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Wikimedia
Mark Zuckerberg laisse tomber la cravate. Le patron de Meta qui avait suspendu les comptes Facebook et Instagram de Donald Trump après avoir instauré en 2016 une politique rigoureuse de vérification des faits renoue avec son coton ouaté. À l’instar du réseau Xde Musk, il abandonne la tâche délicate aux utilisateurs. On aurait tendance à penser que les trolls russes qui ont participé à l’élection de Trump sont ravis. Pas certain. Il est possible que dans cette guerre de la propagande numérique, la grenade vienne de sauter en plein visage de leur patron.
Dominique Lapointe
1er novembre 2024. Une vidéo est devenue virale sur les médias sociaux. On y voit un jeune homme qui prétend être récemment entré d’Haïti aux États-Unis. Calé dans son siège de voiture, il se vante de voter à répétition dans plusieurs bureaux de scrutin de Géorgie pour Kamala Harris. On y voit une main lui refilant un éventail de cartes d’identité avec sa photo.
Le responsable de l’élection de l’État, Brad Raffensperger, celui-là même qui avait refusé de vive voix au téléphone de donner les 11,780 votes à Donald Trump le soir du 2 janvier 2021, diffuse un communiqué qui soutient que la vidéo est fausse, que la mise en scène provient d’une source russe.
Raffensperger s’appuie sur un rapport conjoint du FBI, du Director of National Intelligence et de la Cyber Defense Agency.
Les internautes plus avisés auront cependant vite fait de remarquer que l’homme Noir n’a en rien l’accent haïtien, pour qui connaît ces nouveaux venus au pays.
Mais pourquoi un tel subterfuge en période du vote par anticipation à cinq jours du scrutin national ?
Ici, quatre messages, tous conformes à la rhétorique du candidat républicain : une fraude électorale est orchestrée par le camp démocrate, la Géorgie est encore le théâtre de fraudes, les immigrants illégaux sont des délinquants qui contaminent la société américaine, il faut aller voter pour battre les fraudeurs.
En cas de défaite de Trump, la table est ainsi mise pour une contestation, sous quelque forme que ce soit comme on l’a déjà vu le fameux 6 janvier, des résultats.
Manipulation à la puissance X
La dernière élection américaine est trop récente pour tirer des conclusions sur l’impact quantitatif du phénomène dans les urnes de 2024, et il est peu probable que les nouveaux responsables de la sécurité intérieure nommés par Donald Trump veuillent documenter cette ingérence.
Mais les présidentielles précédentes donnent une bonne idée de l’ampleur du phénomène aux États-Unis, en particulier celle qui a mené à la première victoire de Trump en 2016.
Quelques mois après ce scrutin, Mark Zuckerberg a avoué devant le Congrès que des puissances étrangères ont pu influencer le vote de la dernière présidentielle sur sa plateforme Facebook. Son entreprise avait calculé que 126 millions d’Américains avaient été exposés à des messages fabriqués par des influenceurs ou des usines à trolls russes. C’est la moitié de la population inscrite sur les listes électorales .
Entre autres, on se souviendra de la multitude de portraits tant écrits que photographiques qui dépeignaient la candidate démocrate Hilary Clinton en personnage déséquilibré.
À la même époque, Twitter, avant qu’Elon Musk en fasse l’acquisition et ouvre grande la porte de la cellule, avait suspendu quelque 3000 comptes liés à l’Internet Research Agency. Cette entreprise russe embauchait des centaines de « wise kids » qui étaient payés pour relayer un quota quotidien de propagande et de fausses nouvelles sur les médias sociaux, les forums de discussion, les journaux en ligne et les sites de vidéos.
L’entreprise, trop visible, aurait été officiellement dissoute après la mort prévisible de son fondateur, le maître d’hôtel devenu maître de guerre de Wagner, Evgueni Prigojine, dans un accident d’avion en 2023. Mais elle aurait essaimé bien avant des clones plus discrets d’usines à trolls en Russie.
Ces chiffres peuvent paraître énormes, mais ils ne représentent qu’une goutte d’eau mélangée dans les milliards d’échanges quotidiens sur la toile. Le problème c’est qu’une fois que la désinformation est injectée par les algorithmes dans les clientèles cibles, elle est d’une efficacité redoutable.
Des études ont démontré que les contenus controversés, clivants et choquants ont jusqu’à 30 fois plus de chance d’être partagés sur Internet que les contenus neutres. Et c’est de cette façon que les sources de désinformation russes recrutent une main d’oeuvre non seulement gratuite (ou presque … on ne sait jamais), mais crédible à l’étranger.
Par exemple, avant d’être banni de YouTube, l’Italo-français et complotiste Silvano Trotta comptait plus de 200 000 abonnés et près de 20 millions de visionnements chaque mois. Banni également de Twitter, il a été réhabilité sur la nouvelle X à la faveur du libéralisme débridé de Musk. À ce jour, 228 000 abonnés. Multipliez les partages et vous obtenez un tsunami de fausses nouvelles à l’aide d’un seul individu.
La guerre aux wokes
Justin Trudeau est woke, la mairesse de LA et sa chef du département des incendies, toutes deux ouvertement gays, sont des wokes, Wikipedia est woke etc… Le couple Trump-Musk et leur équipe ont enfin démasqué le véritable ennemi de l’Amérique, le wokisme. Les Russes, qui ont vivement participé à l’opération, sont ravis.
Le mouvement Black Lives Matter ou celui de Greta Thunberg en faveur de la lutte aux changements climatiques paraissent déjà loin. Ils ont cédé le pas à la guerre aux différences et aux empêcheurs de consommer en rond.
Près de 600 projets de loi pour bloquer ou restreindre les droits ou les aménagements aux communautés LGBTQ ont été avancés dans différents États américains ces récentes années. La plupart ayant toutefois été rejetés, ceci est à l’image du clivage politique passionné sur une question aussi accessoire en éducation.
Des géants du commerce comme McDonald’s, Walmart, Ford, Molson ou Boeing ont abandonné des politiques d’inclusion par peur de boycottages ou de représailles violentes de la part d’activistes menaçants. Dernière entreprise en date ? Meta (Facebook) de Zuckerberg.
Même recul chez les grandes banques américaines qui abandonnent une à une leurs politiques de lutte économique aux changements climatiques, l’avenir de la civilisation humaine n’ayant plus la cote en politique semble-t-il.
Le chaos et des hommes
Des manifestations un peu partout dans le monde contre le génocide en cours à Gaza ont été instrumentalisées par les casseurs qui mettent à sac des centres-villes. Le chaos occidental devient un spectacle télé. Le complot, véritable cette fois, se réalise.
Les chasseurs de wokes rugissent sur le Net. Des hommes en grande partie.
À la dernière présidentielle américaine, dix points de pourcentage séparaient les femmes des hommes dans la répartition partisane du vote populaire. Du jamais vu. La victoire de Trump est indéniablement masculine.
Et le phénomène n’est pas exclusivement trumpiste, il est mondial.
L’ancien modèle qui divisait les choix politiques des populations entre générations se métamorphose depuis une dizaine d’années. On voit de plus en plus les hommes virer à droite, et les femmes tendre à gauche. Et la tendance est encore plus marquée chez la jeune génération des moins de 30 ans.
L’émissaire officieux de Donald Trump en Europe, Elon Musk, qui a renié sa fille devenue trans, entend bien profiter du clivage social qui s’opère en Occident pour courtiser l’extrême droite allemande, britannique ou italienne afin de conquérir le monde, et surtout mousser ses entreprises.
Et c’est ici que ça devient encore plus intéressant, car Poutine et son discret allié Xi dans l’opération, qui croyaient isoler les États-Unis en faisant élire leur candidat Trump à coups de désinformation, ont peut-être réveillé un monstre tout aussi impérialiste qu’eux-mêmes. Et peut-être davantage.
Comme nous tous d’ailleurs, sans qu’ils le sachent, leur grenade était peut-être déjà … dégoupillée.


