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Serge Truffaut
Alors qu’il enregistrait avec ses camarades du World Saxophone Quartet au Studio Tempo, situé à Pointe Saint-Charles, le saxophoniste David Murray, fin éclaireur du jazz moderne, avait formulé une confidence étonnante car empreinte d’un profond regret.
Après les décennies de combat mené par les anciens, Charles Mingus au premier chef, pour que le jazz soit enseigné dans les universités et après avoir eu gain de cause, Murray estimait que cette lutte s’était soldée par un énorme effet pervers sur le flanc des saxophones. Sur le front du son, autrement dit du sacré.
Entre deux échanges avec le saxophoniste alto Oliver Lake, il avait alors chuchoté que la grande majorité des saxophonistes formés aujourd’hui dans les facultés avaient tous le même son. Un son neutre, sans aspérités. Un son fat. Il avait tout à fait raison.
Avant, bien avant, l’école par excellence était le big band. Des années 1930 aux années 1970, les anciens sculptaient leur son, leur style, leur personnalité, selon une recette, une manière de souffler, qu’ils avaient confectionnée dans le plus grand secret. Quoi d’autre ? Ils refusaient de livrer les secrets en question en commandant aux plus jeunes qui venaient d’intégrer le Basie Orchestra ou celui de Duke Ellington ou Stan Kenton de trouver leurs voix.
Heureusement, il y a les éternelles exceptions, celles qui remballent la déception en deux cuillères à pot. De chambre ? Non d’échappement, vient de nous suggérer maître Queneau, dit Raymond. La dernière en date est un ténor américain d’origine britannique qui s’appelle Wayne Escoffery.
Il a un son, un style bien à lui qui se distingue par une obsession : accorder le plus de temps possible à la note. Celle qui se conjugue au singulier et non au pluriel. En langue économique, on dirait qu’il est déflationniste, le contraire de l’inflation.
Après écoute de son nouvel album intitulé Alone sur étiquette Smoke Sessions, on s’est dit que cette obsession pour la note isolée et non le chapelet en faisait un proche, très proche, de Stan Getz, Zoot Sims, Harold Land, son héros, et le John Coltrane du disque Ballads. Bref, il est l’héritier des avocats de la fusion des styles majeurs, soit celui ciselé par Coleman Hawkins d’abord, Lester Young ensuite.
Comme l’avait noté notre grand ami La Palice, qui dit obsession de la note dit lenteur. Donc ballade. Et effectivement cet Alone est fait quasi exclusivement de ballades. Plusieurs d’entre elles, dont le morceau titre, ont été composées par Escoffery. Soit Moments for You, The Ice Queen et, on le répète, Alone.
Les autres ? Il reprend Rapture de Harold Land, The Shadow of Your Smile de Johnny Mandel, Stella By Starlight de Victor Young, Since I Fell for You de Buddy Johnson, soit trois standards, et le très chouette Blues For D. P. Écrit par nul autre que Ron Carter. L’immense contrebassiste, le « plus meilleur » contrebassiste du monde mondial.
On n’insistera jamais assez, mais la présence de Carter est le gage de la suprême qualité. On sait peu, trop peu, mais Carter déteste l’à peu près, le brouillon, les écarts faits au jazz. CQFD : la fusion lui fait horreur. Mettons que Carter est un puriste, mais dans le sens le plus noble du terme car il déteste la médiocrité, car il voue un culte marqué pour … l’élégance !
Outre Carter Escoffery a fait le choix de la qualité ISO mille milliards en faisant appel à la clarté stylistique du pianiste Gerald Clayon et la subtilité du batteur Carl Allen que nous étions très heureux de retrouver. Ensemble, ces messieurs ont accompli un prodige : LE disque parfait pour les soirées automnales et hivernales.
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Puisque on a évoqué ce disque publié par Smoke Sessions, on tient à souligner combien la diffusion en direct des shows proposés en streaming du club du même nom les vendredis et samedis est tout simplement extraordinaire.
Après avoir vu et entendu ces dernières semaines, le trio de Bill Charlap, le quintet de Joe Lovano, celui de George Cables et autres, voilà qu’on nous propose celui du batteur Al Foster avec Brad Mehldau au piano, puis le sextet The Cookers et ensuite le trio du pianiste Jacky Terrasson. Pour en savoir plus sur les dates et autres suffit d’aller sur le site : smokesessionsrecords.com
On vous l’assure, c’est un régal.


