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Capture d’écran
Robert Verreault
Commencée en 2012, la guerre du Mali connaît ces dernières semaines un important regain de tension. Le 25 avril, les djihadistes du JNIM, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans. et les rebelles indépendantistes du FLA, le Front de libération de l’Azawad, ont mené une série d’attaques concertées d’une ampleur inédite contre plusieurs villes du pays. Le numéro deux du régime, le ministre de la Défense Sadio Camara, a été tué dans un attentat-suicide et la ville de Kidal, dans le nord du pays, est tombée, forçant le départ des troupes de l’armée malienne et des mercenaires russes de l’Africa Corps. D’autres massacres ont suivi ces deniers jours et la capitale, Bamako, demeure soumise à un blocus. Les groupes djihadistes attaquent les convois de marchandises, empêchant le ravitaillement de cette ville de plus de trois millions d’habitants. Des voyageurs sont bloqués sur les routes depuis plusieurs jours et des cargaisons de nourriture périssent, ne pouvant être livrées.
Du Soudan français à la République du Mali
Comme la quasi-totalité des pays africains, le Mali est le fruit du partage de l’Afrique auquel se sont livrées les puissances coloniales vers la fin du dix-neuvième siècle. Un partage arbitraire qui ne se soucie aucunement des réalités locales, entraînant la fragmentation des peuples. C’est ainsi que naît en 1890, le Soudan français. Les Touaregs, comme bien d’autres peuples, se retrouvent disséminés sur les territoires qui deviendront avec le temps, le Mali, le Niger, l’Algérie et le Burkina Faso. De plus, le pouvoir est centralisé dans le sud, à Bamako. Les régions du nord du pays, qui furent longtemps de prospères carrefours du commerce transsaharien se retrouvent marginalisées.
Le Soudan français devient territoire d’outre-mer au lendemain de la Seconde guerre mondiale et donne naissance à la République soudanaise (qu’il ne faut évidemment pas confondre avec le Soudan) en 1958. Dans une pétition signée par 300 chefs locaux et adressée au général de Gaulle, les Touaregs et les Maures demandent de ne pas faire partie du processus d’indépendance ouest-africain en cours : « …nos aspirations et nos intérêts ne sauraient dans aucun cas être valablement défendus tant que nous sommes attachés à un territoire représenté forcément et gouverné par une majorité noire dont l’éthique, les intérêts et les aspirations ne sont pas mêmes que les nôtres. C’est pourquoi nous sollicitons votre haute intervention équitable pour être séparés politiquement et administrativement et le plus tôt possible d’avec le Soudan français… » Cette demande est ignorée. Le Mali acquiert son indépendance en 1960; le pays est confronté à la première rébellion touareg dès 1962.
Des rébellions successives
Tout commence dans la région de Kidal par des attaques de faible envergure : vols d’armes et de chameaux, suivis bientôt par des attaques éclair contre des cibles gouvernementales. Mais les rebelles ont des armes vétustes et ne font pas le poids face à l’armée régulière, d’autant que la réponse des autorités est nettement disproportionnée. Des puits sont empoisonnés, des troupeaux décimés, le nord du pays est placé sous surveillance militaire. À cette répression, s’ajoutent de graves famines qui s’abattent sur le Mali au cours des années 1970 et 1980, ce qui provoque un exode massif vers l’Algérie et d’autres pays voisins dont la Libye.
Une nouvelle rébellion éclate en 1990, menée par le Mouvement populaire de libération de l’Azawad. Plus étendue que dans les années soixante, elle durera jusqu’en 1996. Azawad, c’est le nom donné au vaste territoire du nord du Mali dont les Touaregs réclament l’indépendance ou, à tout le moins, l’autonomie. Loin d’être occupé par eux seuls, il s’agit d’un territoire où règne une grande diversité ethnique: Peuls, Maures, Songhaïs, Bella, Bozo …
En mai 2006, des insurgés s’emparent de casernes militaires de Kidal et de Ménaka, Ils dénoncent le manque d’investissements dans le Nord et la discrimination qui règne au sein de l’armée. Moins de deux mois plus tard, un accord est signé qui prévoit un statut spécial pour la région de Kidal et des projets de développements socio-économiques. Plusieurs, à Bamako, jugent cet accord trop favorable aux rebelles.
Les djihadistes entrent en scène
Au cours des années 2000, on assiste à l’émergence de groupes djihadistes armés. Leur présence est favorisée par les défaillances de l’État malien dans des domaines tels la justice, la sécurité, l’éducation, particulièrement en zone rurale. L’absence de débouchés sur le marché du travail, la pauvreté, sans être déterminantes, peuvent également jouer un rôle dans le recrutement; le Mali est l’un des pays les plus pauvres du continent.
Mais l’un des catalyseurs les plus importants est sans doute la chute de Mouammar Kadhafi en 2011. L’effondrement du régime a entraîné un afflux massif d’armes vers le nord du Mali. Mitrailleuses lourdes, missiles sol-air, explosifs sont venus enrichir l’arsenal des djihadistes. Il a aussi provoqué le retour de centaines de touaregs autrefois membres de la « légion islamique » de Kadhafi. Ce n’est donc pas une coïncidence si les djihadistes lancent une offensive armée dans les mois qui suivent la mort de Kadhafi.
2012, année charnière
C’est d’abord le Mouvement National de Libération de l’Azawad, le MNLA qui lance une offensive en janvier 2012 pour obtenir son indépendance du Mali. Deux mois plus tard, des militaires déclenchent un coup d’État et renversent le président Amadou Toumani Touré à qui ils reprochent de ne pas savoir gérer la crise. Dans les semaines qui suivent, les indépendantistes touaregs du MNLA s’allient à des groupes djihadistes et s’emparent des grandes villes du nord du pays, Tombouctou, Gao et Kidal. Le 6 avril le MNLA déclare l’indépendance de l’Azawad, que la communauté internationale refuse de reconnaître. Mais des différences idéologiques viennent vite miner l’alliance entre les djihadistes affiliés à Al-Quaïda et le MNLA. Les combats qui les opposent tournent vite à l’avantage des djihadistes qui prennent le contrôle de pratiquement tout le nord malien et imposent la charia. La crise entraîne le déplacement de centaines de milliers de personnes qui se dirigent vers le sud du pays ou des pays voisins.
D’abord la France …
En janvier 2013, les djihadistes avancent vers la capitale, Bamako. Le Mali demande alors l’aide de l’ancienne puissance coloniale, la France, qui dépêche des troupes afin de les stopper. C’est l’opération Serval qui durera un an et demi. Le 1er août 2014, Serval est remplacée par l’opération Barkhane qui déborde des frontières du Mali et couvre cinq pays: Mali, Burkina Faso, Niger, Mauritanie, Tchad. Plus de cinq mille soldats sont déployés pour soutenir les armées locales dans la lutte à des organisations comme Al-Qaïda au Maghreb et l’État islamique. Mais la présence française est loin d’être appréciée de tous. On la juge inefficace et plusieurs y voient une entreprise aux relents colonialistes. En outre, les relations diplomatiques avec le Mali se sont détériorées avec l’arrivée au pouvoir de la junte militaire dirigée par l’actuel président, Assimi Goïta, en 2021. Les troupes françaises se retirent donc du Mali en 2022.
… puis la Russie
Ce retrait coïncide avec le déploiement de milices russes, d’abord liées au mouvement Wagner, à l’invitation de la junte militaire. Depuis la mort du leader de Wagner en 2023, ces milices russes relèvent de l’Africa Corps, une structure liée directement au ministère russe de la Défense. Mais les attaques des dernières semaines ont des conséquences désastreuses pour la réputation de l’Africa Corps. Les Russes ont été contraints de quitter la ville de Kidal qui revêt une grande importance stratégique et symbolique. Or, certains rapports indiquent que leur départ a été négocié directement avec les rebelles afin d’éviter les combats et que les soldats maliens sont restés seuls à se défendre. Non seulement l’efficacité de cette milice est-elle ouvertement remise en question mais certains militaires maliens parlent carrément de trahison.
Un avenir incertain
Pour le moment, la junte au pouvoir tente de se faire rassurante et veut démontrer qu’elle peut faire face aux rebelles. Difficile de savoir si elle pourra se maintenir au pouvoir encore longtemps, surtout avec ce blocus qui vise à asphyxier la capitale. Du côté adverse, on peut se demander si l’alliance entre djihadistes et indépendantistes Touaregs, dont les objectifs diffèrent grandement, saura éviter l’éclatement. Et si l’actualité braque aujourd’hui les projecteurs sur la situation au Mali, il ne faut pas perdre de vue que l’activité des djihadistes va bien au-delà des frontières de ce pays. Le JNIM a lancé des attaques au Niger, au Burkina Faso puis dans le nord de la Côte d’Ivoire et du Togo si bien que les avancées de ce mouvement constituent en ce moment la principale menace sécuritaire en Afrique de l’Ouest.


