À propos de l'auteur : Serge Truffaut

Catégories : Jazz

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Serge Truffaut

Le 13 mai 1988 au matin on a découvert le corps du trompettiste Chet Baker à deux ou trois enjambées de l’entrée de l’hôtel Prins Hendrick à Amsterdam. La cause de sa mort ? Une chute de deux étages. Selon le rapport de la police il se serait endormi sur le rebord de la fenêtre. Le mauvais rebord s’entend.

Dans ses veines comme dans sa chambre, il y avait comme d’habitude de l’héroïne, de la cocaïne et autres trublions chimiques de la famille Morphée. Sur ce flanc, celui des paradis artificiels, il fut un abonné si constant depuis le début des années 1950 qu’il était passé de l’autre côté de la muraille. Mais encore ? Dans son cas, la méthadone étant inopérante il n’y avait plus de retour en arrière possible alors un médecin belge avait convenu de lui prescrire ce que son corps exige. C’est ainsi que Baker devint l’unique passe-muraille du jazz.

Paradoxe des paradoxes, c’est au cours de ces années-là, une bonne dizaine en tout, que le musicien né le 23 décembre 1929 à Yale dans l’Oklahoma a signé les meilleurs albums de sa carrière. Et Dieu sait, si celui qui échappa de justesse à la fonction d’idole des jeunes que les malfrats des arts et de la culture  voulurent lui faire jouer dans les années 1950, en a enregistré des albums. Oui, celui qui refusa de camper le James Dean du jazz a énormément enregistré.

Au dilemme que cette abondance induit, l’excellent label néerlandais Timeless a ciselé une solution géniale. Wim Wigt, le patron de cette étiquette, a rassemblé les sept albums que Baker avait enregistrés entre 1983 et 1988. C’est beau, prenant, épatant, séduisant de bout en bout. Osons le mot : ce coffret intitulé The Complete Timeless Albums Collection est génial.

Car entre autres talents, celui qui accompagna Charlie Parker, Gerry Mulligan, Stan Getz, Art Pepper, celui que Miles Davis appréciait, savait s’entourer de fines lames, de maîtres de la nuance. Ainsi, dans le cas qui nous occupe on entend les pianistes Michel Graillier, Harold Danko et l’immense Kirk Lightsey, le guitariste Philip Catherine, les contrebassistes Ricardo Del Fra, David Eubanks et Jon Burr, les batteurs John Engels et Ben Riley, ancien du quartet de Thelonious Monk.

Dans les sept albums, le programme est comme toujours un mélange de standards que Chet Baker s’applique à rythmer les mots avec sa voix plus légère que fragile, et de compositions originales. De ces dernières, on doit préciser que notre héros du jour a passablement puisé dans le catalogue du contrebassiste Jon Burr.

Plus haut, on a évoqué le paradoxe des paradoxes qui est en fait le conclusion DU paradoxe. Celui qui marque la coupure dans le parcours de Baker qui selon sa définition était fait d’un tiers de voiture, un tiers de sommeil, un tiers de jeu. Mais encore ? En 1966, sur une plage de San Francisco il fut sauvagement tabassé. Sa dentition fut particulièrement abîmée.

Il faut savoir que tout trompettiste est habité par une frayeur : que sa lèvre supérieure éclate ou que sa dentition subisse un accident car si c’est le cas il lui est quasiment impossible de revenir en arrière. Autrement dit de jouer aussi bien qu’il jouait. Si, par exemple, Louis Armstrong s’est mis à chanter c’est tout bonnement parce que sa lèvre supérieure ayant éclaté, son jeu avait faibli.

Toujours est-il que Baker va remonter la pente en travaillant comme pompiste de nuit pendant plus de deux ans mais surtout en travaillant sans relâche sa chère trompette. Entre les séjours en prison, dont un an plein en Italie, plusieurs mois dans la terrible Rickers Island, dans les environs de New York, sans parler de Lexington au Kentucky, et ses multiples blessures, Baker avait plongé dans le fond du baril à la fin des années 1960.

Il va donc la remonter la pente jusqu’au jour où à Denver, au milieu des années 1970, il rencontre Dizzy Gillespie qui grand seigneur, comme d’habitude, va le remettre sur les rails du jazz à New York en commandant à des producteurs de l’engager. Ce sera fait. Le nom de Baker recommence à circuler jusqu’en Europe d’où proviennent de multiples invitations de jouer dont celles du Néerlandais Wigt.

Disons que le parcours de Chet Baker de 1969 à 1988, c’est l’évolution exemplaire qui commence dans une station-service perdue dans le Colorado et se termine au siège social de la Royal Dutch. Ce qui n’était pas du tout évident.

PS : Faut voir le film biographique Born to Be Blue, réalisé par Robert Budreau. Dans le rôle de Baker, Ethan Hawke est épatant.

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