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« Pas de pause, pas de prorogation, on se met au travail et on fait avancer le Québec », clamait le premier ministre démissionnaire devant le caucus de la CAQ réuni à Trois-Rivières pour préparer les travaux parlementaires qui ont repris début février à l’Assemblée nationale.
Louiselle Lévesque
Malgré l’annonce de la démission de François Legault et le déclenchement de la course à sa succession, le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) se montre déterminé à continuer à exercer le pouvoir comme si de rien n’était.
« Pas de pause, pas de prorogation, on se met au travail et on fait avancer le Québec », clamait le premier ministre démissionnaire devant le caucus de la CAQ réuni à Trois-Rivières pour préparer les travaux parlementaires qui ont repris début février à l’Assemblée nationale.
Mais des signes de désorganisation et de dissensions apparaissent. Déjà, les démissions fracassantes de Lionel Carmant et de Christian Dubé à la fin de l’année avaient fait des dommages auxquels s’ajoute désormais la vague de désaffection qui s’abat sur le cabinet.
Les départs annoncés de Sonia LeBel, Geneviève Guilbault, André Lamontagne, Suzanne Roy et Jonatan Julien, ministre des Transports qui doit en principe piloter le projet de troisième lien autoroutier entre Québec et Lévis, en disent long sur l’atmosphère de fin de régime.
La solidarité ministérielle se fissure. Ministres et députés sont devenus des électrons libres. Les langues se délient. Le virage è droite et identitaire ne ferait pas que des heureux si l’on en croît le ministre des Finances, Éric Girard, qui a dit souhaiter que la CAQ affiche un nationalisme plus inclusif et rassembleur aux prochaines élections.
Une perte de légitimité
Dans son offensive tous azimuts de l’automne dernier, le gouvernement Legault s’est non seulement mis à dos les partis d’opposition mais également de larges pans de la société civile et bon nombre de corps intermédiaires dont, bien sûr, les organisations syndicales qu’il veut mettre au pas.
Maires de grandes villes, regroupements d’entreprises et associations patronales font aussi partie du contingent des mécontents. L’ère de la concertation qui a fait ses preuves à plusieurs moments dans l’histoire récente du Québec semble bel et bien chose du passé.
Et même si le gouvernement caquiste a toujours la majorité en chambre, les voix se font rarissimes pour le soutenir et lui donner la légitimité nécessaire à l’adoption de son programme législatif plutôt costaud qui comporte des réformes et des politiques d’une grande importance. Son impopularité sondage après sondage confirme ce désavoeu.
Jolin-Barrette seul maître à bord
Le projet de constitution québécoise pour ne nommer que celui-là ne peut être adopté envers et contre tous. Le ministre Simon Jolin-Barrette, parrain du dossier qu’il considère comme sa chasse-gardée, semble peu réceptif aux critiques même lorsqu’elles émanent de sa famille politique. « Je demeure souverain dans le cadre du projet de loi sur la constitution » a-t-il rétorqué au bémol émis par Christine Fréchette, candidate à la direction de la CAQ, au sujet de l’inclusion du droit à l’avortement dans le texte législatif.
Cette disposition n’est que l’un des aspects éminemment contestés du projet de loi 1 qui fait presque l’unanimité contre lui. Bref, la démarche du gouvernement est aux antipodes du consensus que devrait susciter l’idée, largement défendue tant par les fédéralistes que les souverainistes, de doter le Québec d’une constitution. Et que dire de l’absence de main tendue aux Premiers peuples lors de l’élaboration de ce qui doit devenir la loi des lois?
Le plan de match coûte que coûte
En faisant le choix de prioriser la poursuite des affaires au détriment de la course au leadership, François Legault met son gouvernement dans une position intenable. Et surtout, il ne donne pas les coudées franches aux deux protagonistes, Christine Fréchette et Bernard Drainville, qui pourraient vouloir prendre leur distance face aux politiques et orientations du gouvernement.
François Legault tire sa révérence mais tente de garder la mainmise sur la marche à suivre. Ce faisant il donne bien peu de marge de manœuvre à son successeur qui n’aura que quelques mois pour rajuster le tir avant le scrutin d’octobre.
Le politologue Olivier Jacques, membre du Centre d’analyse politique – constitution et fédéralisme, comprend les raisons qui ont motivé la décision de François Legault. « Si je suis le gouvernement, c’est sûr que je ne veux pas proroger parce que je veux passer mes projets de loi. Donc c’est sûr qu’il n’avait pas vraiment le choix. C’est sûr qu’ensuite ça crée une tension avec la course parce qu’il va y avoir probablement un changement de direction. »
Confusion et dysfonctionnement
L’abolition du Programme expérience québécoise (PEQ) qui a plongé dans l’insécurité des milliers d’immigrants temporaires menacés de devoir plier bagage a soulevé la réprobation générale.
Bernard Drainville a dégainé le premier en proposant une solution de compromis qui ressemblerait à un droit acquis pour une partie des immigrants touchés. Christine Fréchette qui endossait la décision de son gouvernement a subitement changé d’avis et promet de réactiver le PEQ pour une période de deux ans.
Elle explique cette volte-face par ses rencontres sur le terrain qui lui ont permis de comprendre toute l’inquiétude que vivent les travailleurs immigrants et leurs employeurs. Étonnant que l’idée de parler aux principaux intéressés n’avait pas traversé l’esprit du ministre de l’Immigration, Jean-François Roberge, qui semble aujourd’hui déboussolé. Il a demandé à ses fonctionnaires de préparer des scénarios de transition entre le PEQ et le nouveau programme afin dit-il « d’apaiser le climat social ». Et la course ne fait que commencer.
Autre pomme de discorde, le troisième lien entre Québec et Lévis qui vient d’être mis sur la glace. Le dévoilement du tracé et des coûts du projet qui frôlent la dizaine de milliards a été reporté parce que Christine Fréchette souhaite poursuivre sa réflexion avant d’arrêter une position.
Bernard Drainville a sauté sur l’occasion pour accuser sa rivale d’indécision et mettre en doute sa capacité de diriger le parti et le gouvernement. François Legault, de son côté, s’est empressé de remettre le couvercle sur la marmite. « Tout le monde à la CAQ est en faveur du troisième lien y inclus les deux candidats dans la course », a-t-il déclaré.
Tout le monde? Pas si sûr. Plusieurs députés caquistes refusent de dire ouvertement qu’ils appuient le projet. La foire d’empoigne n’est pas terminée. Bernard Drainville va plus loin. « Être caquiste c’est être pour le troisième lien. » Ça fait partie des valeurs caquistes selon le politicien aux accents populistes bien assumés qui s’y connaît en la matière.
Charte des valeurs, prise 2
Le monde est petit. Et le Québec alors? On peut croire qu’il est minuscule lorsqu’on constate que s’affrontent dans cette course deux anciens péquistes dont le parcours a été marqué par le débat sur la Charte des valeurs québécoises qui a embrasé le Québec il y a un peu plus d’une décennie.
Bernard Drainville faisait partie du gouvernement de Pauline Marois lorsqu’il a présenté en septembre 2013 son projet de Charte des valeurs québécoises. Six mois plus tard, début mars 2014, Christine Fréchette démissionne de son poste de chef de cabinet adjointe du ministre Jean-François Lisée parce qu’elle « éprouve un malaise avec le projet de charte du Parti québécois ».
Elle parle de « valeurs irréconciliables » et dit souhaiter que le gouvernement péquiste atténue l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires qui s’appliquerait à tous les employés de l’État. Elle n’a jamais voulu préciser davantage en quoi consistait ce malaise ni quelle était la limite acceptable à cet interdit.
Une candidate prudente
Discrète et moins connue du grand public que son adversaire qui a fait carrière dans les médias, Christine Fréchette a la réputation d’avoir des idées plus progressistes que l’ensemble du gouvernement auquel elle appartient. Mais à voir le nombre de députés et ministres de toutes les tendances qui sont derrière elle, il est permis d’en douter.
Lorsqu’elle se présente sous la bannière caquiste en octobre 2022, la Loi 21 sur la laïcité de l’État qui interdit le port de signes religieux à certaines personnes en position d’autorité y compris le personnel enseignant dans les établissements primaires et secondaires publics avait déjà été adoptée.
Elle est peut-être moins radicale dans sa façon de comprendre la laïcité avance le philosophe Michel Seymour mais il s’étonne de son silence sur le projet de loi 9 qui vise notamment à étendre l’interdiction de signes religieux aux services de garde à l’enfance.
« Comment elle réagit à la Loi 21 sur la laïcité et sur le projet de loi 9 qui accroît les interdictions dans l’espace public? Il ne va plus y avoir de prières dans les lieux publics. C’est un élargissement de la règle sur la laïcité. »
Michel Seymour se serait attendu aussi à ce qu’elle prenne un peu plus ses distances par rapport au projet de constitution. « Le seul point de discorde qu’elle a exprimé c’est concernant l’inscription d’un droit à l’avortement. Il me semble qu’elle aurait pu aller plus loin. Donc ça me paraît un peu faible parce qu’il y a beaucoup de choses controversées dans ce projet de loi notamment concernant les enjeux qu’on peut appeler identitaires. »
Entre rupture et continuité
Tout compte fait, la vision de l’aspirante première ministre reste assez imprécise. « Si Fréchette ne se distancie pas plus de la CAQ que ça, poursuit le professeur Seymour, et qu’elle finit par endosser tout ce que ses prédécesseurs ont fait, bien les gens sauront qu’en votant pour elle ils votent pour la CAQ encore et la CAQ est au fond du baril. »
Le politologue Olivier Jacques rappelle de son côté que la CAQ était plus populaire lorsqu’elle gouvernait au centre ce qui devrait avantager l’ancienne ministre de l’Économie. « Avec Christine Fréchette, c’est un peu revenir à la version de la CAQ du premier mandat qui est un parti centriste sur plusieurs enjeux. Et Bernard Drainville c’est plutôt continuer la version de la CAQ de l’automne qui est un parti de droite. La distinction est assez claire entre les deux. À mon avis, la droite a plus de chance de garder quelques sièges mais elle les entraîne tout droit vers la défaite. »
D’ici l’élection du nouveau chef le 12 avril, les soubresauts de la course risquent de rendre impossible la conduite des affaires de l’État. Les tensions qui ne feront que s’amplifier pourraient forcer François Legault à suspendre les travaux de l’Assemblée nationale, histoire de sauver ce qui reste de capital de sympathie à son gouvernement.


