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Taxes, tarifs, surtaxes, déficit, guerre commerciale … voilà la litanie qu’on entend partout sur la planète depuis que Trump-Ubu a redémarré sa grande « Pompe à Phynance ». Sans oublier non plus les fluctuations des indices et des taux de ceci ou de cela, la productivité, le profit, le rendement, le PIB et autres acronymes qui défilent à la chaîne. Tout cela relègue au second plan le drame des travailleurs étrangers pris en otage et qui font néanmoins rouler une bonne partie de l’économie du continent nord-américain. Au Québec, par exemple, nous avons tous été éclaboussés par le scandale des permis de travail «fermés». Et chez nos voisins du Sud, l’actualité permet tous les jours de constater l’omniprésence et la vie de fugitif désormais menée par les travailleurs sans papiers poursuivis par l’Immigration and Customs Enforcement (ICE). C’est précisément de cela que nous parle le romancier américain Eli Cranor dans «À la chaîne», son deuxième roman traduit en français : d’un monde sans âme.
Michel Bélair
Dans cette histoire terrible où l’injustice et l’exploitation se conjuguent de toutes les façons imaginables, le nord-ouest de l’Arkansas n’est qu’une sorte d’immense « usine à poulets ». Les blocs brutalistes des usines de transformation Detmer Foods s’étendent, tout en bouffant le paysage, de Fayetteville à Springdale jusqu’aux frontières de l’Oklahoma, à l’ouest, et du Missouri, au nord. Chaque usine traite, chaque année, des dizaines de millions (!) de volatiles sur des chaînes de production roulant à un rythme absolument infernal de 175 poulets à la minute : les animaux y arrivent vivants et en ressortent sous forme de croquettes à frire. Think Great Again !
Dans cet enfer frigorifié, on travaille debout baignant dans une puanteur innommable, emmitouflé dix heures par jour sous d’épais vêtements protecteurs à une température de 5°C, répétant tout au long de la chaîne de production le même geste sur un bout de carcasse, toujours le même, à cœur de journée. Avec tout juste le temps d’avaler rapidement un sandwich le midi. Sans pause pipi ou autre: l’enfer, on l’a dit.
Personne ne peut évidemment supporter de telles conditions sans rien dire sauf, bien sûr, des travailleurs sans papiers, Mexicains pour la plupart … qui n’ont qu’à retourner chez eux s’ils ne sont pas contents ! Bref, des quantités négligeables, jetables, à jamais remplaçables. C’est là que Gabriela Manchaca et Edwin Saucedo gagnent leur croûte depuis de trop longues années.
Ils vivent dans le coin — et dans la même maison décrépie — depuis longtemps, arrivés avec leur famille, comme des milliers d’autres attirées par le « rêve américain ». « Gabby » a eu tout le temps de grandir dans un parc de maisons-mobiles, de fréquenter l’école publique, même de terminer le collège — où elle a rencontré son « Saucy »— et de rêver à l’université. Tout cela avant de voir sa famille désillusionnée retourner au Mexique la forçant par le fait même à se mettre à travailler elle aussi à l’usine.
Il y a déjà sept ans qu’elle y perd sa vie, tout comme Edwin qui lui perd de plus en plus les pédales en voyant leur existence se déliter dans les odeurs de viscères et de spray anti-bactérien de la chaîne de production. Edwin qui ne se remet pas du fait que Gabby ait perdu leur « bébé à venir » à cause de ces conditions de travail exécrables, qui s’est mis à boire pour oublier… et qui va bientôt commettre une bêtise irréparable. Ces deux-là, et la vie sans issue qu’ils mènent, incarnent le premier versant du drame qui se prépare.
Des vies vides
Le deuxième, situé à première vue aux antipodes de cette routine de petites misères accumulées, est plutôt inattendu. Il est centré sur une femme, Mimi, l’épouse du directeur de l’usine Detmer de Springdale, Luke Jackson. Mimi qui est d’abord et avant tout la mère de Tuck, le bébé de quelques mois qui est le centre de sa vie. Qui est devenu en fait toute sa vie. Malgré le luxueux décor d’opérette dans lequel elle vit, le lecteur se rendra compte rapidement que Mimi est tout aussi désespérée que peuvent l’être Edwin et Gabby. Carburant aux antidépresseurs depuis son accouchement, elle est d’une fragilité à faire peur et s’accroche à son bébé comme à une bouée de sauvetage.
Au début de cette histoire, on la rencontre lors d’une rare sortie avec ses copines — toutes épouses elles aussi de cadres supérieurs chez Detmer —, à discuter de tout et de rien (surtout de rien ) autour de grands pichets de Margarita. C’est là aussi que, l’alcool aidant, on constate que la pauvre Mimi est vraiment en train de sombrer, victime d’angoisses devenues quotidiennes… et, par la bande, à quel point Luke Jackson est un exploiteur sans âme qui n’arrive à penser qu’à sa seule petite personne.
Une fois ce cadre bien placé, une fois qu’on aura eu le temps de mesurer l’ampleur du vide dans lequel tous ces gens sont plongés, alcool ou non, le drame va éclater. Car après avoir été viré de l’usine, Edwin se venge en enlevant Tuck, le bébé des Jackson. Tout cela finira évidemment dans la violence et dans le sang, à l’américaine, sur un arrière-fond de gros pick-up et de carabine de chasse. Sans divulgâcher quoi que ce soit, disons que les scènes finales du récit mettent surtout en relief la résilience, le courage et l’intelligence émotive de deux personnages imprévus: Gabriella et Mimi.
Mais ce qui frappe tout au long, c’est la puissance inouïe de l’écriture d’Eli Craner (et de la traduction, il faut le souligner). Comme dans son premier roman disponible en français (Chiens des Ozarks, chez le même éditeur), il parvient à nous faire sentir la vacuité et la détresse de ses personnages englués dans une vie sans commune mesure avec … la vie. Par moment, on a l’impression d’être plongé au cœur d’un reportage de 60 Minutes sur les conditions de travail inhumaines auxquelles sont soumis les travailleurs sans papiers. Et ailleurs, on se voit envahi par le flot de bile qui rythme la vie de tous les jours, à l’extérieur comme à l’intérieur de ces usines de transformation où l’on déchiquète des âmes tout autant que des poulets. Brrrr.
Alors si jamais vous tombez sur un livre d’Eli Cranor, n’hésitez pas … mais soyez prêts à payer le prix de sa vision aussi sombre qu’éclairante de ce qu’est devenue l’Amérique des MAGA.
À la chaîne
Eli Cranor
Traduit de l’américain par Emmanuelle Heurtebize, Sonatine, Paris 2026, 320 pages.


