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Pour le plaisir, mais pas seulement, voici un mots croisés, dont la solution paraîtra dans la prochaine édition d´En Retrait :
Pour combattre la mère de tous les vices, quoi de mieux qu’un mots croisés ? Pour passer le temps, voyager de définition en définition, rehausser son vocabulaire, se creuser les méninges sans succès parfois, rager de ne pouvoir terminer une grille, en baver avec celles imaginées par Georges Perec, dans une sorte de visite guidée des vingt arrondissements de Paris et du métro. Jeu de pistes souvent sans résolution, la pratique des mots croisés pourrait s’apparenter à une extravagance cognitive proche de l’autoflagellation.
Pierre Deschamps
L’œil, le détective privé qui, dans Mortelle randonnée, de Marc Behm, répond au nom de Beauvoir, passe son temps à faire des mots croisés. Lancé aux trousses de la dénommée Catherine Leiris, une jeune femme qui change continuellement de nom et de lieu, assassinant au passage les hommes qu’elle fréquente, l’œil ne cesse de buter sur le trois horizontal d’un mot croisé : Capitale en Tchécoslovaquie, quatre lettres. Un problème dont la première mention en page 49 du roman ne connaîtra sa résolution qu’en page 243 où on lit que l’œil « regarda le panneau-réclame de l’autre côté de la rue et résolut enfin le Problème Numéro Sept.
BUVEZ PILSEN – LA BIÈRE
TCHÉCOSLOVAQUE !
Les flammes léchèrent l’annonce, avalant toutes les lettres sauf OSLO, capitale en Tchécoslovaquie ».
Un exemple parmi tant d’autres de l’obsession qui se manifeste chez tant d’amateurs de mots croisés, les bien nommés cruciverbistes. Lesquels composent un bataillon d’obstinés, d’entêtés, de toqués, de passionnés, de timbrés, d’acharnés qui quotidiennement ou hebdomadairement prennent leur crayon pour prendre d’assaut un mots croisés.
Des grilles à loisir
On doit au journaliste Arthur Wynne la toute première grille de mots croisés parue dans l’édition du 21 décembre 1913 du New York World. Une grille en forme de losange, l’ancêtre de toutes celles qui depuis ont occupé le temps des mordus qu’elles soient carrées, rectangulaires, avec ou sans cases noires, imitant parfois l’image d’une croix, d’un animal, d’un pays… Sans oublier les géantes des quotidiens et des hebdomadaires.
Une pratique fort répandue donc qui fait dire au verbicruciste Michel Laclos que : « Les humains sont, par nature, des résolveurs de problèmes. L’instinct qui nous a poussés à inventer la roue nous a aussi amenés aux mots croisés. Tant que l’homme consacrera quinze minutes de sa journée à compléter une grille, il ne faudra pas désespérer de lui. »
Le vocabulaire en torture
Les amateurs de mots croisés sont donc légion à se creuser les méninges, à revenir sans cesse vers une grille inachevée, à se sentir impuissants devant une définition dont ils ne parviennent pas à saisir la subtilité. Ce qu’illustre parfaitement Georges Pérec, verbicruciste autant que cruciverbiste, qui relate qu’un « mot de onze lettres simplement défini par Do m’a plongé pendant des heures dans des abîmes de perplexité jusqu’à ce que je réalise que ce “do” était la moitié de “dodo” et que la réponse était DEMI-SOMMEIL ».
De l’art d’exploiter la polysémie lexicale, Jacques Drillon, autre verbicruciste célèbre, affirme que « jouer sur le sens apparent d’un mot est peut-être moins classique que profiter de sa seule ambiguïté sémantique ; cette technique est ouverte, elle permet la fantaisie, le caprice, s’ouvre même au nonsense, et je la prise plus qu’aucune autre. Elle peut s’appliquer à l’étymologie (vraie ou fausse) ou à la sonorité du mot, admet les calembours, les à-peu-près, les mots-valises. Elle considère le mot de très haut, du point de vue d’un Sirius [figure de la mythologie grecque] fantasque et libre, espiègle et mutin. Elle permet de prendre ESTAMINET pour une phrase de trois mots : “est à minet” ; d’entendre ASSESSEURS comme “à ses sœurs” ».
Des définitions de Michel Laclos, on peut dire que, chez lui, la définition ne menait que rarement vers la réponse. Elle visait plutôt à conduire le lecteur à s’engager sur une fausse piste. Ainsi, sous « collectionneur de papillons » se cachait l’essuie-glace, qui ramassait bien malgré lui ceux qu’il rencontrait sur sa route.
Un affliction partagée
Le supplice auquel s’adonnent les amateurs de mots croisés ne leur est pas exclusif. Les verbicrucistes sont aussi victimes de tourments incessants tout au long de leur travail, ne serait-ce que pour varier, par exemple, les définitions relatives à Io, celle que Zeus transforme en vache pour la protéger de la jalousie de son épouse Héra. Une recherche de définitions toutes différentes les unes des autres qui fera dire à Georges Perec que : « C’est ainsi qu’un auteur a pu écrire que nul ne saurait se déclarer mot-croisiste s’il n’était prêt à définir de 100 manières différentes la vache IO. Je n’en suis pour ma part qu’à 28 mais je ne désespère pas d’y arriver un jour prochain ».
Lequel ajoute avec une pointe de résignation que « le principal inconvénient des belles définitions, c’est qu’elles ne peuvent plus resservir ». À l’exemple de ces quelques-unes de Michel Laclos : Source littéraire en cinq lettres – STYLO ; Attachée de cabinet – LUNETTE ; Fait parfois briller les plumes du canard en quinze lettres – RÉDACTEUR EN CHEF. Ou encore Sujet d’emballement – MOMIE.
Un labyrinthe total
Aux yeux de Jacques Drillon les mots croisés sont un « jeu très humble […] Un jeu de castes inférieures, de bas farceurs. Mais enfin, un jeu qui procède du mystère à élucider. D’un mystère enté sur les mots, d’une proposition dont la teneur est inintelligible ». Le mot devient alors un « objet mystérieux, un mot qu’on aurait sorti du lexique, et laissé flotté dans un espace intermédiaire, où subsistent quelques traces du sens, mais où le véritable indice se cache dans l’insignifiant ».
Ainsi en est-il de l’énigmatique Petrecon (forgerie unissant le mot pétré sans accents au mot con) qui, à première vue et même à distance ne signifie tristement rien. Jusqu’à ce que le cruciverbiste, indique Jacques Drillon « à force de tourner le mot, de le retourner, de le découper, de le dire tout haut [a] une idée ; une étincelle qui enflamme la mèche : perturbation de syllabes. Alors seulement son esprit se met à fonctionner, il réordonne les sons et soudain la petite bombe explose : CONTREPET. C’était évident. Le mot modifié par son propre principe : le contrepet contrepétisé en petrecon, c’est bien cela ».
De grilles en littérature
Ingrid Astier, auteure de romans policiers de la Série Noire, qui se considère comme « une amatrice de mots croisés, [les voit comme] “un défi à la souplesse de l’esprit, ce que le poète lettriste Ghérasim Luca nommerait un Quart d’heure de culture métaphysique” ».
« Dans le roman, trouver comble le vide de l’incertitude, rassure l’enquêteur sur sa capacité à avancer. Pour les naufragés du sens que nous sommes, les mots croisés sont une bouée », estime l’écrivaine.
L’artiste Lucy Watts a pour sa part pigé dans les définitions de Philippe Dupuis, verbicruciste au journal Le Monde, pour composer « un livre uniquement à partir de ses définitions » : Fringant cavalier de l’armée ottomane (éditions Horizontalement verticalement, 2008).
Souvenir en douze lettres
Enfin, on peut aussi souligner que la pratique des mots croisés peut s’apparenter à de doux souvenirs de l’enfance, comme chez ce romancier qui se rappelle, avec une évidente fierté, avoir dès l’âge de quatre ans connu la définition de Théâtre japonais, définition qui revenait souvent dans les mots croisés qu’il « faisait » avec sa mère. Ou cet autre qui se fait demander au téléphone par sa grand-mère qu’elle serait la réponse à Réincarnation en douze lettres.
Dans les abysses du langage
En somme, de dire Georges Perec, « ce n’est pas par hasard si, dans les années trente, on appelait “Sphinx” celui qui composait les grilles et « Œdipe » celui qui tentait de les résoudre. La popularisation croissante de la psychanalyse a chargé ces termes de connotations troublantes, mais il n’en demeure pas moins, d’une part que la devinette posée par le Sphinx était, si j’ose m’exprimer ainsi, d’une simplicité aveuglante, et d’autre part, que ce qui est en jeu, dans les mots croisés comme en psychanalyse, c’est cette espèce de tremblement du sens, cette “inquiétante étrangeté” à travers laquelle s’infiltre et se révèle l’inconscient du langage. »



