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Vue du terminal LNG Canada.
L’énergie ou le dilemme cornélien du Canada
RUDY LE COURS
Une superpuissance énergétique, soit ! Mais sommes-nous prêts à en payer le prix ?
Le Canada dispose de tous les atouts pour atteindre ce statut. Quatrième producteur mondial de pétrole, cinquième de gaz naturel, il est aussi le deuxième producteur d’uranium, tout juste derrière le Kazakhstan. Le Canada exploite de plus des mines de charbon, destiné à la fois à la production d’électricité (la houille blanche) qu’à la production d’acier dont il est une composante essentielle.
Qui plus est, le Canada génère plus d’électricité qu’il n’en consomme. Sa production est toutefois appelée à augmenter de manière exponentielle au cours des prochaines années. La poursuite de deux objectifs parfois divergents stimuleront cette demande accrue : les défis de la réduction des gaz à effet de serre par son emploi accru dans les transports et l’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’industrie et dans notre quotidien. La superstar des nouvelles technologies promet de tonifier la productivité anémique du pays, mais elle s’avère très gourmande en térawattheures.
Cette poussée de la demande exige de nouvelles infrastructures que pourra difficilement combler la production au moyen de sources renouvelables. Barrages, parcs éoliens ou solaires parviendront à combler en partie seulement cette demande additionnelle, surtout que les ouvrages hydroélectriques requièrent des années de négociations, de préparation et de construction alors que les sites accommodants se font rares.
En plus, il faut penser à remplacer la production de la houille blanche, un objectif que le Canada compte atteindre en 2030, à moins qu’il se ravise à nouveau. Environ 6 % de la production thermique canadienne est assurée par cet hydrocarbure solide, surtout en Saskatchewan. Environ 40 % de l’électricité de la province est assurée par le charbon de son sous-sol.
Les centrales nucléaires (1), dont plusieurs réacteurs arrivent en fin vie utile ou requièrent d’importants et coûteux travaux de rénovation, assurent quant à elles plus du tiers de la génération canadienne de courant.
Une énergie de transition
La réfection des centrales nucléaires ontariennes s’amorce. La province voisine exploite 18 des 19 réacteurs CANDU au Canada, l’autre étant au Nouveau-Brunswick. Regroupés dans trois centrales (Bruce, Darlington et Pickering), ils ont produit 55 % de l’électricité de la province, contre 24 % pour l’hydroélectricité et 8 % pour le gaz naturel (2), en 2021.
En 2026, la part du gaz naturel atteint 22 %. Elle est en voie de dépasser celle de l’hydroélectricité, non seulement parce qu’elle se substitue à l’énergie atomique, mais parce que c’est une avenue rapide pour répondre à une demande en forte expansion. « Restreindre prématurément le gaz naturel dans le cadre du Règlement sur l’électricité propre (REP) risquerait de créer des distorsions opérationnelles, d’augmenter les coûts et de nuire à la croissance industrielle avant qu’une capacité propre, ferme et suffisante soit disponible pour le remplacer », soutiennent Stéfane Marion et Ballej Sidhu, de la Banque Nationale dans une note récente (3). (Voir graphique à la fin du texte)
Bref, le gaz naturel ne sert pas seulement à écrêter les pointes de la demande durant les vagues de froid, comme c’est le cas au Québec.
Le démantèlement du REP annoncé par le gouvernement Carney aura été la goutte de trop qui a mené à la démission de Steven Guilbeault, à la fois comme ministre et comme député. Il n’accepte pas que l’environnement ne soit pas plus à l’avant-scène, comme en fait foi à ses yeux l’entente conclue entre Ottawa et Edmonton.
Sauf que 63 % de la production d’électricité de la province des cheiks aux yeux bleus et 44 % de celle des Grandes Prairies est assurée par le méthane.
Ou bien ces provinces, qui ne reçoivent pas de paiements de péréquation, sont condamnées à court et moyen termes à se contenter d’économies d’énergie (négawatts) et à renoncer à accueillir des activités liées à l’économie du savoir, ou bien elles participent à l’essor que le gouvernement Carney veut piloter pour affranchir l’économie canadienne de sa dépendance des États-Unis. Cela passe forcément par l’exploitation accrue des hydrocarbures et en particulier du gaz naturel, tant pour le marché intérieur que pour les exportations.
Mince consolation pour les éco-angoissés, le gaz naturel est moins polluant que le charbon ou le pétrole.
Il est en outre possible de moins gaspiller l’électricité. «Le Québec affiche une productivité énergétique inférieure de 35 % à celle de l’Ontario », lit-on dans l’état de l’énergie au Québec Édition 2026 (4). Cela suppose toutefois facturer l’électricité à sa vraie valeur marchande et le recours à des technologies plus efficaces pour le chauffage comme les thermopompes.
Le gaz naturel liquéfié
L’invasion russe de l’Ukraine et le verrouillage du détroit d’Ormuz par l’Iran ont sonné la fin d’une certaine idée de la mondialisation vertueuse. L’approvisionnement constant en pétrole et en gaz naturel a un prix. Quelques pays, doublement frappés comme l’Allemagne qui s’abreuvait en Russie, puis au Qatar, sont désormais prêts à mettre le prix nécessaire pour être désaltérés sans ruptures.
D’autres, comme la Suisse, avaient délocalisé la production d’intrants pharmaceutiques en Chine et en Inde. Ces composants essentiels des médicaments sont dérivés du pétrole et du gaz en provenance du Moyen-Orient. Des pénuries et des poussées de prix sont à craindre, pour l’acétaminophène, en particulier. Le géant Sandoz (5) réalise tout à coup que la théorie ricardienne des avantages comparatifs résiste mal aux frictions de la géopolitique ! On le comprend : d’une centaine de navires qui traversaient le détroit en début d’année, on n’en compte plus qu’une dizaine !
Voici que le Canada entre en scène. Depuis l’an dernier, il peut exporter du méthane ailleurs qu’aux États-Unis, eux-mêmes les premiers expéditeurs mondiaux de gaz naturel liquéfié (GNL) à plus de 100 millions de tonnes par année. Autrement dit, ils exportent au prix fort ce qu’on leur vend à prix avantageux en tant que client étranger jusqu’ici exclusif.
Depuis 2025, le terminal méthanier LNG Canada est en service à Kitimat, en Colombie-Britannique. L’entreprise vise à faire passer sa production annuelle de 14 à 28 millions de tonnes (6).
Un autre port méthanier est aussi dans les cartons. Ksi Lisims projette de s’établir sur Pearse Island en Colombie Britannique. Le port serait le terminal d’un gazoduc de 800 km. D’une capacité de 12 000 tonnes, il représente une mise de 30 milliards, s’il est livré d’ici 2030.
L’ambivalence québécoise
Au Québec, l’idée d’un pipeline, tout comme celle de l’exploration gazière ou pétrolière, effraient les uns et séduisent les autres. Bref, elle fascine.
Rappelons-nous de l’opposition populaire au projet de terminal méthanier Rabaska à Lévis au bout du prolongement du gazoduc Trans-Québec et Maritime : un nouveau tuyau de … 42 kilomètres. Le projet, financé à 100 % par le secteur privé, est mort en octobre 2013, à peine trois mois après la tragédie ferroviaire de Lac-Mégantic. Le déraillement et l’explosion de 72 wagons-citernes avaient coûté la vie à 47 personnes.
Rappelons-nous l’opposition en 2016, de l’ex-maire de Montréal, Denis Coderre, au projet d’oléoduc d’Énergie-Est, sensé transporter du pétrole albertain vers le Nouveau-Brunswick.
Rappelons-nous le premier ministre François Legault qui, nouvellement élu en 2018, clamait que le Québec ne voulait pas du « pétrole sale albertain ».
Rappelons-nous aussi que ce même premier ministre s’était rangé en 2021 du côté du Bureau des audiences publiques en environnement pour rejeter le projet de gazoduc et d’usine de liquéfaction promu par GNL Québec, au Saguenay, faute d’acceptabilité sociale.
Rappelons-nous la décision du gouvernement de Jean Charest d’explorer sur les rives du Saint-Laurent le potentiel de gisements de gaz de schiste qui fait aujourd’hui la fortune de la Saskatchewan. L’opposition populaire l’avait forcé à décréter un moratoire en 2011, moratoire qui tient toujours.
Rappelons-nous enfin la volonté de la première ministre Pauline Marois en 2014 de sonder le sol de l’île d’Anticosti qu’on soupçonne riche en pétrole. Le gouvernement de Philippe Couillard mit fin à l’aventure en 2017 (7).
Les temps changent
L’arrivée à Washington de Donald Trump en janvier 2025, parallèlement à la démission de Justin Trudeau à Ottawa, ont changé la donne.
Le nouvel occupant de la Maison-Blanche a des visées sur la souveraineté canadienne tandis que le départ du second a mis en sourdine les avancées canadiennes dans la lutte contre les changements climatiques.
Le gouvernement Legault l’a vite compris, Dès février 2025, quelques ministres se sont montrés favorables à la relance de GNL Québec, n’en déplaise aux bélugas de l’embouchure du Saguenay. Alors ministre de l’Économie et de l’Énergie, Christine Fréchette avait cependant exigé davantage d’acceptabilité sociale. Quelques jours auparavant, le chef conservateur Pierre Poilievre, en campagne pré-électorale dans la région, s’était engagé à approuver le projet. Alors ministre des Affaires étrangères Mélanie Joly se montrait ouverte à sa résurrection (8).
Aspirante première ministre en mars, Christine Fréchette avait évoqué l’idée de relancer l’industrie des gaz de schiste. Devenue chef du gouvernement le mois suivant, elle indiquait cependant ne pas être prête à quitter la co-présidence de la Beyond Oil and Gas Alliance. Ses membres ont en commun d’avoir renoncé aux activités d’exploration et d’exploitation. Parmi eux, figurent la France, l’Espagne, le Portugal, le Costa-Rica et le Danemark, l’autre co-président (9).
Bref, le gouvernement serait au mieux prêt à parler d’exploration, mais, en ce qui concerne pipelines et terminaux, la porte est désormais entre-ouverte.
Les investisseurs ont déjà flairé la brèche creusée d’ailleurs par Ottawa.
La société norvégienne Marinvest Energy mijote en coulisse le projet de construire un gazoduc de 1000 km, depuis l’Alberta jusqu’à Baie-Comeau où serait établie une usine de liquéfaction. La Loi C-5, adoptée à toute vapeur l’an dernier, permettrait à l’entreprise de brûler les étapes d’approbation environnementale et de contourner le rejet du projet de GNL Québec (10). Restera à convaincre les peuples autochtones dont les tracés projetés de l’oléoduc traversent leurs territoires.
Entre-temps, les clients potentiels de gaz naturel canadien s’activent. En Europe, on accélère l’installation de pompes à chaleur, on électrifie davantage les transports.
Le gaz canadien arrivera-t-il trop tard ? Les militants écologistes le croient, les promoteurs en doutent.
Pour animer ce débat d’envergure mondiale, promoteurs et opposants se donnent rendez-vous les 29 et 30 juin à la onzième Conférence annuelle mondiale sur l’efficacité énergétique qui se tiendra à Montréal ! (11)
Entre temps, la planète se réchauffe et les prix des hydrocarbures surchauffent.
Faut-il se serrer les coudes pour s’affranchir de notre trop grande dépendance d’un voisin gênant ou pour laisser une planète moins malade à nos enfants et petits enfants ? Et à quel prix ?
Mark Carney a fait son choix, Steven Guilbeault le sien. Et vous ?
Avant de répondre, rappelez-vous que la politique reste avant tout l’art du possible.
1- https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/tv.action?pid=2510008402
3- https://www.bnc.ca/content/dam/bnc/taux-analyses/analyse-eco/hot-charts/hot-charts-260515-f.pdf
4- https://energie.hec.ca/wp-content/uploads/2026/02/EEQ2026_web.pdf, page 46.
6- https://www.lapresse.ca/affaires/economie/2026-06-01/planete-economique/le-reve-allemand.php
7- https://www.journaldemontreal.com/2017/07/28/le-projet-petrolier-a-lile-danticosti-en-cinq-points
8- https://www.journaldemontreal.com/2017/07/28/le-projet-petrolier-a-lile-danticosti-en-cinq-points
9- https://www.journaldemontreal.com/2017/07/28/le-projet-petrolier-a-lile-danticosti-en-cinq-points
11- https://www.iea.org/events/11th-annual-global-conference-on-energy-efficiency



