À propos de l'auteur : Serge Truffaut

Catégories : Jazz

Partagez cet article

Wikipédia

Célèbre club de jazz de New York, le Village Vanguard est situé au 178 de la 7e Avenue à Greenwich Village. Fondé il y a 90 ans, il a accueilli les plus grands jazzmen, de Sonny Rollins à John Coltrane notamment.

Serge Truffaut

Dans les jours antérieurs au coup d’envoi du Festival international de jazz de Montréal (FIJM) comme durant son déroulement, certains médias et diverses voix se sont demandés où était passé le jazz ? La réponse est toute simple : il est toujours là, mais pas là où certains ont la prétention de le proposer, voire, puisque l’impolitesse les singularise, de le défendre.

En clair, à la lecture du programme du récent FIJM un constat s’impose :  la place accordée à l’art développé par Duke Ellington et consort est celle dite de la portion congrue. Bref, trois fois rien, comme l’a chuchoté notre grand ami Jacques II de Chabannes de La Palice.

Le plus terrible dans cette histoire se résume comme suit : il n’est pas le seul. Les affiches du North Sea Jazz Festival et du festival de Montreux, soit les deux autres mastodontes de la catégorie, sont à l’image de celle du FIJM : le jazz est aux abonnés absents.

La réalité de ces événements s’avère la suivante : ils sont des foires musicales, au sens premier et non péjoratif du terme. Ils sont ainsi parce qu’ils présentent une pléiade de courants musicaux, de variétés aux origines géographiques diverses.

Ils sont ainsi (bis) parce que les dirigeants des conglomérats musicaux l’ont souhaité et imposé. Pour dire les choses telles qu’elles sont, la marge de manoeuvre des responsables de la programmation a été réduite à une peau de chagrin depuis les années 1990. Et ceux qui diront le contraire sont des vaniteux, des perclus d’orgueil.

Du diable on dit avec raison qu’il se cache dans les détails. Allons-y. À la faveur de multiples acquisitions, changements de propriété observés dans la majorité des cas dans les années 1990, deux et seulement deux conglomérats ont la mainmise sur les labels historiques du  jazz. Ils s’appellent Concord Group et Universal Music Group. Détaillons.

Détenu à 93 % par le fonds de pension des employés du Michigan, le siège social de Concord est situé à Nashville, capitale du country, de l’americana mais pas du … jazz. Au fil des ans, cette entreprise fondée en 1973 a mis la main sur un nombre imposant de grandes étiquettes de jazz et de blues : Prestige, Riverside, Contemporary, Milestone, Vee & Jay, Fantasy, Telarc, Stax, Vanguard, Rounder et bien évidemment Concord.

Dans le cas de Universal Music Group (UMG), la panoplie d’étiquettes et donc des genres musicaux est si vaste que le siège social se divise en deux : Hilversum aux Pays-Bas et Santa Monica aux États-Unis. Le principal actionnaire de cette entreprise est l’homme d’affaires français reconnu pour ses sympathies d’extrême-droite : Vincent Bolloré.

En tant que principal actionnaire de Vivendi et donc d’Hachette qui combine maisons d’édition avec télévision, (Canal +) magazines et journaux qui sont aux services de UMG, Bolloré a une force de frappe, sur le flanc musical, à nulle autre pareille.

Dans le cas qui nous occupe, donc le jazz et le blues, UMG est propriétaire des labels historiques que sont Blue Note, Verve, Capitol, MCA, Decca, ECM, Mercury, Impulse!, Motown, Polydor, et A&M.

Il y a quelques années de cela, un haut cadre de CBS-Sony rencontré plus d’une fois dans le cadre de diverses éditions du FIJM avait fini par confier un fait stupéfiant :  « Pour nous comme pour nos concurrents, produire des nouveautés est financièrement beaucoup moins intéressant que l’exploitation des catalogues. »

Dans le premier cas, cela signifie louer un studio, engager des ingénieurs, payer des droits d’auteur, des droits d’exécution et autres sans garantie que cela fonctionne. Alors que l’exploitation des catalogues est beaucoup plus rentable.

« Regardez ce qu’a fait Verve avec Charlie Parker. Un coffret de 10 CD rempli de différentes prises qui ne coûtent plus rien. Dans la plupart des cas il n’y a plus de droits divers à payer. Et puis les magazines qui lui sont liés en ont tous parlé. Bref, le catalogue c’est tout bénéfice. Pourquoi croyez-vous que l’on produise autant de rap ? La raison est toute simple : les tables tournantes ne sont pas syndiquées. Elles ne réclament pas un sou. »

Si le jazz n’est plus là, s’il sert de paravent aux organisateurs, histoire d’emberlificoter les crédules, il est tout de même ailleurs. Bien vivant. Pour s’en convaincre il suffira de jeter un oeil au catalogue de Smoke Sessions Records qui est au jazz d’aujourd’hui ce que Blue Note fut dans les années 1950 et 1960. Au catalogue de Sunnyside Records, de Cellar Live, l’extraordinaire étiquette de Vancouver, de High Note, de Tzadik, Pirouet, SteepleChase, Enja, InandOut, Small’s, Savant et quelques autres.

Aucun des musiciens ayant enregistré pour l’étiquette Smoke Sessions qui aligne les bonnes, les excellentes productions les unes après les autres n’a été invité par les manoeuviers du FIJM. Les bras nous en tombent. Les autres étiquettes ? On en a relevé aucun.

Cette réalité est si grossière qu’elle symbolise le manque de savoir faire et une certaine dose de malhonnêteté de ses dirigeants n’ayant ni le courage, ni la franchise de leur opinion, soit que le jazz est le cadet de leurs priorités esthétiques.

S’il en est peu pour ne pas dire pas du tout question dans les médias traditionnels, c’est pour un fait tout bête, donc strictement financier. Ces étiquettes n’ont pas les moyens d’acheter des espaces publicitaires dans les magazines spécialisés pratiquement tous propriétés des conglomérats évoqués plus haut et donc, eux, en devoir de faire la pub des produits maisons.

Il est là, toujours là, le jazz, pour une qualité qui lui est propre et qui le distingue, par exemple, du cirque rock and roll : ses artistes font de la résistance avec constance et élégance.

Au ras des pâquerettes, on rappellera que le célèbre club Village Vanguard de New York a été fondé en 1935 et qu’il est toujours là. Au même endroit que celui choisi il y a 90 ans par Max Gordon. Pas mal.

Laisser un commentaire