À propos de l'auteur : Antoine Char

Catégories : International

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Christian Tiffet

Un an après le massacre du Hamas en Israël, Gaza a pratiquement été rayé de la carte et la guerre que se livrent le Hezbollah (Parti de Dieu) et l’État hébreu replonge le Liban dans un nouveau chaos sanglant. Le monde arabe n’est certes pas muet, mais il a les bras croisés même après la mort par une frappe israélienne le 27 septembre du chef de la milice libanaise chiite Hassan Nasrallah, adulé par les uns, exécré par les autres. Depuis son décès, les appels à l’union nationale au pays du Cèdre — sans président depuis deux ans et rongé par une crise économico-financière cataclysmique — se font timidement entendre. Dans tous les cas, ce qui se passe actuellement au Liban est directement relié aux événements qui ont suivi le 7 octobre.  Cet article cherche à comprendre pour quelles raisons la « rue arabe » est, généralement, restée aphone depuis un an.

Antoine Char

Le silence est assourdissant. Tout au long des mois ayant suivi l’attaque sanglante du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, la « rue arabe » a très peu fait entendre sa voix pour montrer sa « solidarité » avec les « frères » palestiniens. Pourquoi ?

Après des manifestations monstres des premières semaines, la vie politique a été complètement verrouillée du Caire à Amman en passant par Ryad et Tunis par crainte de « printemps arabes » comme ceux de 2011 avec leurs pancartes « pain, liberté, justice sociale ».

En d’autres termes, des slogans anti-régimes, illustrés par la clameur publique du printemps tunisien : « Dégage ! ». Le président Ben Ali finit par fuir le pays en janvier 2011 après 23 ans de pouvoir sans partage (voir photo de Valérian Mazataud).

Dans les « belles années », quand les manifestations pro-palestiniennes avaient l’aval des gouvernements, elles servaient surtout de soupape de sécurité pour calmer la colère de la rue face notamment aux difficultés économiques de tous les jours et aux manques de libertés. Les quelques manifestations permises encore ici et là n’ont rien de comparables avec l’appui apporté aux Gazaouis dans les rues occidentales.

La « rue arabe », « expression journalistique bien commode, compte tenu précisément de son imprécision » (1), a trouvé « refuge » sur les réseaux sociaux difficiles à cadenasser totalement. Elle s’est surtout déplacée sur les campus new-yorkais, montréalais, torontois, londoniens et parisiens notamment. Les manifestations sur les campus du monde arabe ont eu lieu à  l’Université américaine de Beyrouth et à celle du Caire.

On est loin des mobilisations monstres pour la Palestine du siècle dernier. Pourquoi ? Le Middle East Council on Global Affairs, basé au Qatar, a cette explication : «  Depuis l’ère des indépendances dans la première moitié du XXe siècle jusqu’à l’aube du XXIe siècle, les universités du monde arabe ont été le centre de la mobilisation politique. Cela est principalement dû à la domination des idéologies islamistes et de gauche sur les campus.

« Les deux idéologies étaient des acteurs puissants dans la sphère publique au sens large et ont adopté la cause palestinienne comme l’un des piliers de leur activisme à l’université et au-delà. Elles étaient également prêtes à prendre des risques bien plus importants face à des régimes oppressifs. Cependant, une évolution progressive s’est produite au cours des deux dernières décennies. À mesure que la force des idéologies islamistes et de gauche a diminué au niveau public, la mobilisation de leurs composantes idéologiques au sein des universités a également diminué. Par conséquent, la mobilisation politique en faveur de la Palestine a également suivi. » (2)

Realpolitik de l’heure

C’est tout simple, pour les 22 États de la Ligue arabe, laisser librement gronder la rue c’est prendre le risque d’allumer la mèche d’un baril de poudre.

Les discours d’empathie vibrent certes dans les capitales arabes, mais ils se heurtent à la realpolitik de l’heure. L’Égypte, enlisée dans la crise économique avec une inflation de 40 %, refuse d’ouvrir grand ses portes aux Gazaouis car elle craint par-dessus tout que parmi les réfugiés accueillis se trouvent des membres du Hamas, branche, faut-il le rappeler, des Frères musulmans égyptiens considérés comme terroristes et dont l’un des leurs Mohamed Morsi élu démocratiquement en 2012 fut renversé par Abdel Fattah al-Sissi un an plus tard.

Par ailleurs, ce dernier aime rappeler ceci : accueillir les Gazaouis signifierait « la fin de la cause palestinienne ». (3)

Il ne le dira pas, mais cette « cause » est bien souvent instrumentalisée par bon nombre de dirigeants arabes. Depuis qu’il a pris sa retraite, le diplomate américain Ryan Crocker (ambassadeur notamment à Bagdad, Damas, Beyrouth et Le Caire), n’a pas la langue dans sa poche. « Quand on remonte aux années 1950 et 1960, l’apogée du nationalisme arabe, la Palestine était la cause arabe centrale, à tel point que de nombreux dirigeants arabes pouvaient l’utiliser, l’instrumentaliser et l’exploiter pour les aider soit à accéder au pouvoir, soit à rester. au pouvoir ou améliorer leur popularité dans leur pays. » (4)

D’un autre côté, aucun État arabe, contrairement peut-être à l’Iran, ne souhaite affronter directement Israël. Il y a déjà eu quatre guerres depuis sa création en 1948 et aujourd’hui, pour beaucoup d’entre eux, les relations avec les États-Unis, priment. Ils dépendent pour leur sécurité de Washington qui, en plus, leur fournit une aide financière essentielle. L’Égypte, par exemple, est le deuxième pays le plus aidé après Israël.

« Patrie de substitution »

En Jordanie, où plus de la moitié de la population est d’origine palestinienne, le roi Abdallah II, comme son père Hussein, est hanté par la menace de voir son pays devenir la « patrie de substitution » des Palestiniens.

Dans la Syrie voisine, ravagée par une guerre civile de 13 ans, les rassemblements avec le drapeau palestinien et le keffieh ont été timides. Bachar al-Assad a la mémoire longue : le Hamas n’avait-il pas appuyé le soulèvement populaire contre son régime en 2011 ?

De plus, il a d’autres chats à fouetter que la cause palestinienne : la reconstruction de son pays avec l’aide, espère-t-il, des monarchies du Golfe.

Les royaumes du pétrodollar seront aussi invitées à reconstruire, un jour ou l’autre, Gaza dont les dommages causés aux infrastructures sont évalués à plus de 50 milliards $, selon la Banque mondiale et les Nations unies.

Mais si le Hamas reste ancré dans le paysage politique du minuscule territoire, les Émirats arabes unis et Bahreïn notamment se hâteront lentement à ouvrir leurs goussets, ne voulant pas refroidir leurs relations avec Israël scellées en 2020 par les accords d’Abraham.

La realpolitik est tout sauf le royaume des bons sentiments. La « rue arabe » n’a pas besoin de connaître ce mot allemand pour le savoir.

Entetien par courriel avec Sami Aoun, directeur de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

Comment expliquer le silence de la « rue arabe » ?

1. Fatigue sociale et désillusion : après des décennies de conflits israélo-palestiniens, les populations arabes, ayant été témoins de nombreux soulèvements et guerres sans avancées significatives, sont désillusionnées.

2. Répression des régimes autoritaires : dans plusieurs pays arabes, les régimes autoritaires répriment sévèrement toute forme de protestation ou de mobilisation populaire, ce qui limite les expressions de solidarité avec Gaza.

3. Priorités nationales et crises internes : de nombreux pays arabes sont aujourd’hui préoccupés par leurs propres crises internes, comme les problèmes économiques, sociaux ou politiques, qui les détournent des questions régionales.

4. Normalisation avec Israël : la signature des accords d’Abraham a transformé le paysage géopolitique, avec plusieurs pays arabes (Émirats, Bahreïn, Maroc) normalisant leurs relations diplomatiques avec Israël.

5. Fractures idéologiques dans le monde arabe : des divisions existent au sein du monde arabe sur la question palestinienne, certaines factions soutenant le Hamas tandis que d’autres s’en distancient.

6. Répression contre les Frères musulmans : dans des pays comme l’Égypte et les Émirats, la répression contre les Frères musulmans, qui partagent des affinités idéologiques avec le Hamas, a contribué à étouffer tout soutien populaire ou organisé à Gaza.

Pour quelles raisons les pays arabes, notamment l’Égypte avec sa frontière avec Gaza, n’aident pas vraiment les Gazaouis ?

Pour  plusieurs raisons mêlant intérêts géopolitiques, sécuritaires et économiques :

1. Préservation des intérêts nationaux et normalisation avec Israël : plusieurs pays arabes, comme l’Égypte et ceux ayant signé des accords de paix ou de normalisation (ex. : les accords d’Abraham), se concentrent sur la coopération économique et sécuritaire avec Israël. Ils estiment que les conflits armés avec Israël n’ont pas servi la cause palestinienne, préférant une approche pragmatique pour protéger leurs intérêts économiques, notamment à travers des partenariats avec des puissances comme l’Inde et des collaborations technologiques avec Israël.

2. Méfiance vis-à-vis du Hamas et de l’Iran : l’attaque du 7 octobre 2023 est perçue par plusieurs pays arabes comme une manœuvre orchestrée par l’Iran chiite et des islamistes radicaux sunnites comme le Hamas. Bien que sunnite, le Hamas bénéficie souvent du soutien de l’Iran, qui utilise la cause palestinienne à des fins géopolitiques.

3. Stabilité régionale et commerciale : des pays comme l’Égypte cherchent à maintenir la stabilité intérieure et à éviter que le conflit à Gaza ne déborde sur leur territoire.

4. Crainte de la manipulation iranienne : l’attaque du 7 octobre est aussi vue comme une tentative de l’Iran pour affaiblir les alliances entre certains pays arabes et Israël, espérant ainsi renforcer son rôle régional, notamment dans le dossier palestinien, et influencer ses relations avec les États-Unis et l’Occident.

5. Intérêts divergents vis-à-vis de la cause palestinienne : bien que la cause palestinienne reste symboliquement importante pour l’opinion publique arabe, plusieurs gouvernements arabes ont pris leurs distances vis-à-vis des mouvements radicaux palestiniens comme le Hamas.

En résumé, les pays arabes, et en particulier l’Égypte, sont confrontés à un dilemme entre la solidarité avec la cause palestinienne et la protection de leurs propres intérêts stratégiques et sécuritaires. Leurs réticences à aider Gaza sont motivées par des préoccupations sécuritaires, le désir de maintenir des relations avec Israël et les puissances mondiales, ainsi qu’une méfiance envers l’influence grandissante de l’Iran.

Comment expliquer l’absence de manifestations à Téhéran en appui au Hezbollah assiégé militairement par Israël ?

Cela peut s’expliquer par une série de facteurs stratégiques qui montrent un déplacement des priorités de l’Iran vers des intérêts nationaux plutôt qu’idéologiques.

D’abord, l’Iran privilégie ses intérêts du régime ou la raison d’État avant la propagation de la révolution islamique à l’étranger. Malgré le soutien au Hezbollah, le régime iranien est aujourd’hui plus concentré sur la préservation de sa stabilité interne et la défense de ses propres intérêts de sécurité.

Ensuite, l’élection du nouveau président en Iran et les efforts pour arriver à un accord avec les États-Unis sur des questions sensibles, comme le dossier nucléaire, montrent un pivot vers des approches plus pragmatiques. Téhéran craint également une confrontation directe avec Israël, qui pourrait déclencher une attaque israélienne contre l’Iran, menaçant ainsi non seulement ses capacités militaires, mais aussi la survie du régime. Une guerre ouverte avec Israël ne serait pas dans l’intérêt immédiat de l’Iran, d’autant plus que son économie souffre.

Ce réalisme stratégique ou retrait tactique implique que, bien que l’Iran continue d’appuyer le Hezbollah sur le plan militaire et logistique, il n’est pas dans son intérêt actuel de mobiliser la population pour des manifestations massives à Téhéran, surtout si cela risque de détourner l’attention de ses défis économiques internes.

      Sami Aoun

Un commentaire

  1. Dominique Arnoldi 20 octobre 2024 à 10:18 am-Répondre

    Tres intéressant !!

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