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Lorsque Paul Desmond apprit dans les années 1970 qu’il avait le cancer des poumons pour avoir trop fumé, il rétorqua : « Heureusement mon foie a été épargné. »
Serge Truffaut
Houlala ! La pureté, lorsque des tristes sires, les morfalous des idées, les cireurs des allégories rances, les branquignoles de l’histoire s’en saisissent avant de la disséminer dans leurs travaux nauséabonds, elle devient dangereuse, comme dirait l’autre. Voire très dangereuse.
Heureusement, il arrive parfois que des artisans de haut vol s’en saisissent, eux, pour égayer, séduire, hypnotiser l’acoustique du bipède. Soit évidemment ses oreilles, qu’elles soient écartées ou vissées. Et alors là, on l’aime beaucoup, beaucoup, la pureté. On l’adore.
À cette dernière, l’immense Paul Desmond, le colossal Desmond, le cyclopéen Paul — oui, oui, le cyclopéen ! —, fut abonné à chaque seconde de son long périple musical. Bonté divine, quel saxophoniste !
C’est bien simple sur cet instrument, il y a eu d’abord Johnny Hodges qui pour le bénéfice de Duke Ellington et le nôtre a composé un éloge de la paresse, puis Benny Carter et ses savants développements, Charlie Parker et ses profondes révolutions, Art Pepper et ses mille et un éclats sidérants, l’iconoclaste Marshall Allen, le souffleur épris du son des oiseaux, soit le zoologiste Eric Dolphy et Julius Hemphill, l’homme versé en archéologie musicale.
Au milieu d’eux, il y a donc eu Paul Desmond, né le 25 novembre 1924 à San Francisco et mort le 30 mai 1977 à New York. Son père Emil Breitenfeld était musicien professionnel. Il jouait du piano et de l’orgue dans les cinémas à l’époque de Charlie Chaplin et Buster Keaton. Il composait et arrangeait également. Sa pauvre mère ayant eu les neurones embrouillés par les mirages mentaux, le jeune Paul vécut plusieurs années à New Rochelle, dans l’État de New York.
Ah oui, le nom … Breitenfeld a disparu en 1946 pour faire place à Desmond. C’est en écoutant l’orchestre de Glenn Miller et surtout son chanteur Johnny Desmond qu’il a décidé d’abandonner le sien, car il trouvait ce dernier peu commun et doux à prononcer.
Cela précisé, pratiquement tout le monde, en tout cas tous les vieux sans exception — oui sans exception! —, savent que le prénommé Paul est le compositeur de Take Five qui reste le morceau le plus vendu dans l’histoire du jazz. La pièce phare de l’album Time Out publié en 1959 qui, lui, reste le premier album dont les ventes ont dépassé le million. Il parut sous le nom du Dave Brubeck Quartet.
Encore le nom ! Disons qu’il aurait été plus juste d’écrire Dave Brubeck Quartet Featuring P. Desmond, car outre le fait que ce dernier a composé le « hit » des « hits », c’est lui qui a développé tous les solos des diverses pièces de l’album. Non seulement ça, lui aussi ayant été comme Brubeck un grand admirateur de Béla Bartok il a imprimé sur les divers morceaux les changements de temps chers au compositeur hongrois.
Drôle d’attelage que ce Brubeck Quartet, mis à part le fait que Desmond et le batteur Joe Morello ne se sont pas adressés la parole pendant des années — bonjour l’ambiance ! —, les personnalités des deux vedettes de cette formation étaient passablement dissemblables.
Autant Brubeck était religieux, très famille et sérieux, autant Desmond aimait le Dewar’s Scotch, les cigarettes Pall Mall, les écrivains de la Beat Génération, Jack Kerouac en particulier, et beaucoup, beaucoup la dame du lac. Il cultivait également dans les moindres détails l’ironie. Par exemple, lorsqu’il apprit dans les années 1970 qu’il avait le cancer des poumons pour avoir trop fumé, il rétorqua : « Heureusement mon foie a été épargné. » Du Desmond tout craché.
Ces faits divers rapportés, on comprendra mieux qu’en dehors de son association avec Brubeck tous les albums qu’il a enregistrés ont été réalisés sans piano. Le label britannique Enlightenment Records a eu la brillante idée de réunir les neuf albums signés par Desmond entre 1953 et 1963.
Si sur deux de ceux-ci Brubeck est présent, les sept autres ont été effectués avec la complicité du guitariste Jim Hall sur deux disques, du trompettiste Don Elliot sur un, et de l’extraordinaire Gerry Mulligan au saxe baryton sur deux. À noter que sur First Place Again avec Hall, Desmond s’est fait plaisir en invitant la rythmique de l’extrême finesse de l’époque, soit celle du Modern Jazz Quartet : Percy Heath à la contrebasse et Connie Kay à la batterie.
Bonté divine ! De bout en bout, d’un morceau à un autre, la pure sonorité et sa jumelle légèreté dominent. C’est d’une simplicité telle qu’on a la certitude que Desmond a mis en relief comme pas un la substantielle moelle des harmonies et des rythmes. Plus logique que lui, tu meurs !
Grand altiste, compositeur iconoclaste et encyclopédiste du jazz, Anthony Braxton, aujourd’hui 80 ans, a cerné le cas Desmond bien mieux que nous : « Je n’ai jamais cessé d’aimer la musique de cet homme. La première chose dont je me souvienne, c’est que j’ai été happé d’abord par sa sonorité. Ensuite j’ai été saisi par sa logique. C’était comme s’il m’avait empoigné. Je crois aussi que la musique de Paul Desmond est très largement sous-estimée à bien des égards. Il fut à la mode pour des mauvaises raisons et il fut détesté pour des raisons aussi mauvaises (…)
… Rétrospectivement, lorsque je m’attarde à sa vie je réalise que sa musique était énigmatique (…) On croit qu’il était un musicien lent alors qu’en fait il prenait des décisions très rapidement (…) C’était un homme très en avance sur son époque, un penseur très profond ».
À ce commentaire on ajoutera un bijou «Canadian », catégorie rubis sans l’ongle : en 1975 au Bourbon Street Jazz Club de Toronto, Paul Desmond s’était produit avec un des meilleurs guitaristes de l’époque, soit Ed Bickert, le contrebassiste Don Thompson et le batteur Jerry Fuller. Le show avait été enregistré et publié par A&M. Take Five en est.



Quelle beauté. Quelle magie. La pureté, l’inspiration et la technique. Immense Desmond! On t’aime for everything.