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Amnesty International
Daniel Raunet
L’automne dernier, trois pays pauvres, le Népal, Madagascar et le Pérou, ont vécu des révoltes de la génération Z ralliée derrière le drapeau pirate de Luffy, le héros d’un manga japonais universellement connu des moins de 30 ans. Trois révoltes qui ont entraîné la chute des dirigeants, le président Andry Rajoelina à Antananarivo, la présidente Dina Boluarte à Lima et le premier ministre Khadga Prasad Sharma Oli à Katmandou. Six mois plus tard, les lendemains qui chantent se font toujours attendre.
Le Népal, la lune de miel continue
Le Népal est le seul pays où la « GenZ » a enregistré des succès notables. La révolte de la jeunesse contre les signes ostentatoires de richesse des membres de l’élite politique a permis, lors des élections générales du 5 mars dernier, la victoire d’un rappeur de 35 ans devenu politicien, Balendra Shah, et un raz-de-marée national pour son parti, le Rastriya Swatantra Party, qui a ravi les deux tiers des sièges. Un député sur dix a désormais 30 ans et moins.[1]
Ancien maire de Katmandou, Shah s’était fait remarquer par sa lutte contre la saleté des lieux publics et la réfection des écoles. Une fois au pouvoir, il a nommé 22 femmes à son cabinet (le tiers) contre deux seulement sous le régime précédent. Il a promis une assurance santé universelle, la création de 1,2 million de nouveaux emplois, la lutte à la corruption, mais tout reste à faire.
Il y a toutefois quelques ombres au tableau. Le 9 avril dernier, l’arrestation d’un youtubeur était mal passée dans l’opinion. Roshan Pokharel était accusé de l’avoir diffamé en ligne. « Protégez la liberté d’expression, ne dérivez pas vers l’autoritarisme », avait réagi un des porte-parole de la GenZ, Bijay Shah. Le jeune youtubeur avait alors été relâché et confié à la garde … de sa grand-mère.[2] Quelle que soit sa couleur, le pouvoir n’aime pas trop qu’on critique le pouvoir.
Le 1er mai, autre coup de semonce, Human Rights Watch, Amnesty International et la Commission internationale de juristes ont envoyé une lettre conjointe au premier ministre Balendra Shah lui demandant de respecter les droits de la personne. Entre autres, ces organisations humanitaires lui demandent d’arrêter sa politique de destruction de bidonvilles et d’abandonner un projet d’ordonnance mettant fin au processus indépendant de nomination des juges.[3]
Le Pérou : la Génération Z larguée
Après une vague de manifestations durement réprimées en septembre 2025, les jeunes de la Génération Z avaient réussi à obtenir la tête de la présidente Dina Boluarte, destituée par le Congrès le 10 octobre pour « incapacité morale permanente ». La jeunesse était descendue dans la rue derrière le drapeau pirate du manga japonais pour protester contre la corruption et la pauvreté, soudée par une opposition à une nouvelle loi obligeant les jeunes de plus de 18 ans à cotiser à des plans de pension alors que plus des deux tiers d’entre eux sont sans emploi.
Les manifestations de la Génération Z ont repris lorsque le Congrès a porté à la présidence le conservateur José Jerí, accusé de viol et de malversation par les protestataires, mais le nouveau président a réussi à étouffer le mouvement en proclamant l’état d’urgence.
L’échec des jeunes Péruviens s’explique en partie par leur manque d’unité et de vision claire quant aux alternatives, divisés comme le reste du pays en de multiples allégeances régionales, ethniques et politiques. Sa victoire sur la jeunesse n’a pourtant pas profité bien longtemps au président Jerí. Le 17 février 2026, le Congrès l’a destitué lui aussi pour trafic d’influence après la découverte de liens secrets avec des hommes d’affaires chinois.
La valse des présidents péruviens
Le Pérou est une caricature de démocratie parlementaire, rongé par le clientélisme et les lobbies. Selon l’ONG Human Rights Watch, « plus de la moitié des législateurs du Congrès font face à des enquêtes pour corruption et autres délits ».[3] Le quotidien Le Monde écrit : « Des enquêtes judiciaires et journalistiques ont dévoilé comment le Parlement a été en partie infiltré par le crime organisé lié au trafic d’or, de bois et de terres. L’exécutif n’est pas en reste : sept présidents, de droite comme de gauche, ont été poursuivis ou condamnés pour corruption depuis le retour de la démocratie en 2001. »[4]
Les Péruviens en sont à neuf présidents en dix ans, dont quatre sont actuellement incarcérés dans une prison de Lima qui leur est exclusivement réservée, le Penal de Barbadillo : Alejandro Toledo, Pedro Castillo, Ollando Humala et Martín Vizcarra. Le 12 avril dernier, les électeurs sont retournés aux urnes pour en choisir un dixième — le président intérimaire actuel, José Maria Balcázar, n’est pas éligible — mais, au moment d’écrire ces lignes, les résultats du premier tour n’ont toujours pas été proclamés.[5]
Il est acquis que lors du deuxième tour, prévu pour le 7 juin, Keiko Fujimori sera l’une des deux candidates en lice. Elle en est à sa quatrième candidature à la présidence. Accusée de corruption, elle a fait deux ans de prison préventive entre 2028 et 2020. Son père, l’ex-président Alberto Fujimori avait, lui, été condamné à 25 ans de prison en 2009 pour crimes contre l’humanité et corruption, mais avait été gracié en 2017. Il voulait se représenter en 2026, mais est mort il y a deux ans. Sa fille Keiko a donc repris le flambeau du fujimorisme, avec un programme de droite axé sur la lutte contre la criminalité.
Pour faire face à Keiko Fujimori le 6 juin, il faudra trancher entre deux personnalités aux pedigrees opposés qui étaient au coude à coude au premier tour. L’ancien maire de Lima, Rafael López Aliaga, surnommé Porky à cause de son physique, est un homme d’extrême droite, membre de l’Opus Dei. Son rival, Roberto Sánchez, un temps membre d’un parti marxiste-léniniste, promet de faire libérer l’ex-président de gauche Pedro Castillo (2021-2022), en prison pour avoir tenté de dissoudre le Congrès. Sánchez veut abolir l’actuelle constitution et s’inspire du Bolivien Evo Morales pour gouverner avec les peuples autochtones. On ne sait donc pas si le scrutin de juin sera un duel entre la droite et l’extrême droite ou entre la droite et la gauche. Quoi qu’il en soit, le premier tour a laissé les anciens manifestants de la Génération Z désorientés, certains prônant l’abstention, d’autres s’éparpillant un peu partout sur l’échiquier.
Madagascar, la farce des détecteurs de mensonges
Le 11 octobre dernier, le chef de l’unité d’élite Capsat, le colonel Michaël Randrianirina, s’était rangé du côté des manifestants de la Génération Z et provoquant ainsi la chute du président malgache Andry Rajoelina. Assermenté président par intérim, le colonel avait fait quelques gestes en faveur des protestataires, dont la promesse de débarrasser l’État malgache de sa légendaire corruption. Cependant, son premier cabinet, composé de plusieurs personnalités de l’ancien régime, avait déçu.
Le 9 mars dernier, le colonel Randrianirina a donc limogé son gouvernement et nommé au poste de Premier ministre un ancien responsable de la lutte anticorruption, Mamitiana Rajaonarison, une personnalité appréciée des bailleurs de fonds internationaux. Il a annoncé du même coup que tous les ministres devraient désormais se soumettre à un test de détecteur de mensonges précisant (sans rire) : « on saura qui est corrompu et qui pourra nous aider, qui va trahir la lutte des jeunes. (…) On ne cherche pas quelqu’un de propre à 100 %, mais à plus de 60 %. »
Madagascar, la fin de la lune de miel
Plus ça change, plus c’est pareil. L’euphorie des premiers jours lors de la fuite du président Andry Rajoelina est retombée. Le nouveau président de ce qu’on appelle « la refondation », le colonel Michaël Randrianirina, s’est entouré de mercenaires russes de « l’Africa Corps » et tolère de moins en moins les critiques des membres de la Génération Z. Le 12 avril, quatre militants tananariviens qui avaient organisé une manifestation de rue la veille, la première depuis six mois, ont été arrêtés. L’un d’entre eux, Herizo Andriamanantena, est accusé d’atteinte à la sûreté de l’État, une tactique juridique de tous les régimes autoritaires précédents.
Les revendications de la Génération Z sont restées lettre morte : ouverture d’un dialogue national, dissolution d’institutions discréditées, comme l’Assemblée nationale, la Commission électorale, la Haute Cour constitutionnelle, tandis que la corruption continue comme naguère. En particulier pour l’attribution des contrats publics de la Jirama, qui siphonne à elle seule 10 % des budgets de l’État et dont l’incurie dans l’approvisionnement en eau et en électricité des grandes villes avait été un des facteurs principaux de la révolte de la jeunesse en septembre dernier. La nouvelle présidence a fait pression pour attribuer de nouveaux contrats opaques à Jirama et les pannes de courant ont repris à Antananarivo et Antsirabé.
Le nouveau gouvernement ne comporte aucun membre de la génération Z dans un pays où les moins de 30 ans représentent 60 % de la population. Même ceux qui donnent encore une chance au coureur commencent à porter un jugement sévère sur les militaires. Comme un des porte-parole du mouvement de la jeunesse, Elliot Randriamandrato, qui a déclaré au journal Le Monde : « Nous nous sentons trahis et nous n’avons plus confiance. La refondation promise reste jusqu’à présent invisible et la jeunesse n’est quasiment pas consultée ».[6] Comme sous Rajoelina, la « gen Z » reprend ses pratiques organisationnelles clandestines, de peur d’une répression à venir.
Le colonel Randrianirina a promis des élections pour la fin de 2027, mais le nouvel homme fort du pays refuse de dire, comme le lui demandaient les jeunes, qu’il ne sera pas candidat. En attendant, les rumeurs de tentatives de putsch fourmillent. En avril, 11 personnes ont été poursuivies pour « complot contre le chef de l’État », dont un militaire, le colonel Patrick Rakotomamonjy, qui avait osé critiquer le nouveau régime sur les réseaux sociaux, des publications devenues virales dans les cercles de la Génération Z.[7]
Le cycle de la capture de l’État
Ce terme est le concept central d’une étude du Centre d’étude de la corruption de l’Université du Sussex, où quatre chercheurs, dont deux Malgaches, portent un regard prudent sur les chances de Madagascar de sortir du cycle de la corruption.[8] Par capture de l’État, ces auteurs entendent « un type de corruption systématique par lequel des groupes d’intérêts restreints prennent le contrôle des institutions et des processus à travers lesquels les politiques publiques sont élaborées, détournant celles-ci de l’intérêt public pour les façonner à leur propre avantage ».
À Madagascar, ce détournement de l’État se fait d’abord par l’influence sur les règles du jeu, c’est-à-dire les lois, les politiques et la constitution. Par exemple, les gouvernements ont tendance à agir par décrets, le tiers des sénateurs sont nommés par l’exécutif, des hauts gradés de l’armée sont présents à tous les niveaux, la commission électorale est à la botte du pouvoir.
Le deuxième moyen, c’est l’influence de ce que les auteurs appellent « les réseaux de ravisseurs » sur les procédures administratives. Par exemple, des appels d’offres truqués, le détournement des entreprises publiques par des intérêts privés (sociétés Jirama pour l’eau et l’électricité, Kraomita Malagasy pour l’exploitation minière).
Et enfin, le troisième instrument de capture de l’État consiste en « la neutralisation ou la réorientation des institutions chargées de la reddition de comptes, telles que les forces de l’ordre, la société civile et les médias, afin d’empêcher tout contrôle et toute surveillance du pouvoir exécutif ».
Dans ce contexte, Andriamparany, Dávid-Barrett, Rafitoson et Shipley notent que c’est l’armée qui a tiré son épingle du jeu en se posant en arbitre de la transition. Le soulèvement des jeunes « n’a pas créé en soi l’architecture de la réforme. Cette tâche a été immédiatement absorbée par les institutions et les acteurs façonnés par le même système que les manifestations avaient délégitimé. (…) La rupture à Madagascar est passée par un arbitrage militaire, et l’issue finale demeure, à ce jour, incertaine. »
La révolte de la Génération Z finira-t-elle comme les Printemps arabes ? En queue de poisson ?
[1] Hannah Beech, Binod Ghimire et Sajal Pradhan, “A youthful revolution changed Nepal. It gave hope to GenZ worldwide”, New York Times, New York, 19 avril 2026. https://www.nytimes.com/2026/04/19/world/asia/nepal-elections-gen-z-balen-shah.html
[2] Alisha Rahaman Sarkar, “YouTuber arrested for criticising Nepal PM released after protests”, The Independent, Londres, 13 avril 2026.
[3] Human Rights Watch, « World report 2026 – Peru events of 2025”, New York, février 2026. https://www.hrw.org/world-report/2026/country-chapters/peru
[4] Amanda Chaparro, « Au Pérou, la corruption endémique menace la démocratie », Le Monde, Paris, 2 janvier 2026.
[5] Agathe Fourcade, “Au Pérou, un premier four de présidentielle”, Libération, Paris, 20 avril 2026.
[6] Laurence Caramel, « A Madagascar, la reprise des manifestations de la « gen Z » acte le discrédit de la junte au pouvoir », Le Monde, Paris, 17 avril 2026.
[7] T.L., « À Madagascar, une tentative d’assassinat avortée contre le président, selon les autorités ». Zinfos974, Sainte-Clotilde, La Réunion, France, 3 avril 2026.[8] Dafy Faramalala Andriamparany, Elizabeth Dávid-Barrett, Ketakandriana Rafitoson et Tom Shipley, « Madagascar à la croisée des chemins : briser le cycle de la capture de l’État », Université du Sussex, Brighton, Royaume-Uni, mars 2026. https://giace.org/wp-content/uploads/2026/03/Madagascar-a-la-croisee-des-chemins-briser-le-cycle-de-la-capture-de-lEtat.pdf


