À propos de l'auteur : Louiselle Lévesque

Catégories : Québec, Société

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Louiselle Lévesque

Le vivre-ensemble est mal en point au Québec. Plusieurs incidents à caractère raciste ou haineux survenus récemment ont semé la consternation et porté un dur coup à la cohésion sociale déjà malmenée depuis un bon nombre d’années.

À Shawinigan, une vingtaine de suprémacistes blancs, visages masqués, appartenant à un groupuscule d’extrême droite, déploient une banderole sur laquelle ils affichent leur nostalgie d’un Québec blanc et leur rejet des Québécois  racisés ou d’origine ethnique autre que canadienne-française.

À Trois-Rivières, un rassemblement de musulmans sur le terrain d’un hippodrome, un lieu privé qui avait été loué pour célébrer la fête de l’Aïd en toute légalité, déclenche sur les réseaux sociaux un torrent d’invectives et de commentaires virulents. Les propos les plus menaçants font référence à la tuerie de la mosquée de Québec en 2017. Le déferlement est tel que le maire de Trois-Rivières se voit forcé de lancer un appel au calme.

La ville de Québec n’est pas en reste soutient Peterson Antenor du Collectif de lutte et d’action contre le racisme. Dans une entrevue au Devoir, il fait état d’une recrudescence d’actes haineux dans la capitale nationale. « Il existe une frange qui est raciste et qui nuit à la cohésion de la société. Ça transparaît dans les écoles, dans les commerces et dans l’espace public. Et oui, nous sommes alarmés. »[1]

Et il ajoute : « Nous sommes dans un contexte où les discours politiques et les discours de certains médias ou influenceurs alimentent la haine de l’autre. »

Indignation généralisée

Ces manifestations de haine et d’intolérance sont bien sûr condamnées haut et fort par toute la classe politique. Mais bien peu au sein de l’élite dirigeante pour s’interroger sur les causes de telles dérives et sur la part de responsabilité qui lui incombe dans l’émergence de ce courant anti-immigration et anti-diversité, que certains observateurs qualifient de crispation identitaire.[2]

« Ce n’est pas ça le Québec », une réplique que l’on entend souvent en réponse à cette dégradation du climat social qu’ont déplorée à leur tour les Organisations unies pour l’indépendance (OUI Québec). Dans un rapport qui s’appuie sur une large consultation menée ces derniers mois auprès de la société civile, OUI Québec sonne l’alarme en parlant d’effritement du vivre-ensemble et d’une attitude de fermeture qui a remplacé la volonté de faire cause commune.[3]

Trois figures de proue du mouvement indépendantiste, Louise Harel, Louise Beaudoin et Monique Simard ont partagé publiquement leurs inquiétudes face à ce constat de repli sur soi et ont appelé à du changement.[4] Étonnamment, le chef du Parti québécois (PQ), Paul St-Pierre Plamondon, a refusé de réagir au rapport, affirmant ne pas se sentir visé par les critiques à peine voilées venant de sa famille politique.

Un coup de semonce

Ancien militant péquiste et candidat à la direction du Parti québécois en 2015, Pierre Céré, a accueilli les observations de OUI Québec comme une véritable bouffée d’air frais. « Que Louise Beaudoin, surtout Louise Beaudoin, Louise Harel et Monique Simard aient fait une sortie publique pour soutenir les orientations du rapport de OUI Québec et, par la bande, critiqué le discours actuel du Parti québécois, c’est très fort et très symptomatique de ce qui se passe. »

Et malgré le mutisme du chef péquiste devant les reproches formulés, Pierre Céré croit que la prise de parole des trois ténors souverainistes n’est pas sans avoir un certain impact au sommet.

« Ça reste extrêmement puissant et ça peut déranger énormément l’entourage de Paul St-Pierre Plamondon. »

Un engrenage

Ce militant de gauche, proche des groupes communautaires, rappelle les raisons de son engagement dans la course au PQ en 2015 : « On y allait pour faire le débat sur ces dérives, dérives identitaires. Ce nationalisme un peu conservateur, très identitaire, toute cette fausse laïcité. On gardait espoir qu’on pouvait redresser la barre, qu’on pouvait mobiliser ce bon vieux PQ social-démocrate, ouvert sur la diversité, ce qu’il avait démontré combien de fois dans son histoire. Bien voilà, ça s’est juste empiré depuis les dix dernières années. »

« Bien sûr, ajoute-t-il, c’est pire du côté de la CAQ, mais on est à peu près dans les mêmes franges de nationalisme conservateur et identitaire. » Et même si ce sont les caquistes qui sont au pouvoir, il constate à regret que « le PQ les suit et applaudit à pleines mains. Ils font même de la surenchère. »

La peur

L’autre, l’étranger, l’immigrant, est trop souvent considéré comme un danger déplore Pierre Céré. Les communautés musulmanes en particulier sont visées par ce qu’il considère comme une surenchère autour de la laïcité. Et de façon générale, les immigrants sont perçus comme étant la cause de tous les maux qui affligent la société québécoise. Ils sont, dit-il, de parfaits boucs émissaires.

« La crise du logement, c’est à cause de l’immigration, les problèmes dans les services publics, au lieu de se regarder soi-même sur notre propre fonctionnement, c’est à cause de l’immigration, et on fait la vie dure à des gens à qui on avait promis de pouvoir s’installer ici. Il y a des drames humains sur lesquels des gens comme Louise Harel et d’autres sont intervenus. Mais qu’est-ce que vous faites? »

Il s’inquiète des conséquences d’un tel clivage sur le projet de pays. « Ils sont en train de couler le projet. S’il y a des gens qui voulaient dynamiter le projet de la souveraineté tel que l’ont conçu le Mouvement souveraineté-association et le Parti québécois de René Lévesque et de Jacques Parizeau, s’ils voulaient dynamiter ce projet-là, c’est ce qui se passe. »

Des relents xénophobes ?

Le professeur Daniel Salée de l’Université Concordia ne croit pas que la société québécoise soit plus raciste qu’elle ne l’était mais « les gens sont moins complexés qu’avant. C’est sûr que c’est dans l’air du temps. On voit ça aux États-Unis, on voit ça en Europe, les sentiments anti-immigrants et anti-immigration. »

À son avis, des barrières sont tombées donnant libre cours à l’expression d’un argumentaire qui n’est pas vraiment nouveau. « On remonte aux accommodements raisonnables, on remonte aux années 1990 et à la controverse sur le hijab dans les écoles. Donc je ne parle pas d’un durcissement parce que le durcissement a toujours été un peu là mais ce que je vois par exemple, c’est que les gens sont moins complexés. »

Plusieurs facteurs ont, selon le politologue, contribué au climat actuel. « Le rôle des influenceurs, les quelques voix très à droite qui sont décomplexées et qui s’expriment. Ça finit par entrer dans le discours public, dans l’imaginaire collectif. »

Un individualisme à tout crin

La doctrine néolibérale dans laquelle baigne le Québec depuis trente ou quarante ans a favorisé la mise en marche de mécanismes d’exclusion estime le professeur Salée. « On est là-dedans, on n’est plus dans le sens communautaire, le sens de la collectivité. Le néo-libéralisme a ouvert une brèche à telle enseigne qu’on est tellement individualistes que l’autre apparaît comme une menace à mon individualité, une menace à mes possibilités d’avancement économique et d’avancement social. »

L’immigrant racisé est particulièrement discriminé « parce qu’il nous amène des visions du Québec ou du Canada auxquelles on n’est pas habitués et qui, en quelque sorte, remettent en question nos valeurs fondamentales en tant que dominants, en tant qu’hégémoniques au sein de la société. »

Le problème, poursuit-il, c’est que l’on considère les immigrants comme des invités alors que ce sont des gens à qui on a dit de venir s’installer chez nous, à qui l’on a promis qu’ils auraient les mêmes droits sauf que ce n’est pas vraiment ce qui se passe.

Pour Daniel Salée, le vivre-ensemble c’est la possibilité qui est donnée à tout le monde de participer à l’édification de la société, d’avoir voix au chapitre. « Mais souvent on dit à l’autre, tu peux penser ce que tu veux tant que ça reste à l’intérieur de nos limites à nous, c’est correct, mais sinon on ne veut pas l’entendre. Alors on dit à cet autre à qui on a donné un passeport, à qui on a donné la citoyenneté, mais de quoi tu te mêles? »

C’est un peu la réponse que l’on a servie à l’écrivaine Kim Thúy lorsqu’en septembre 2025 elle a exprimé son profond malaise face au discours politique anti-immigration qui la heurtait au plus haut point.[5] Arrivée au Québec en 1979 avec les boat people, Kim Thúy a lancé un cri du cœur qui a été bien mal reçu. On lui a rappelé ses origines vietnamiennes et laissé entendre qu’elle n’avait pas le droit de critiquer la société qui l’avait accueillie et à laquelle elle contribue pourtant de façon remarquable depuis plus de quarante ans.

 

 

[1] Il y a une recrudescence d’actes haineux à Québec, dénonce un colllectif, Sébastien Tanguay, Le Devoir, 2 juin 2026.

https://www.ledevoir.com/actualites/societe/984785/il-y-recrudescence-actes-haineux-quebec-denonce-collectif?shem=rimspwouoe,

[2] En pleine campagne électorale en septembre 2022, Jean Boulet, alors ministre de l’Immigration du Québec, avait dû s’excuser pour avoir déclaré que 80% des nouveaux arrivants ne travaillent pas, ne parlent pas français et n’adhèrent pas aux valeurs québécoises.

[3] La société québécoise face à l’avenir, Rapport de consultation, OUI Québec, 2026.

[4] Mouvement souverainiste et immigration, Un constat qui « ne peut être écarté », Katia Gagnon, La Presse, 24 mai 2026.

https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2026-05-24/mouvement-souverainiste-et-immigration/un-constat-qui-ne-peut-pas-etre-ecarte.php?shem=rimspwouoe,

[5] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2194304/immigration-kim-thuy-tout-le-monde-parle-tlmep

 

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