À propos de l'auteur : Rudy Le Cours

Catégories : Économie, International

Partagez cet article

La holstein, la reine de la production laitière canadienne.

La gestion de l’offre de la volaille, des œufs et avant tout du lait pourrait être sacrifiée sur l’autel de la renégociation de l’Accord Canada États-Unis Mexique (ACEUM) dans le but de sauver l’industrie automobile canadienne, craignent ses plus ardents défenseurs. Sans refonte profonde, toutefois, elle va s’effondrer tôt ou tard, anticipent quelques Cassandre bien au fait des défis de l’industrie laitière. Chose certaine, le statu quo coûte cher aux consommateurs, une réforme n’est possible qu’à gros prix et son abolition entraînerait faillites d’entreprises familiales fermières et fermetures de villages. Entre plusieurs maux, comment choisir le moindre et, surtout, quel est-il ?

RUDY LE COURS

Les producteurs laitiers du Midwest ont l’oreille du président américain Donald Trump. Lors de la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain en 2020 devenu depuis l’ACEUM, les États-Unis ont obtenu l’accès à 3,5 % de la demande intérieure de produits laitiers. Les producteurs canadiens ne veulent pas céder davantage, d’autant que pareille concession a aussi été faite à l’Union européenne dans le cadre de l’Accord économique et commercial global.

Les éleveurs de vaches laitières américains sont toujours mécontents. Ils n’arrivent pas à combler la part du marché à laquelle ils estiment avoir droit. Ils souhaitent un meilleur accès au consommateur canadien.

Voilà pourquoi le Bloc québécois avait piloté et fait adopter l’an dernier un projet de loi visant à protéger intégralement la gestion de l’offre.

Les regroupements américains les plus militants et bruyants exigent son abolition pure et simple. Elle est en place depuis les années 1970.

D’autres, plus modérés ou réalistes, réclament le droit de vendre directement aux chaînes de supermarché ou de restaurants plutôt qu’à de grands transformateurs canadiens comme Agropur, Lactalis ou Saputo, en concurrence directe avec eux. Résultat : seules les attributions de fromages sont pleinement utilisées, contre seulement 12 % pour le yogourt par exemple (1).

Jouer sur deux tableaux

Agropur, Lactalis et Saputo sont de très gros joueurs au Canada. Ils fabriquent toute la gamme des produits laitiers : lait homogénéisé frais, beurre, crèmes en tout genre, fromages, yogourts. Ils produisent aussi de plus en plus de lactosérum, cette protéine extraite du lait qui entre dans la composition de suppléments nutritifs chéris par les athlètes.

Agropur, Saputo et la française Lactalis sont aussi très présentes aux États-Unis. La première agit surtout en sous-traitant de marques américaines plutôt que dans la production destinée aux détaillants. Elle s’investit aussi dans la production de lactosérum. Cette stratégie est différente de celle au Canada où elle alimente ses propres marques comme Extra, Monsieur Gustav ou Oka.

Saputo est le deuxième fabricant de fromages aux États-Unis où son nom paraît sur la plupart des grands fromages de type italien : mozzarella, parmesan, provolone, romano, etc.

Quant à Lactalis, c’est le plus grand transformateur de lait au monde. Au Canada, elle fabrique les fromages Black Diamond, P’tit Québec et Balderson, entre autres. Elle importe aussi de France la gamme Président et des États-Unis la mozzarella Galbani.

Bref, ces trois géants occupent pleinement les contingents auxquels ils ont droit dans les gammes qui les arrangent et suffisent aux besoins des grandes chaînes de distribution, à même leur production canadienne.

En plus, d’autres transformateurs de taille moyenne plaisent aux consommateurs d’ici comme Bergeron, Chagnon ou Coaticook.

Les transformateurs américains capables de concurrencer ces trois géants voudraient placer yogourts, crèmes glacées ou laits concentrés sur les tablettes des supermarchés canadiens.

Dans le contexte actuel, pas sûr toutefois que les consommateurs se rueraient sur des produits où ne figurerait pas sur l’étiquette la petite vache bleue qui garantit l’origine canadienne des substances laitières. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le Philadelphia, emblème fromager de Kraft, affiche désormais la vache bleue. Il est fabriqué à Montréal.

Pas sûr non plus que la production artisanale, en chute libre aux États-Unis, parvienne à se tailler une place sur les tablettes réfrigérées des grandes chaînes qui ont déjà l’embarras du choix.

En revanche, boulangeries et fabricants de gâteaux ou de viennoiseries en tout genre seraient moins regardants, si les prix des laits en poudre ou autres substances laitières modifiées américains étaient bons.

L’étau des quotas

La gestion de l’offre est fondée sur un système de quotas de production. Dans le cas du lait, le seul qui pose problème dans les négociations avec Washington, un quota correspond grosso modo à la production quotidienne d’une vache. Donc une ferme de 100 vaches Holstein (la race la plus répandue) dispose de 100 quotas. Ces quotas sont émis gratuitement par Ottawa. Selon l’évolution de la demande, on ajuste leur nombre.

D’après Maurice Doyon, professeur au département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation à l’Université Laval, ils ont augmenté de 27 % en 10 ans, tout comme la demande.

Celle-ci évolue de pair avec l’augmentation de la population. Même si on boit moins de lait ou cuisine moins au beurre, on recherche davantage la protéine laitière dans le yogourt grec, le fromage cottage ou la poudre écrémée.

Bien sûr, si les producteurs américains arrivaient à remplir la part du marché à laquelle ils ont droit, cela réduirait l’augmentation de la demande de produits canadiens et l’émission de quotas.

L’effet pervers des quotas, tels qu’ils existent au Canada, c’est la possibilité de les revendre sur le marché secondaire. Ces jours-ci, un quota vaut 24 000$. Acheter une ferme avec un cheptel de 100 vaches, c’est une mise initiale de 2,4 millions, avant même d’avoir fixé un prix pour la terre, l’étable et les équipements.

L’inabordabilité des terres

Le prix des terres est aussi fortement à la hausse. Selon la Financière agricole du Québec, la valeur moyenne d’un hectare négocié est passée de 16,627 $, en 2021, à 21,567 $, en 2024, soit un bond de près de 30 % (2). Bien sûr, il y a beaucoup de variations régionales. Mentionnons que pour Chaudière-Appalaches où se concentrent 23 % des producteurs de lait, le prix moyen de l’hectare était de 15,140 $, en hausse pour la région sud, mais légèrement en baisse pour la région nord. Pour le centre du Québec qui concentre 14 % des producteurs, le prix transigé a atteint 27,427 $ l’hectare en moyenne, soit un bond de 35 % en un an.

La ferme moyenne québécoise possède un peu plus de 100 hectares (3).

Si le fermier éleveur désire prendre sa retraite et vendre sa propriété et son droit de produire, il peut faire une bonne affaire ces jours-ci. À condition bien sûr de trouver un acheteur.

En revanche, on imagine aisément la pression financière sur le dos d’un jeune ménage de la relève agricole. Acheter une ferme de 100 hectares avec un troupeau de 100 Holstein dans le Centre du Québec (la moyenne est de 85 bêtes), c’est 5,1 millions de dollars, avant même de compter la valeur des bâtiments et des équipements. « Il est difficile d’agrandir une ferme laitière », fait remarquer M. Doyon.

Même si l’acheteur potentiel veut réorienter la production, il doit se libérer du fardeau financier des quotas et leur trouver preneur. S’il poursuit l’aventure laitière, ses coûts fixes sont tels qu’ils laissent peu de marge pour investir dans sa productivité, l’innovation ou l’agrandissement de sa ferme. « Dans le contexte inflationniste actuel, produire à faible coût s’accommode mal de l’agriculture familiale », renchérit en entrevue Charles Séguin, professeur au département des sciences économiques à l’UQAM.

Voilà pourquoi beaucoup de fermes laitières restent aux mains de la même famille, tant qu’il y a de la relève.

Des sorties coûteuses

D’autres pays ayant adopté une gestion de l’offre pour la production laitière ont jugé préférable de l’abandonner. La Nouvelle-Zélande l’a fait dès 1985, l’Australie, dès l’an 2000.

« En Australie, on a fixé une taxe sur le lait pendant huit ans pour compenser les producteurs, rappelle M. Séguin. Au bout du compte, le nombre de fermes a diminué, mais leur taille a augmenté. »

L’Australie est devenue un exportateur de produits laitiers, mais le lait de consommation, celui-là seul qui avait été régi par une gestion de l’offre, reste cher, précise M. Doyon.

L’exemple de la Nouvelle-Zélande est plus complexe encore. Il y avait le lait saisonnier peu cher et produit par un troupeau nourri en pâturage et le lait produit à l’année, mais à l’étable. Aujourd’hui, la Nouvelle-Zélande subventionne sa production.

Il y a enfin le modèle néerlandais. On a annoncé 10 ans à l’avance la fin des quotas sans compensation pour laisser le temps aux producteurs de s’ajuster, à mesure que la valeur des quotas se dépréciait. La plupart y sont parvenus, mais il y a eu aussi quelques faillites. « Il n’existe pas beaucoup de modèle capable de maintenir la ferme familiale dans le monde d’aujourd’hui », fait remarquer M. Séguin.

Le rachat des permis par l’État n’est pas envisageable. Il y en aurait pour 50 milliards à l’échelle canadienne. « On va plutôt compenser les producteurs avec des primes à la productivité », soutient M. Doyon. Mais comment ?

Pareille avenue ferait forcément des gagnants et des perdants, tout en fragilisant davantage le modèle de la ferme familiale qui a ses avantages. Il permet l’occupation de notre vaste territoire et l’animation des villages, tout en occupant des terres en pâturage, autrement souvent condamnées à la friche. Cela reste une pratique plus écologique que les cultures destinées à l’ensilage qui requièrent engrais chimiques et pesticides.

Les risques de la déréglementation

Devant la fragilité grandissante de la gestion de l’offre et de la ferme familiale, on veut surtout éviter le pire : répliquer le modèle des permis de taxis dont le prix s’est effondré avec l’arrivée d’Uber.

L’expérience du Dakota du Nord a de quoi inquiéter. L’établissement de méga-fermes (plus de 12 000 têtes) a entraîné une débâcle de ces fermes familiales qui ressemblent au modèle canadien actuel. Selon le site ontarien Thebullvine.com, le nombre de fermes laitières y est passé de 1810 en 1987 à seulement 18 ces jours-ci (4).

De nouvelles méga-fermes doivent s’établir près de la rivière Rouge, un important affluent du lac Winnipeg. Les Manitobains craignent pour la qualité de l’eau du lac. Cette nouvelle donne est rendue possible par la déréglementation réalisée par l’ancien gouverneur de l’État, Doug Burgum, aujourd’hui membre de l’administration Trump (5).

Telle est la loi du marché : la concurrence stimule peut-être la productivité et l’innovation, mais, grâce à la déréglementation, elle mène surtout à la concentration et celle-ci à la création d’oligopoles toujours désireux de grossir en écrasant tout relent de concurrence.

C’est dans ce contexte qu’Agropur vient d’annoncer un investissement de 130 millions de dollars américains pour agrandir ses installations déjà gigantesques au Dakota du Sud et au Wisconsin. Les troupeaux de cet État donnent à eux seuls plus de lait que toutes les vaches canadiennes. L’investissement doit servir à accroître la production de concentrés de lait et de lactosérum.

Quel que soit l’avenir de la gestion de l’offre, les fermes familiales ne pourront s’appuyer sur les géants Agropur et Saputo qui avalent une à une la plupart des laiteries, crèmeries et fromageries locales.

Évoquer l’abolition pure et simple des quotas provoquera une forte résistance. Parlez-en à Maxime Bernier qui a perdu la course au leadership du Parti conservateur en 2017 en s’en faisant l’apôtre (7).

Assurer leur survie ou leur transformation sans trop de heurts requerra beaucoup de doigté et de courage politiques.

L’agriculture étant une compétence partagée entre Ottawa et les provinces, on devine que la solution devra être ruminée par les producteurs eux-mêmes. Pour l’instant, ils ne démordent pas du statu quo.

 

 

 

1- https://www.lapresse.ca/affaires/economie/2026-01-14/gestion-de-l-offre-et-aceum/les-americains-veulent-un-meilleur-acces-au-marche.php

2- https://www.fadq.qc.ca/salle-de-presse/bulletins-dinformation/bulletin-transac-terres/bulletin-transac-terres-2025

3- https://iris-recherche.qc.ca/blogue/environnement-ressources-et-energie/la-disparition-des-petites-fermes-nest-pas-ineluctable/

4- https://www.thebullvine.com/fr/marchés-laitiers/De-1810-à-18–comment-l%27effondrement-de-l%27industrie-laitière-dans-le-Dakota-du-Nord-a-acculé-la-famille-Holle-et-pourrait-vous-acculer-vous-aussi./

5- https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2171265/fermes-vaches-algues-lac-dakota

6-https://www.dairyherd.com/news/business/agropur-announces-130-million-investment-south-dakota-and-wisconsin-dairy-plants

7- https://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-canadienne/201705/28/01-5102091-defaite-de-maxime-bernier-reactions-mixtes-en-beauce.php

3 Comments

  1. Andrée 17 mars 2026 à 11:24 am-Répondre

    Mon cœur est avec les fermes familiales et les productions artisanales. Pourquoi faut-il que ça soit toujours plus plus?

  2. Quira 8 avril 2026 à 1:52 pm-Répondre

    Vous avez tellement raison Andrée !

  3. monique 1 juin 2026 à 12:20 pm-Répondre

    Cet article soulève des questions essentielles sur notre rapport à l’offre et à la consommation, et je trouve passionnante cette réflexion sur la nécessité de repenser nos priorités. Dans un monde où l’on nous pousse sans cesse à consommer plus, même dans des domaines comme la santé, il est rafraîchissant de voir des approches qui prônent le ‘moins mais mieux’. D’ailleurs, dans cette optique, je me suis tournée vers des solutions naturelles pour prendre soin de moi, comme des compléments alimentaires ciblés (par exemple, des extraits de plantes adaptogènes ou des nutriments spécifiques pour soutenir l’équilibre interne). Cela s’inscrit dans une démarche de sobriété heureuse : moins de produits superflus, mais des choix plus conscients et durables. Merci pour cette lecture stimulante !

Laisser un commentaire