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Daniel Raunet
Nétanyahou et Trump pensaient provoquer la chute de la théocratie iranienne à l’issue de la guerre des 12 jours, mais pour l’instant, le seul résultat tangible semble être un durcissement du régime.
Le mirage du « changement de régime »
La diaspora ne manque pas d’organisations qui proposent des modèles de pouvoir différents. Des royalistes nostalgiques du chah, des intellectuels islamistes en exil, les Moudjahiddines du peuple, des islamistes marxisants qui avaient combattu l’Iran aux côtés de Saddam Hussein, divers partis démocratiques, des mouvements régionaux, kurdes, baloutches, des partis marxistes … au total pas moins de 36 organisations d’émigrés qui ont pour point commun un manque de relais importants dans leur pays d’origine.
En l’absence d’une opposition interne organisée, les éruptions de colère qui éclatent de temps en temps sont réprimées dans le sang. Comme la vague de manifestations de 2022 à la suite de la mort d’une jeune kurde iranienne non voilée, Mahsa Amini, passée à tabac par la police des mœurs.
Selon l’ONG Iran Human Rights, la répression aurait fait 551 morts et causé l’arrestation de 19 000 personnes.[1] Selon le site d’information français Atlantico « une jeunesse urbaine connectée, critique et souvent désespérée existe bel et bien. Mais elle n’a ni organisation, ni leader, ni assise territoriale, d’autant plus depuis la répression brutale de la “Vague verte” en 2009, après laquelle le régime a systématiquement durci ses mécanismes de contrôle.
Les mobilisations les plus récentes, notamment celles portées par des femmes issues des centres urbains contestant le port obligatoire du voile, ont été étouffées avec une efficacité accrue. Chaque cycle de contestation a renforcé les réflexes sécuritaires de l’État, consolidant un système où la protestation est immédiatement désamorcée avant de pouvoir se transformer en mouvement politique. »[2]
Les bizarreries du système politique iranien
Le fondateur du régime, l’Ayatollah Rouhollah Khomeini, a révolutionné la théologie chi’ite en proclamant que dans un État musulman, les religieux doivent avoir la primauté sur le pouvoir politique. C’est la velayat-e-faqih, le gouvernement par les docteurs de la foi. Une fois au pouvoir, il a enchâssé ce principe dans la constitution de 1979 avec, au sommet de l’État, un Guide suprême qui peut imposer ses volontés à toutes les autres institutions.
Ce guide est désigné par une Assemblée des experts, 86 sommités religieuses élues pour huit ans au suffrage universel, mais dont les candidatures sont filtrées par un Conseil des gardiens de la Constitution. Six des membres de ce Conseil sont des religieux qui veillent à la pureté doctrinale de toute personne se présentant à une fonction élective. On ne s’étonnera donc pas que le conservatisme le plus strict règne au sommet de l’État iranien. Et que les présidents les plus libéraux aient été empêchés par le Guide et ses alliés d’appliquer leurs réformes : Hachemi Rafsanjami, Mohammad Khatami et Hassan Rohani.
Qui est Ali Khamenei, le Guide suprême de la Révolution iranienne ?
Toute la légitimité du régime iranien repose sur la personne du Guide suprême. Comme le fondateur du régime Rouhollah Khomeini, Ali Khamenei est un seyyed, c’est-à-dire un descendant du Prophète, ce qui lui donne le privilège de porter un turban noir (les turbans blancs étant réservés aux autres). Au départ, la Constitution de la République islamique exigeait que ce Guide soit un marja-e-taqlid, c’est-à-dire un grand ayatollah digne d’émulation de la part des croyants. Khomeini était un de ces théologiens de renom, mais les lettres de créance de son successeur Ali Khamenei sont moins évidentes.
Au départ, Khamenei était un « gentil et frêle jeune homme au turban noir qui, s’accompagnant d’un tar, un luth à long manche, faisait pleurer les riches familles du nord de Téhéran, lors des rozeh ba sofreh, ces litanies des soirées de commémoration de la passion d’Hossein, troisième imam historique du chiisme, et des autres figures de la martyrologie chiite »[3]. Il a fait quelques études religieuses dans la ville sainte de Qom, pour n’accéder qu’au titre d’hodjatoleslam, un rang intermédiaire dans la hiérarchie du clergé chi’ite. Traducteur en persan d’un des penseurs des Frères musulmans, l’Égyptien Sayyid Qutb, il adhère très tôt à l’idée de la suprématie de l’islam en politique, mais aussi au concept de « chi’isme rouge » de son mentor de jeunesse, le sociologue Ali Chariati, une idéologie islamiste mâtinée de marxisme et de tiers-mondisme, à la défense des masses paupérisées. Les Misérables et les Raisins de la colère font partie des lectures favorites du jeune Khamenei.
La Révolution islamique fait découvrir un Ali Khamenei très différent. Il se fait d’abord connaître comme porte-parole des militants qui ont pris en otages une cinquantaine de diplomates de l’ambassade américaine à Téhéran sous la présidence de Jimmy Carter. Puis il intègre la garde rapprochée du Guide suprême grâce à l’appui du président du Parlement Ali Akbar Hachemi-Rafsandjani. Fidèle d’entre les fidèles de l’ayatollah Khomeini, il est d’abord nommé imam de la prière du vendredi par ce dernier, puis en 1981 président de la République islamique. Quelques mois auparavant, il avait été victime d’un attentat à la bombe qui l’a laissé avec un bras paralysé, ce qui lui a donné de son vivant l’auréole d’un martyr.
Rouhollah Khomeini avait d’abord choisi comme successeur l’ayatollah Hossein Ali Montazeri, mais ce dernier ayant critiqué l’exécution de milliers de prisonniers politiques en 1988, le premier Guide suprême s’est trouvé à court d’ayatollahs prestigieux pour perpétuer le régime. Il s’est donc résolu à coucher dans son testament le nom d’Ali Khamenei qui lui a succédé en 1989. Le nouveau dirigeant n’ayant pas les compétences requises par les textes, on enleva de la Constitution l’exigence d’être un marja-e-taqlid pour le poste de Guide suprême et on lui trouva un titre d’ayatollah. Seuls les chi’ites du Liban le considèrent comme un grand ayatollah. Toutefois, en Iran et en Irak, les milieux religieux voient rarement en lui un marja, un théologien digne d’émulation.
Khamenei a instauré une dictature de fer sur le pays. Disposant d’une autorité absolue, il fait surveiller la présidence, les élus et l’administration par un bureau personnel de 1200 personnes. Il se mêle de tout, mettant régulièrement en échec les velléités réformatrices des présidents élus. Au passage, il s’est considérablement enrichi. Selon The Economist, « Khamenei mène peut-être une vie frugale, mais il contrôle des actifs valant des dizaines de milliards de dollars. Peu après sa succession, Khamenei a repris les organisations caritatives chiites, ou bonyads, au gouvernement et les a transformées en vastes conglomérats qui ont raflé les contrats publics. »[4] Détail important, les organisations caritatives ne paient pas d’impôt.
Le vrai pouvoir derrière le turban
La véritable colonne vertébrale du régime, c’est le Corps des Gardiens de la révolution islamique, les « Pasdaran », une armée de quelque 125 000 hommes appuyée par des dizaines de milliers de volontaires de la milice Bassidj qui quadrillent villes et villages. Les Pasdaran ont été créés par l’Imam Khomeini dès la victoire de la Révolution islamique en 1979 pour se prémunir d’un risque de coup d’État de la part des militaires. Aujourd’hui, il y a donc deux armées en Iran, l’armée régulière et les Pasdaran. Ces derniers constituent le véritable état-major du pays. Ils ont le contrôle de l’aviation, de la marine, du nucléaire et des missiles balistiques. Les Pasdaran sont également utilisés régulièrement dans la répression des mouvements de contestation. Ils dirigent aussi les milices Al-Qods qui jusqu’à récemment combattaient en Irak, en Syrie et au Liban. Ottawa et Washington ont classé les Gardiens de la Révolution sur la liste des organisations terroristes.
Pendant les guerres contre l’Irak entre 1980 et 1988, les Gardiens de la Révolution ont en outre reçu le mandat de reconstruire l’économie du pays par le biais d’une société d’ingénierie leur appartenant, Khatam Al-Anbiya. Ses 800 filiales engrangent la plupart des gros contrats publics. Barrages, métro, ports, pétrole, pharmaceutique, agroalimentaire, institutions financières, Khatam Al-Anbiya est partout, y compris dans la construction de rampes de lancement de missiles au Vénézuéla ! Selon les estimations, ce holding contrôlerait de 20 à 40 % de l’économie iranienne.[5]
Véritable État dans l’État, le Corps des Gardiens de la Révolution est très présent dans les rouages de l’administration. Nombre d’anciens commandants des Pasdaran sont devenus de hauts dignitaires du régime, comme l’ex-président Mahmoud Ahmadinejad.
Matthieu Creux, du site d’information Atlantico, dresse un constat sévère : « Le clergé chi’ite, en apparence tout-puissant, n’est plus qu’un acteur captif de cette structure. Beaucoup des mollahs les plus influents sont devenus les rentiers d’un système qu’ils n’ont plus la main de corriger. Ils ne peuvent pas sortir du jeu, ni le réformer sans se détruire eux-mêmes. Leur survie est devenue indexée à celle de l’appareil militaire qu’ils étaient censés “guider”. Aucun d’entre eux ne peut se projeter dans une vie post-régime. Ils ne peuvent pas fuir, et ils ne savent rien faire d’autre. Le pouvoir est devenu leur seul refuge, et ce pouvoir est aujourd’hui celui d’une mafia d’État. »[6]
Le chi’isme duodécimain et la démocratie
Depuis la Révolution islamique, c’est une vision dictatoriale du pouvoir qui domine dans le chi’isme iranien. Une vision qui est loin de faire consensus parmi les leaders spirituels de cette branche de l’islam. Quand l’ayatollah Rouhollah Khomeini a imposé sa théorie de la velayat-e-faqih, deux grandes voix dissidentes se sont exprimées, celle du chef religieux des chi’ites libanais, feu Mohammad Fadlallah, et celle de celui qui est probablement le plus grand théologien chi’ite de notre temps, l’ayatollah Ali as-Sistani, de la ville sainte de Najaf en Irak.
Il faut expliquer ici le rôle d’une institution clef dans le chi’isme duodécimain, le marjayat. Tout croyant de cette religion doit suivre les conseils d’un directeur de conscience, un « mujtahid », c’est-à-dire un membre du clergé, diplômé d’une hawza, une école coranique supérieure. Chaque mujtahid suit les préceptes d’un marja-e-taqlid, c’est-à-dire d’un ayatollah considéré comme un des modèles religieux de son temps. On ne peut pas changer de marja au gré des sujets. Exemple : un marja peut dire qu’un musulman en pays occidental peut épouser une chrétienne, un autre non, mais aucun marja n’a raison sur un autre. Par consensus, il y a eu historiquement des marja-a-ala’a, un marja auquel tous les autres se rallient, mais il n’y en a plus depuis les divisions suscitées par la Révolution iranienne.
Pourtant, la démocratie peut être soluble dans le chi’isme, ce qu’a démontré la Révolution constitutionnelle persane de 1905-1910. Opposés à l’absolutisme de la dynastie Qadjar, les Persans avaient imposé au chah ce qui était alors la première constitution démocratique dans un pays musulman, bien avant un mouvement similaire dans l’Empire ottoman, les Jeunes-Turcs. Le principal théologien derrière cette révolution, le marja Muhammad Kadhim Khorasani avait théorisé l’appui à la démocratie en en faisant une obligation religieuse, un « jihad ». L’idée fondamentale des tenants de cette version du chi’isme est que dans notre monde imparfait, la source du pouvoir politique est double, Allah et le peuple. Pas le clergé, le peuple.
L’après-Khamenei
Cette version du chi’isme reprendra-t-elle du service après la disparition de Khamenei ? Le Guide suprême, 86 ans, est un homme malade. Selon certains médias américains, il aurait secrètement donné une liste de trois successeurs potentiels au Conseil des experts pendant la récente Guerre des 12 jours.[7] En Iran, on murmure depuis longtemps qu’Ali Khamenei favoriserait plutôt son propre fils, Mojtaba Khamenei.[8] Promu ayatollah en 2022, Mojtaba gère l’empire industriel et commercial de son père et est très proche des Gardiens de la Révolution.
Quoi qu’il en soit, le clergé a perdu le pouvoir réel. Ce sont désormais les Gardiens de la Révolution qui ont le plus de chance de survivre à la disparition d’Ali Khamenei. Ils ont les troupes, les armes et les finances pour ce faire. Et qui sait, bientôt peut-être, l’arme nucléaire. Même si le régime a perdu l’appui des jeunes générations, il est peu probable qu’on voie se soulever rapidement la chape de plomb qui oppresse l’Iran depuis près d’un demi-siècle.
[1] [1] Elise Martin, « Qui sont les Gardiens de la révolution d’Iran, aujourd’hui visés par Israël ? », 20 Minutes, Paris, 17 juin 2025. https://www.20minutes.fr/monde/israel/4158913-20250617-iran-gardiens-revolution-dont-hauts-responsables-vises-israel
[2] Matthieu Creux, “Iran : après les frappes, un régime qui pourrait tomber… sur ses pieds », réseau Atlantico, Paris, 23 juin 2025. https://atlantico.fr/article/decryptage/iran-apres-les-frappes-un-regime-qui-pourrait-tomber-sur-ses-pieds-bombardements-americains-etats-unis-matthieu-creux
[3] Jean-Pierre Perrin, « En Iran, le crépuscule du Guide suprême », Mediapart, Paris, 17 juin 2025. https://www.mediapart.fr/journal/international/170625/en-iran-le-crepuscule-du-guide-supreme
[4] The Economist, “Ayatollah Ali Khamenei, Iran’s great survivor”, Londres, 21 juillet 2025, repris par Challenges sous le titre « L’ayatollah Ali Khamenei, le grand survivant iranien », Paris, 22 juillet 2025. https://www.challenges.fr/monde/layatollah-ali-khamenei-le-grand-survivant-iranien_606456
[5] Elise Martin, op.cit.
[6] Matthieu Creux, op.cit.
[7] Brendan Cole, “Iran’s Supreme Leader Names Successors: What To Know”, Newsweek, New York, 21 juin 2025.
https://www.newsweek.com/iran-israel-ayatollah-khamenei-successor-2088770
[8] Jean-Pierre Filiu, « L’aveuglement paranoïaque de l’ayatollah Khamenei explique la férocité de la répression en Iran », Le Monde, Paris, 15 janvier 2023. https://www.lemonde.fr/un-si-proche-orient/article/2023/01/15/fin-de-regne-pour-l-ayatollah-khamenei_6157928_6116995.html


