À propos de l'auteur : Daniel Raunet

Catégories : International

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Daniel Raunet

Daniel Raunet

à Barcelone

Le 1er octobre, les indépendantistes catalans célébraient le cinquième anniversaire de leur référendum sur l’indépendance, interdit et réprimé violemment par le gouvernement conservateur espagnol d’alors. Là où il y a quelques années la société civile nationaliste pouvait réunir plus d’un million de personnes dans les rues, la grande messe de cette année n’a rassemblé que 11 000 manifestants selon la police de Barcelone.

Huée au podium par une partie de la foule malgré ses quatre années passées en prison pour son rôle dans l’organisation du référendum de 2017, l’ancienne présidente du Parlement catalan Carme Forcadell a bien résumé l’état d’esprit général de ses compagnons de lutte : « Je vois que beaucoup d’entre vous sont en colère, déçus et désillusionnés. Je les comprends. Moi aussi. »

Le président limoge son vice-président

La raison première de cette colère, c’est l’implosion de la coalition gouvernementale nationaliste qui dirige la Catalogne depuis deux décennies. Ce gouvernement était encore composé fin septembre de ministres (ici, on dit des conseillers) issus des deux principaux partis indépendantistes, Esquerre Republicana de Catalunya (ERC ou Gauche républicaine) et Junts per Catalunya (Ensemble pour la Catalogne).

Le président de la Generalitat, Pere Aragonès, est un dirigeant de l’ERC, une première dans une Catalogne généralement gouvernée par la famille chrétienne-démocrate à l’origine de Junts. L’ERC dispose de 33 sièges dans un Parlement qui en compte 135. Junts, qui est lié à l’ancien président en exil Carles Puigdemont, en possède de son côté 32.

Jusqu’à tout récemment ces deux partis contrôlaient le calendrier parlementaire grâce à l’appui d’une troisième formation indépendantiste anticapitaliste, les 9 sièges de Candidatura d’Unitat Popular, la CUP. Une formule qui vient de voler en éclats avec, le 28 septembre, le limogeage par le président Aragonès de son vice-président, Jordi Puigneró, du parti Junts.

Le dialogue de sourds avec Madrid

« Traitres », « hyperventilés », les noms d’oiseaux fusent. Les hostilités ont débuté par un ultimatum de Junts le 27 septembre, sommant en pleine session parlementaire le gouvernement Aragonès de respecter l’accord de gouvernance conclu au lendemain du référendum et de se soumettre à un vote de confiance.

Cet accord prévoyait l’amnistie des indépendantistes poursuivis par Madrid depuis 2017 ainsi que l’organisation d’un nouveau référendum qui serait validé cette fois-ci par l’Espagne. Voilà deux ans et demi que le gouvernement socialiste espagnol et son homologue catalan discutent théoriquement de ces sujets dans le cadre d’une « table de dialogue », mais jusqu’à présent, le gouvernement Aragonès n’a reçu qu’une fin de non-recevoir sur ces deux points.

La répression judiciaire se poursuit et le président espagnol Pedro Sánchez fait la sourde oreille sur la question du référendum. Visiblement secoué par les attaques de ses partenaires de Junts, Pere Aragonès a d’abord répondu par une déclaration longue et confuse sur sa foi en un dialogue avec l’Espagne. Puis il a limogé Puigneró pour manque de confiance.

L’exemple québécois vu de Barcelone

Dans son discours, le président Aragonès a pris fort curieusement pour référence le modèle québécois. Visiblement mal au courant des querelles du passé entre Stéphane Dion et l’Assemblée nationale, le leader catalan a vanté « l’accord de clarté démocratique » permettant au Canada de respecter une éventuelle indépendance du Québec. La stratégie de l’ERC consiste donc en la conclusion d’un accord avec Madrid sur les règles du jeu d’un deuxième référendum qui, à en juger par le discours sinueux de son chef, ne porterait pas sur l’indépendance, mais sur la reconnaissance ou non du droit du peuple catalan à l’autodétermination. Un tour de passe-passe qui est accueilli avec indifférence à Madrid.

Carles Puigdemont, le totem de l’indépendance

« Le peuple, c’est nous. Les partis nous ont trahis », disaient plusieurs pancartes le 1er octobre. Comme le jour de la Fête nationale de la Catalogne, le 11septembre dernier, Aragonès et ses ministres membres de l’ERC brillaient par leur absence, probablement pour éviter de se faire huer. Le héros du jour était plutôt Carles Puigdemont, l’ex-président de la Generalitat, en exil en Belgique mais présent sur l’écran géant du rassemblement de Barcelone grâce à la magie de la technologie.

Celui que les éditorialistes qualifient de « totem » n’accepte pas la nécessité d’un nouveau référendum. « Le référendum, nous l’avons déjà eu et nous avons voté… Il y a cinq ans, la Catalogne a décidé lors d’un référendum légal et liant de se doter d’un État indépendant sous la forme d’une république. » En clair, avec ou sans l’accord de Madrid, Puigdemont prône des actes de rupture d’avec l’État espagnol, la voie unilatérale à l’indépendance.

Pourtant, en 2017, c’est un tout autre rôle qu’avait assumé un Puigdemont président de la Generalitat. Au lieu de concrétiser la sécession de la Catalogne par des actions rapides, il avait « suspendu » sa déclaration d’indépendance « dans l’attente d’un dialogue avec le gouvernement espagnol ». Dialogue qui n’est jamais venu.

Junts quitte le gouvernement

La position jusqu’au-boutiste de Puigdemont est très populaire chez les militants de Junts. Depuis la fin du franquisme, ce courant politique a presque toujours fait partie des gouvernements de la Catalogne. L’aile modérée de Junts aurait préféré rester au centre du pouvoir sans rompre les ponts avec le président Aragonès, du moins pas avant les élections municipales de mai 2023.

Cette aile, composée en grande partie d’élus municipaux et de membres du gouvernement, a perdu la partie. Lors d’un congrès extraordinaire le 7 octobre, les militants de Junts ont décidé à 55,7% de claquer la porte du gouvernement catalan et ses ministres ont envoyé leurs lettres de démission dans les 24 heures.

La fin de la gouvernance indépendantiste

Malgré les déclarations triomphalistes du clan Puigdemont, le désarroi est profond dans les rangs de Junts. Certains parlent déjà de la possibilité de son éclatement en deux formations distinctes. À quoi rime, se demande-t-on, la prétention de coucher dans les faits l’indépendance de la Catalogne si on n’est pas au pouvoir ?

La logique du virage en cours voudrait que la Catalogne soit précipitée dans des élections anticipées. Mais un autre scénario se dessine. À Madrid, dans un calendrier politique déjà chargé, la coalition entre le Parti socialiste et Podemos ne veut pas d’une nouvelle distraction sur la question catalane. De façon fort révélatrice, son principal allié à Barcelone, le premier secrétaire du Parti des socialistes de Catalogne, l’ancien ministre de la santé madrilène Salvador Illa, n’a pas profité de la crise actuelle pour achever le gouvernement Aragonès, il lui a au contraire promis la neutralité bienveillante de ses 33 députés au Parlement.

Pour le moment, Père Aragonès repousse toute idée de coalition, l’ERC gouvernera seule. Mais le nouveau cabinet annoncé par la présidence entérine le virage majeur de la politique catalane avec l’arrivée de nouveaux conseillers non liés à la mouvance indépendantiste. À gauche, un socialiste indépendant, l’ancienne cheffe de Podem (le Podemos catalan) ainsi qu’une membre d’En comú, un autre petit parti de gauche. Plus à droite, une personnalité de l’ancienne CiU et même une adjointe de Puigdemont qui l’avait suivi dans son exil bruxellois.

« Nous représentons 80 % des Catalans » se vante aujourd’hui Pere Aragonès. Telle l’émergence de la CAQ au Québec, cette évolution entérine la déroute stratégique du camp indépendantiste. Peu de chances qu’Aragonès devienne le François Legault de la Catalogne et chante les louanges de l’Espagne Il pourra toujours invoquer de temps en temps le grand soir de l’indépendance. Tout en se contentant de gouverner sagement avec ses nouveaux amis… une institution espagnole.

Un commentaire

  1. Lise Maynard 14 octobre 2022 à 11:11 pm-Répondre

    J’étais là en 2017, lors des rassemblements populaire indépendantistes, des manifestations partout à travers Barcelona, des casseroles tous les soirs aux balcons… Ça faisait rêver…. Je me suis prise à croire en leur , à être solidaire, à penser qui si ils y arrivaient…. peut-être… que nous…. Merci pour cet article malgré la grande tristesse qui m’habite.

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