À propos de l'auteur : Antoine Char

Catégories : International

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Antoine Char

Volodymyr Zelensky est inquiet.Vladimir Poutine se frotte les mains. Le président ukrainien craint de voir le soutien  occidental à l’Ukraine s’étioler. Son homologue russe mise là-dessus afin de gagner son « opération spéciale»  pour  « démilitariser » et « dénazifier » l’ex-république soviétique.

L’ancien acteur comique devenu président sait très bien que sans l’aide financière et militaire de Washington, d’Ottawa, de Londres et de l’Union européenne (UE), le rouleau compresseur russe finira par écraser la résistance acharnée de son pays.

Poutine lui, compte sur la « fatigue de guerre ». Elle est toujours au rendez-vous dans tout conflit. Elle viendra moins des gouvernements que de leurs populations. Celles-ci frappées par un retour en force de l’inflation voient, tous les jours un peu plus, leurs portefeuilles se dégonfler. Tout ça pour ça ? La question finira par être posée. Déjà, 35 % des Européens souhaitent une fin de guerre rapide, même si l’Ukraine doit pour cela concéder des parties territoriales, selon une enquête du Conseil européen pour les relations internationales . (En Retrait, juillet 2022)

Prix du soutien

« Personne ne conteste en Europe le fait qu’il faille soutenir l’Ukraine, la question qui se pose est celle du prix de ce soutien et notamment de la perception qu’en ont les opinions publiques », rappelle Jean-Pierre Maulny, directeur-adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), un groupe de réflexion français. (échanges de courriels).

« À ce niveau il y a trois règles à prendre en compte :

  • Plus votre pays est situé proche de la frontière russe, plus les populations se sentent menacées et plus ces populations sont prêtes à accepter un prix élevé du soutien à l’Ukraine et vice-versa
  • Plus vous êtes dépendant du gaz ou du pétrole russe plus le coût de ce soutien est potentiellement élevé pour les populations (Allemagne)
  • Plus le soutien populaire aux dirigeants élus en Europe est faible plus ces dirigeants craignent qu’un coût élevé du soutien ne provoque des troubles dans le pays et potentiellement provoque un changement de gouvernement (Italie, France) »


En Italie la formation post-fasciste de Girogia Meloni a le vent en poupe et devrait remporter (les sondages peuvent se tromper…) les élections anticipées du 25 septembre. Un gouvernement d’extrême-droite pro-Poutine n’est pas à écarter.

Montagnes russes

Certes, avec l’invasion de l’Ukraine le 24 février, le maître du Kremlin — qui n’a pas à se soucier de l’humeur de ses électeurs, malgré une inflation dépassant les 17 % — a réussi à muscler l’Alliance atlantique et à cimenter l’UE, mais les sanctions occidentales n’ont pas encore les effets escomptés sur son pays qui bénéficie de la flambée des cours des hydrocarbures.

En ouvrant et en fermant le robinet du gaz, Poutine joue aux montagnes russes avec l’UE, mettant son unité à rude épreuve. Pour Jean-Pierre Maulny, « même si Bruxelles essaie de définir une politique commune afin tout à la fois d’être plus efficace et d’éviter les divisions entre Européens, celles-ci peuvent s’accroître dans les semaines qui viennent et de manière générale quand on approchera de l’hiver. À un moment, la question risque de n’être plus tant celle du soutien à l’Ukraine que de la stabilité des régimes politiques en Europe.

« Plus largement cela finira par poser la question de l’efficacité des sanctions économiques si celles-ci ne sont pas plus ciblées sachant par ailleurs qu’aujourd’hui seuls les Occidentaux et quelques pays asiatiques appliquent ces sanctions ce qui ne fait que relativiser un peu plus l’efficacité de ces sanctions. »

Bref, l’hostilité aux sanctions partira à la hausse comme les hydrocarbures.

Vous avez dit « Ukraine » ?

Sur Google Trends, le mot « Ukraine » ne se retrouve même plus en haut de la liste de cet outil permettant depuis 2006 de connaître la fréquence à laquelle un terme a été tapé dans le moteur de recherche. Pour Recorded Future, cabinet américain spécialisé dans le renseignement, plus la guerre d’usure se poursuit, « plus il est probable que cela entraîne naturellement une érosion du soutien à la coalition occidentale […] et il est presque certain que les opérations informationnelles russes vont encore tenter d’exploiter cette opportunité pour retourner l’opinion internationale en leur faveur ». (Agence France-Presse, 7 juillet 2022).

Un peu comme lors des élections américaines de 2016 où une campagne sur les réseaux sociaux, menée par des agents russes, a enflammé les opinions démocrates et républicaines.

Fatigue compassionnelle

Zelensky n’est pas dupe. Il sait très bien que le temps joue en faveur de Moscou. Il insiste de plus en plus sur l’urgence de mettre fin à la guerre avant l’hiver. Sans doute, a-t-il lu le livre de Susan Moeller .  En 1999, la professeure de journalisme à l’Université du Maryland avait écrit Compassion Fatigue : How the media sell disease, famine, war and death. Dans ce bouquin de 400 pages, elle faisait ressortir ceci :  « […] les problèmes se floutent, les crises deviennent une crise passagère. Le volume de mauvaises nouvelles conduit l’audience à tomber dans une stupeur de fatigue compassionnelle ».

Moins présente dans les médias traditionnels et sur les réseaux sociaux, la guerre, qui se fait de plus en plus longue, finira donc par lasser les opinions publiques occidentales. «Il y aura certainement des pressions exercées sur l’Ukraine d’arriver à une entente avec la chute des températures et la montée des prix de l’essence», croit Alexander Motyl, professeur de science politique à l’Université Rutgers-Newark et spécialiste de l’Ukraine et de la Russie (échange de courriels).

Mais, précise-t-il, « je crois que l’appui occidental continuera car Poutine est de plus en plus perçu comme une menace pour l’Ouest et que cet appui a été institutionnalisé […] »

Fort bien, mais à long terme n’aura-t-il pas le dessus ? Alexander Motyl ne le croit pas. « […] les Ukrainiens infligent beaucoup plus de dégâts au personnel et à l’équipement [russes] donc on ne sait pas qui a le dessus. De plus, les Russes manquent de missiles et de chars, tandis que les Ukrainiens reçoivent de plus en plus d’armes de l’Occident. En somme, il s’agit peut-être davantage d’un bras de fer… »

Pendant ce temps à 1500 kilomètres au sud des champs de bataille ukrainiens, c’est l’escalade entre la Serbie (seul pays d’Europe à soutenir Poutine) et le Kosovo, son ancienne province à majorité albanaise dont elle ne reconnaît pas l’indépendance (comme Moscou d’ailleurs) proclamée unilatéralement en 2008 après une guerre qui a fait plus de 15 000 morts.

Et loin, très loin de ce brûlot oublié, il y a les nouvelles tensions entre la Chine et Taïwan. Un volcan politique constamment en éruption. Le temps long joue peut-être pour Poutine.

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