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Wexner Center for the Art
Serge Truffaut
La divine Association For The Advancement of Creative Musicians (AACM) vient d’avoir 60 ans. Elle fut fondée à Chicago en 1965, en plein essor de la guerre au Vietnam, par le pianiste Muhal Richard Abrams aidé par le pianiste Jodie Christian et le batteur Steve McCall. Peu après, ils seront rejoints par Jack DeJohnette, Anthony Braxton, Henry Threadgill et les membres de The Art Ensemble of Chicago. Ensuite ? Par bien d’autres jeunes gens en colère.
Car avant les raisons strictement musicales, les partis pris esthétiques, les raisons liées aux conditions économiques de ces artistes, il y LA raison politique. Il y a le contexte de l’époque fait de bruit et de fureur. En un mot comme en mille, ces enfants de Charles Mingus, de Max Roach et de Art Blakey, soit les contestataires d’hier et d’avant-hier, ont voulu croiser le fer par gammes interposées.
Pour dire les choses bêtement, ils n’en pouvaient plus. Ils voulaient être symboliquement parlant les Rosa Parks du jazz. À l’image de cette vieille dame qui dans une autobus refusa l’amputation de sa dignité, Abrams et ses amis ont composé un manifeste relatant le lynchage, fil de barbelés aidant, d’Emmett Till, un enfant de Chicago, ainsi que le refus du gouverneur de l’Arkansas Orval Faubus de se plier à la déségrégation dans les écoles et les vitupérations raciales de George Wallace gouverneur de l’Alabama, cet État où quatre gamines furent tuées dans une église bourrée de dynamite par le Ku Klux Klan, sans oublier les freins appuyés sur le droit de vote.
On fait l’impasse sur les révoltes dans les ghettos de Los Angeles et d’ailleurs pour mieux retenir que la contestation de l’AACM s’est tout d’abord manifestée contre le monde du jazz. Plus exactement, contre les acteurs, les possédants de l’industrie.
Comme ils étaient en butte contre des producteurs qui voulaient vendre un jazz lisse, bien propre, histoire de rassurer le bourgeois et sa bourgeoise, c’est le cas de le dire, Abrams et ses amis ont opté pour l’éclatement des frontières. À l’image de Sun Ra et de Mingus ils voulaient éviter que le jazz ne s’ankylose, alors ils ont conçu une philosophie musicale totalement nouvelle.
Aux beautés sonores ciselées par les grands aînés, Duke Ellington, Fletcher Henderson, Charlie Parker, Thelonious Monk, Mingus, John Coltrane et Miles Davis, pour parler des principaux, ils ont décidé de grappiller du côté d’Igor Stravinsky, Erik Satie, Olivier Messiaen, Anton Webern, Luciano Berio et Karlheinz Stockhausen, soit les iconoclastes de la musique européenne du XXe siècle, des folklores d’ici et là et des marches militaires. Mais …
Mais ils ont surtout étudié et apprivoisé toutes les musiques d’Afrique. Ils ont scruté à la loupe les instruments utilisés au Congo comme en Tanzanie. Ils ont analysé les rythmes marocains et les chants des Pygmées. Bref, ils ont adopté tous les usages susceptibles d’être injectés dans le jazz, histoire de le détourner du jazz de conservatoire en voie d’installation.
Beaucoup d’entre eux ont suivi l’exemple d’Art Blakey. Ils sont allés sur place pour apprendre et élargir leurs horizons musicaux, mais aussi pour étudier le passé de civilisations étouffées par le colonialisme des Européens.
Ainsi, Julius Hemphill, grand altiste et compositeur devant l’éternel, déclinera les grandes heures de l’empire Dogon à travers son album intitulé tout simplement Dogon A.D. sur étiquette Arista, l’étiquette phare de l’AACM avec l’Italienne Soul Note et Delmark de Chicago. Un chef d’œuvre ce Dogon A. D.
Cela étant, de la fin des années 1960 jusqu’à la mort de Lester Bowie en 1991, le trompettiste des surprises éclatantes, la formation par excellence de ce mouvement reste The Art Ensemble of Chicago. Sans contredit, une des dix meilleures formations dans l’histoire du jazz. Eux l’Afrique, ils l’ont intégrée dans tous leurs faits et gestes, les musicaux comme les scéniques.
Cet africanisme influencera à l’extérieur des rangs de l’AACM. On pense notamment au clarinettiste John Carter qui se fera le guide des châteaux du Ghana. Son album Castles of Ghana a été produit par l’étiquette Gramavision. On pense surtout à l’immense saxophoniste baryton Hamiet Bluiett qui fondera sur le modèle de l’AACM le Black Artists’ Group (BAG) à Saint Louis avant de rejoindre Mingus et ensuite le World Saxophone Quartet emmené par Hemphill.
Aux Roscoe Mitchell, l’infatigable saxophoniste, la pianiste Amina Claudine Myers, le batteur Famadou Don Moye, Kahil El’Zabar qui a étudié les percussions au Ghana pendant trois ans, la flûtiste Nicole Mitchell, le guitariste Pete Cosey, les saxophonistes Chico Freeman et Ernest Khabeer Dawkins, le tromboniste George Lewis et bien d’autres anciens, se sont joints une ribambelle de jeunes de divers coins du pays.
Et que font-ils ? Ce que doit. Soit décaper encore et toujours les gammes pour éviter que le jazz ne sombre dans le jazz de conservatoire ou distille l’ennui comme le fait si bien l’étiquette ECM.


