À propos de l'auteur : Robert Verreault

Catégories : Québec

Partagez cet article

Robert Verreault

Depuis bientôt trente ans, l’Association internationale des études québécoises travaille à mieux faire connaitre le Québec un peu partout dans le monde : soutien à des activités de recherche universitaire comme des cours et des colloques, organisation de tournées d’auteurs, de réalisateurs, bourses d’études et de stages … En favorisant la collaboration entre professeurs, chercheurs et étudiants, l’AIEQ a permis au fil des ans de créer un réseau d’environ 1000 spécialistes des études sur le Québec et ce, dans une quarantaine de pays. Fait à souligner, les professeurs et chercheurs qui s’engagent au sein de l’AIEQ le font bénévolement. Aussi, lorsque le ministre des Relations internationales et de la Francophonie, Christopher Skeete, a annoncé qu’il mettait fin sans tarder au financement de l’Association, la nouvelle a-t-elle été accueillie avec consternation. Non seulement parce qu’elle signifie tout bonnement la fin des activités de l’AIEQ mais aussi parce qu’elle soulève des questions cruciales comme l’indépendance des chercheurs face au politique.

Une décision qui ne passe pas

Le ministre Skeete estime que les activités de l’Association peuvent fort bien être assumées par les délégations du Québec. Il projette de transférer les crédits de 250,000$ prévus pour l’AIEQ et de les disséminer dans les 34 représentations que compte la province à travers le monde[1], (ce qui se traduirait par un peu plus de 7,000$ par représentation). Cette décision a été immédiatement condamnée non seulement au Québec mais ailleurs au Canada et dans de nombreux pays. Ce sont d’abord cinq anciens ministres des Relations internationales, libéraux et péquistes, qui ont uni leurs voix pour s’adresser directement à la première ministre Fréchette et la prier de renverser la décision de son ministre[2]. Ils réfutent l’argument de Christopher Skeete selon lequel les représentations du Québec à l’étranger peuvent prendre le relais. Pour eux, « cette vision témoigne d’une incompréhension profonde du rôle réel de l’Association et, plus largement, des mécanismes de la diplomatie d’influence ».

Le PLQ estime pour sa part que cette décision nuit directement à la réputation du Québec et y voit la perte d’un outil diplomatique historique. Du côté du Parti québécois, le porte-parole en la matière, le député Pascal Paradis, affirme qu’elle traduit une vision réductrice de la place du Québec dans la Francophonie et dans le monde. Mais les réactions ne se sont pas limitées au milieu politique, loin de là.

Une décision brutale et incompréhensible

Dans une lettre ouverte à la première ministre Fréchette, le sociologue et écrivain Gérard Bouchard insiste pour sa part sur les immenses profits que le Québec retire des activités de l’agence et met en garde contre les graves conséquences que sa disparition risque d’entraîner pour le milieu culturel québécois[3]. L’écrivain Pierre Nepveu exprime de son côté sa tristesse et son incrédulité et parle même d’une catastrophe pour les études québécoises. Il insiste lui aussi sur l’apport de l’AIEQ à la diffusion de la culture québécoise. Savez-vous, demande-t-il à la première ministre, qu’au Japon « dans des dizaines d’universités, des centaines de chercheurs enseignent et font rayonner le Québec, sa culture, sa société, au sein de l’Association japonaise des études québécoises ? » Très souvent, ajoute-t-il, l’AIEQ est leur porte d’accueil[4].

De leur côté, la Société royale du Canada et les milieux de la recherche universitaire ont fait front commun pour réclamer le maintien de l’Association. À l’instigation du président sortant de la Société royale, le professeur Alain-G. Gagnon de l’UQAM, une déclaration commune comptant les noms d’une cinquantaine d’acteurs importants du milieu a été signée en marge du congrès de l’ACFAS. Baptisé « Déclaration de Trois-Rivières », ce manifeste enjoint au ministère des Relations internationales et de la Francophonie de revenir sur cette décision perçue comme brutale et incompréhensible. Parmi les signataires, outre la présidente en exercice de la Société royale du Canada, des chercheurs des grandes universités québécoises et canadiennes : McGill, Sherbrooke, Montréal, UQAM, UQTR et Laval, Toronto, Moncton…

À ces voix se sont ajoutées, depuis, celles de chercheurs universitaires de la Suisse, des États-Unis, du Mexique, du Brésil, de la France, de la Suède, de l’Inde, de l’Irlande et de l’Italie. Et cette liste n’est pas exhaustive.

Des justifications fort mal accueillies

Devant tant de protestations, le ministre Skeete ne pouvait qu’être amené à justifier sa décision. Lors de l’étude des crédits, il a évoqué notamment des « enjeux de gouvernance » affirmant que l’AIEQ n’était pas en mesure de démontrer l’impact de sa mission. Faux !, rétorque le vice-président de l’Association, Martin Pâquet. À la suite d’une rencontre avec le ministre, l’AIEQ a préparé puis remis un rapport détaillant « dans une logique comptable » la contribution des partenaires et des membres bénévoles. Il ajoute que l’ensemble des données financières, organisationnelles, politiques et scientifiques démontre que l’Association représente un investissement stratégique unique pour le Québec.

Le vice-président de l’Association s’insurge également contre les allégations du ministre faisant état « d’écarts de rigueur inquiétants » sans étayer ses affirmations. Il ajoute que l’AIEQ publie chaque année des rapports sur ses activités et des états financiers validés par des experts comptables et adoptés, après examen, par son conseil d’administration.

D’autres propos tenus par le ministre ont également soulevé des inquiétudes. En réponse à une question du député Paradis, il a cité un colloque portant sur l’imaginaire des sexes, des genres et des sexualités dans les productions littéraires qui s’est tenu en Suède. Parlant de productions « nichées » et « plus académiques », il a déclaré : « Je ne pense pas que ce soit prioritaire pour le ministère. »

Dans leur lettre, les cinq ex-ministres des Relations internationales soulignent que c’est l’indépendance de l’AIEQ qui fait sa force et sa crédibilité. C’est précisément cette indépendance que l’on craint de voir sapée en même temps que l’AIEQ. « Ce qui est mis à mal, peut-on lire dans la Déclaration de Trois-Rivières, c’est le Québec à la fois comme sujet politique et comme objet d’étude alors que les nations minoritaires sont menacées d’effacement et que leur espace de liberté se rétrécit sans cesse. » Et comme pour faire écho à ces propos, le journaliste et écrivain Michel Jean affirme quant à lui : « En coupant les ailes d’un acteur important pour la diffusion de la culture québécoise c’est comme si le Québec renonce à croire en lui-même.

.

 

 

[1] Le Québec compte en tout 8 délégations générales, 11 délégations, 9 bureaux et 4 antennes à l’étranger. À cela s’ajoutent des représentations dans 2 forums internationaux.

[2] Ces ministres sont Sylvain Simard, Louise Beaudoin, Pierre Arcand, Jean-François Lisée et Christine St-Pierre.

[3] Le Devoir, 12 mai 2026.

[4] Le Devoir, 6 mai 2026.

Un commentaire

  1. Christine St-Pierre 2 juin 2026 à 8:48 pm-Répondre

    Excellent plaidoyer en faveur de l’AIEQ.

Laisser un commentaire