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Capture d’écran
Nicolas Sarkozy : un chapelet de mensonges.
Serge Truffaut
Le 21 octobre dernier l’ex-président Nicolas Sarkozy s’est retrouvé à la prison de la Santé à Paris. Ce jour-là, après Louis XVI et Philippe Pétain il est devenu le 3e chef de l’État français à être condamné à un séjour derrière les barreaux.
Restons avec le chiffre 3. Aujourd’hui le tribunal de Paris a trouvé Sarkozy coupable d’association de malfaiteurs. On y reviendra. Hier, il a été condamné pour fraude électorale menée notamment à coups de fausses factures. C’est ce qu’on appelle l’affaire Bygmalion, du nom de l’agence de communications qu’il avait choisie pour la campagne présidentielle de 2012.
Avant-hier, lui et son avocat personnel Thierry Herzog ont été condamnés pour corruption d’un magistrat, Gilbert Azibert. Celui-ci était premier avocat général de la Cour de cassation. Rien de moins. Les deux premiers s’étaient engagés à démarcher les autorités concernées afin qu’Azibert soit nommé à Monaco. En échange de quoi, ce dernier promit de révéler la teneur des débats poursuivis par la Cour de cassation dans le cadre de l’affaire Bettencourt et donc d’un possible financement en sous-main de l’activité politique de Sarkozy.
Tous ont fait appel. Tous ont perdu. Alors ils ont saisi la Cour de cassation qui, faut-il le rappeler, est le plus haut tribunal de France. Cette dernière a confirmé les condamnations fixées d’abord par le tribunal correctionnel et par la Cour d’appel ensuite. Sarkozy avait été condamné à trois ans de prison dont un an ferme. Lui, son avocat Herzog et le magistrat Azibert, également condamnés à des peines de prison, ont été exclus de l’ordre national de la Légion d’honneur.
Restons encore avec ce satané chiffre 3 histoire de rappeler combien la famille politique de Monsieur Sarkozy a une inclination certaine pour les coups tordus. En effet, trois de ses prédécesseurs et collègues ont été reconnus coupables de malversations diverses. Il s’appellent Alain Juppé et François Fillon, deux anciens premiers ministres et … Jacques Chirac ex-président !
Si on ajoute Charles Pasqua, Alain Carignon, François Léotard et d’autres ministres qu’on oublie, mettons que la cour de France est quelque peu fréquentée, pour dire le moins, par les malfrats. Ceux qui portent le col gris, la couleur de l’indifférence au bien public et de son éternel compagnon : le cynisme.
Retournons en Libye.
Senoussi et ses 170 morts
Le 25 septembre dernier, le tribunal de Paris a détaillé les arguments et décliné les conclusions induites par ceux-ci dans un jugement dépassant les 300 pages. La longueur de ce dernier est à l’image du travail effectué pendant une douzaine d’années par une pléiade de juges d’instructions, procureurs, inspecteurs, notamment de la brigade financière, et techniciens versés en problèmes scientifiques.
Dans la foulée, les avocats de Brice Hortefeux, ex-ministre de l’Intérieur, de Claude Guéant, ex-secrétaire général de l’Élysée et ex-ministre lui aussi de l’Intérieur, se sont évertués à transformer Sarko en victime. En d’autres termes, ils ont inversé le vecteur de l’accusation : les familles des personnes tuées dans l’explosion le 19 septembre 1989 du DC 10 de la compagnie UTA sont moins victimes que le pauvre Nicolas Sarkozy. L’architecte de cet attentat s’appelait Abdallah Senoussi, chef des services de renseignement libyens et beau-frère de Kadhafi.
Selon le contingent d’avocats de Sarko, il en est ainsi pour la bonne et simple raison que le dossier est vide ont-il répété jusqu’à plus soif. Cette position permet la formulation de la question suivante : puisqu’ils ne sont pas parvenus à convaincre les trois juges chargés d’instruire l’affaire que celle-ci était vide comment se fait-il que Sarko ait été condamné à cinq ans de prison ? Probablement parce qu’ils ont été incompétents.
Sur le flanc des responsabilités diverses, il faut dire que l’ex-président ne les a pas aidés. Avant, pendant comme après il n’a pas cessé de dire et répéter qu’il était victime d’un acharnement de juges habités, pour reprendre son mot, « par la haine ». Bigre.
On voudrait illustrer la tonalité pathétique qui distingue actuellement la vie politique de la France que les mots de Sarkozy prononcés à la sortie du tribunal avec son air de chien battu — oui, de chien battu —, feraient merveille. D’autant qu’il a poussé l’outrance à comparer son cas à celui du capitaine Dreyfus. Plus odieux que ça, tu meurs !
Le faux est un vrai
Le 28 avril 2012, entre les deux tours de l’élection présidentielle qui opposa Sarkozy à François Hollande le site d’informations Mediapart publiait la note Moussa Koussa. Ce dernier avait rédigé la note en question le 9 décembre 2006. Il était alors chef des services secrets extérieurs et ex-patron de la Mathaba, soit la centrale des financements politiques du régime libyen.
Cette note était adressée à Béchir Saleh alors président du fonds d’investissement du régime. Il y était spécifié qu’un accord de principe avait été conclu avec le clan Sarkozy qui gommerait bien des punitions dont Senoussi était l’objet en échange d’un financement de campagne pouvant atteindre 50 millions d’euros.
Évidemment, Sarkozy a porté plainte contre Mediapart pour faux et usage de faux. Il a perdu en premier instance. Alors il a fait appel et perdu encore une fois. Alors il a saisi la cour de cassation qui, elle également, l’a débouté. Car tous ces tribunaux se sont appuyés sur les analyses effectuées par les scientifiques de la gendarmerie nationale et de la DGSE, les services de renseignements français, et qui ont produit plusieurs notes assurant que la note Moussa était authentique. Mais …
Mais qu’elle présentait une erreur qui ne fait pas, on insiste, de ce document un faux. En fait c’est bien simple, l’erreur constatée dans la datation de la note découle des modifications que Kadhafi apportait régulièrement au calendrier. Admirateur de la révolution française, il aimait remplacer parfois le calendrier géorgien par le calendrier thermidorien.
Sur cet aspect du dossier, Sarkozy et la grande majorité des médias, les électroniques en particulier, ont été d’une malhonnêteté frisant l’abject. Car tous ont retenu que les trois juges chargés du procès n’avaient pas admis comme preuve la note Moussa. Et pour cause, celle-ci ayant été le sujet de trois procès antérieurs les trois magistrats ont préféré accomplir la mise en relief de leurs conclusions en évoquant d’autres preuves.
En martelant que toute cette affaire reposait sur un faux, Sarko et la cohorte de journalistes sur laquelle il a une emprise en tant que membre du conseil d’administration du conglomérat médiatique Lagardère-Vinci dont son ami Vincent Bolloré est le principal actionnaire, Sarko et les siens ont décliné un chapelet de mensonges.
Un, en qualifiant cette note de note Mediapart et jamais en utilisant le nom du signataire, soit Moussa, les uns et les autres ont instillé de façon insidieuse l’idée que ce média est l’artisan d’un faux document. N’ayant pas assisté aux audiences d’un procès ayant duré plusieurs mois, contrairement aux journalistes de Mediapart, ils n’ont jamais communiqué les éléments de preuves repris par les juges.
En clair, la plupart du temps ils ont fait l’impasse sur les sommes d’argent bel et bien versées par les Libyens dans la caisse électorale de Sarkozy et retracées par les policiers français. Ils ont éludé les allers-retours entre Paris et Tripoli du duo Guéant-Hortefeux à l’automne 2005 dans le but de fomenter un pacte de corruption etc, etc …
Qui plus est, ils ont tous ignoré un fait majeur propre à aiguiser le mépris : en ayant agi comme on sait, le trio Sarkozy-Guéant-Hortefeux a fourni à Kadhafi et aux siens tous les outils et le mécanisme permettant de faire du … chantage à la France ! Genre, comme dirait La Palice, « allo l’Algérie, le Maroc, l’Iran, l’Arabie saoudite, la Corée du Nord, savez quoi il est facile d’acheter la France. Vous conseille de faire ceci … »
Les mots formulés par les uns et les gestes posés par les autres ordonnent l’énonciation d’un constat et non une opinion : tous sont les serviteurs de l’église ayant sacralisé le nauséabond. Rien ne symbolise mieux cela que les multiples apparitions sur les plateaux télés et les stations radios d’Henri Guaino.
Celui-ci fut conseiller principal de Sarkozy lors de son mandat présidentiel. Il était et reste un mandarin de la droite. Bien. Ici et là, il a profité de la générosité avec laquelle les médias lui ont accordé du temps d’antenne pour décliner et répéter la même rengaine, soit que la raison d’État oblige la fréquentation de dirigeants peu recommandables, de serrer la main de dictateurs.
Dans la foulée, de souligner Guaino, Sarkozy n’avait pas d’autres choix que de serrer celle de Kadhafi. Sauf que c’est ce dernier, et non les Algériens, Iraniens, Coréens ou autres, qui a commandé l’organisation d’un attentat ayant coûté la vie à des dizaines de citoyens français. En clair, Guaino est la personnification de l’immonde.
Déficience médiatique
Comparaison n’est pas raison enseigne le proverbe. Sauf que sur le flanc de l’information, l’exercice de comparaison permet de réaliser en une seconde que l’offre médiatique qui a cours au Royaume-Uni est d’une qualité de loin supérieure à celle qui a cours en France. Entre ces deux pays aux populations quasi égales, il n’y a pas photo.
Peut-être que ceci explique cela : la France, selon une étude de l’OCDE effectuée alors que celle-ci comptait 27 membres, s’avère le pays où ses habitants lisent le moins de journaux. Pour reprendre les mots de Denis Olivennes, grand patron de CMI qui regroupe imprimés et radios, en France la presse est une presse d’opinions alors qu’en Angleterre elle est une presse d’informations. Au zinc du bistrot, le Français « opinionne » quand l’Anglo récolte les faits.
Ce propos, le procès Sarkozy et ses suites l’illustrent à merveille. Dans les heures qui ont suivi sa condamnation, TF1, BFMTV, Europe 1, RTL, CNEWS et son Goebbels en chef Pascal Praud flanqué de ses aboyeurs, les hebdomadaires JDD, La Tribune, Les Échos et autres sans oublier évidemment Le Figaro se sont empressés de donner le micro à l’avocat de Sarkozy, Christophe Ingrain, qui a eu tout le loisir d’imposer d’entrée le récit confectionné par le clan Sarkozy.
En deux mots, devant des journalistes cultivant une crasse bienveillance, Ingrain et autres kapos de la désinformation alimentée par une ribambelle de mensonges ont affirmé qu’il n’y avait pas de preuves. Que Sarkozy était victime d’une vengeance.
Dans un jugement long de 300 pages, le procureur multiplie les preuves que Sarkozy a reçu au moins 6,5 millions, dont deux directement de Sanoussi, qu’il a conclu un pacte de corruption, qu’il est coupable d’association de malfaiteurs, mais sur ces vérités les Ingrain, Guaino et consorts n’ont jamais été interrogés. Par contre, ces journalistes abonnés à la flagornerie nous ont appris qu’en prison Sarko se nourrirait de yaourts. Pfff !
Cette déviance est au fond le miroir des individus propriétaires des médias français. À l’exception du Monde et de Mediapart, deux indépendants, les médias en question appartiennent tous aux milliardaires qui dominent le CAC 40, la bourse de Paris.
Et tous ont un dénominateur commun : ils ont eu maille à partir avec la justice. Plus important acteur de la scène médiatique, Vincent Bolloré, patron de Lagardère-Vinci, est poursuivi pour corruption et blanchiment d’actifs en Afrique. Les frères Bouygues, propriétaires de TF1 et de LCI, sont les sujets d’une enquête pour truquage de marchés publics et corruption active de fonctionnaires et d’élus et pourraient être ennuyés pour avoir couvert les agressions sexuelles de Patrick Poivre d’Arvor, présentateur pendant des lunes du téléjournal de TF1.
Plus tôt cette année, Bernard Squarcini a été condamné à quatre ans de prison. La raison ? Alors qu’il était le patron de la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) « M. Squarcini, de souligner les juges, a délibérément détourné les moyens de l’État afin de satisfaire les préoccupations clandestines » d’une entreprise privée, soit LVMH de Bernard Arnault, propriétaire de Paris-Match, Le Parisien, Les Échos, L’Opinion, Challenges, Radio-Classique.
Quant à Patrick Drahi, patron jusqu’à récemment de BFMTV, il est accusé de corruption, surfacturation, détournements de fonds, fraude fiscale … disons que dans son cas, il y a abondance de méfaits divers.
Aucune de ces affaires, on dit bien aucune, n’a été le sujet d’une enquête journalistique par un journaliste de ces médias. On insiste, il y a pléthore d’affaires et pléthore de médias et c’est toujours silence radio, c’est le cas de le dire. Reste la cerise sur le sundae.
Au cours de l’été, Madame Delphine Ernotte, grand patronne de France Télévisions, soit la société publique, a avalisé la nomination de Léa Salamé comme présentatrice du téléjournal. Le conjoint de cette dernière qui anime également une émission de variétés s’appelle Raphael Glucksman, dirigeant de l’organisation sociale-démocrate Place publique et futur candidat à l’élection présidentielle de 2027.
En d’autres mots, et les plus gros d’entre eux, en confirmant cette nomination, en érigeant le conflit d’intérêt réel et non apparent en totem du 20h, Mme Ernotte a gommé d’un trait de plume la crédibilité de ce téléjournal. Bref, l’oscar de la décision la plus stupide de l’année lui revient de droit.
Élections piège à …
Au terme du second tour des élections législatives tenu en juillet 2024, le Nouveau Front populaire (NFP) est arrivé en tête, suivi par Ensemble pour la république dans lequel se trouvent les macronistes, par le Rassemblement national (RN) et enfin par Les Républicains (LR).
Dans une démocratie normalement constituée, le chef de l’État aurait demandé au patron de la formation gagnante de former un gouvernement. On sait que chez Jean-Luc Mélenchon le souci démocratique a l’épaisseur du papier à cigarettes, mais bon c’est lui que le peuple a promu à la première place.
Même s’il s’agissait d’une élection législative et non présidentielle, Macron a poussé le culot jusqu’à ignorer le NFP en arguant qu’il aurait été rapidement défait à l’Assemblée nationale. Cela est quasi certain, mais le résultat aurait été respecté et l’hypothèque d’une malversation politique levée. Idem avec la RN.
Au lieu de faire écho aux choix du peuple, Macron a tergiversé pendant deux mois avant de nommer Michel Barnier au poste de premier ministre. En d’autres mots, le président a choisi une personnalité en vue du parti arrivé bon dernier. Ce faisant, il a donné du grain à moudre au RN, à ce parti qui avant d’être un parti d’extrême droite reste encore et toujours un parti raciste qui peine par ailleurs à éteindre les saillies antisémites de bien de ses militants.
Après Barnier ce fut François Bayrou. Le passage de ce dernier à Matignon a eu une conséquence à la qualité pédagogique évidente : il a fait la preuve par A plus B de son incompétence. Puis ce fut Sébastien Lecornu et la version politicienne du je t’aime moi non plus.
Tout au long de ces mois nous avons assisté à la mise en orbite de Bruno Retailleau qui cultive une haine si prononcée pour la gauche, y compris la sociale-démocrate que symbolise tant François Hollande, qu’il a fait le lit de l’extrême droite. Que le parti soit-disant héritier du gaullisme en soit arrivé à un tel niveau de décadence morale est effarant.
On en douterait qu’il suffira de rappeler ce propos effrayant que Retailleau a formulé à propos de l’État de droit. D’après lui, ce dernier « n’est ni intangible, ni sacré ».
Voilà donc le parti LR dirigé depuis ce printemps par un Retailleau qui creuse le sillon emprunté avant lui par Eric Zemmour qui en amorçant la réhabilitation de Pétain a pavé la voie de la réhabilitation de Robert Brasillach, Lucien Rebatet, Marcel Déat et autres avocats notoires de la collaboration avec les nazis et qui sur l’État de droit avaient des opinions martelées cette année par Retailleau. L’historien Michel Winock a écrit un livre remarquable sur ce sujet : Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, aux éditions du Seuil.
Terminons avec la cerise sur le sundae politique : Rachida Dati sera jugée en septembre 2026 pour recel d’abus de biens sociaux, de corruption et de trafic d’influence alors qu’elle était investie d’un mandat législatif. Et alors ? Madame Dati a été confirmé à son poste de … ministre de la Culture ! Incroyable : elle est le sujet d’instructions judiciaires, mais demeure à un poste qui fait d’elle la ministre de tutelle de France Télévisions !
Pendant tout ce temps et ses épisodes judiciaires, les familles des victimes ont été ignorées la plupart de ce temps. Là encore, les médias ont eu un comportement se conjuguant avec le crapuleux alors que les juges avaient reconnu ces familles comme parties civiles.
La conclusion s’impose d’elle-même : la république de bananes a traversé la Méditerranée.


