Smallwood pour convaincre ses compatriotes.
Les attaches francophones du Labrador, quasi nulles
S’il fallait invoquer l’histoire pour tracer les frontières, le Labrador devrait être autochtone, Inuit au nord, Innu au sud, soit 30 % de la population actuelle. La présence francophone est minuscule, quelque 700 personnes sur 27 000 habitants. Ces francophones sont d’arrivée récente et se concentrent dans les villes minières de Wabush et Labrador City, tout près de Fermont au Québec.
Cela n’enlève rien au fait que des pêcheurs français ont fréquenté ces rivages depuis très longtemps, mais cela ne donne pas davantage de droits aux descendants de la Nouvelle-France qu’aux Basques, aux Portugais, aux Frères moraves venus de Saxe ou… aux cousins scandinaves des Vikings.
Je termine donc comme j’avais commencé, lâchez-moi avec le Labrador.
[1] Parti québécois, « Livre bleu sur l’indépendance du Québec », Québec, 22-23 juin 2026. p. 123. https://pq.org/livrebleu/
[2] Presse Canadienne, « Labrador, des chasseurs innus disent avoir été la proie d’hélicoptères », Journal de Québec, Québec, 31 mars 2009.


