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L’affaire est complexe, c’est le moins que l’on puisse dire. Et l’on parle ici seulement du fait de nommer cette espèce d’acharnement qu’affichent les descendants des Européens arrivés sur les continents américains depuis le XVe siècle. Quel mot peut décrire à la fois le mépris, le déni, le dégoût presque, la volonté de domination, l’asservissement, l’exploitation systématique, la mise au ban … et maintenant la folklorisation des Premières Nations par les Blancs ? Bien sûr il y a un peu partout quelques très rares exceptions; des alliances sporadiques et des traités, souvent mal définis et plus ou moins appliqués. Mais comment expliquer cette oppression continue, systémique, toute cette violence encore face aux peuples qui jadis occupaient les deux Amériques ? Au Nord, chez nous, tout s’assombrit encore plus quand on songe aux disparitions inexpliquées et aux meurtres de femmes autochtones … C’est précisément sur ce douloureux constat que Craig Johnson se penche dans son plus récent roman, Morning Star.
Michel Bélair
« Et si je vous disais que les risques pour une femme amérindienne d’être assassinée sont dix fois supérieurs à la moyenne nationale ou que le meurtre est la troisième cause de mortalité chez les femmes autochtones ? (…) Et encore plus déchirant, la majorité des meurtres de femmes amérindiennes sont perpétrés par des non-autochtones sur des territoires possédés par les Amérindiens. » On trouve ces phrases et ces chiffres dévastateurs à la toute fin de Morning Star parmi d’autres tout aussi accablants colligés par Craig Johnson.
Toutes les statistiques concernant la violence envers les femmes, où qu’elles vivent sur la planète, sont bien sûr intolérables. Pourtant, elles s’étalent régulièrement à la Une des grands quotidiens et des médias d’information de tout type. Par quel moyen peut-on mettre fin à cette abomination ? Johnson, lui, a choisi de faire ce qu’il sait le mieux faire et de nous raconter une autre triste histoire de disparition.
Celle de Jeanie One Moon, dix-sept ans, qui s’est évaporée — comme 5 590 (sic) autres femmes amérindiennes cette année là selon le FBI —un soir d’automne venteux sous les premiers flocons de neige, entre Billings et la réserve Cheyenne de Lame Deer dans le Montana. Loin de son comté d’Absaroka dans le Wyoming, le shérif Walt Longmire s’occupe, presque par la bande, de cette disparition survenue un an plus tôt puisqu’il est là pour une autre raison. En fait, la chef de police de la réserve, Lolo Long, lui a demandé de venir enquêter sur une série de menaces de mort reçues par Jaya «Longbow» Long, la sœur de Jeanie et jeune basketteuse émérite.
Accompagné comme toujours par son ami Henry Standing Bear, Longmire a dès le départ l’intuition que ces deux histoires se recoupent et il aborde l’affaire en faisant le tour des témoins avec lesquels voyageait Jeanie avant de se volatiliser, puis de la famille élargie des deux jeunes filles. Il met du coup en évidence un portrait ahurissant des conditions dans lesquelles se voient forcés de vivre les habitants de la réserve située non loin de la frontière canadienne.
Mais il rencontre aussi là des gens — dont le père de Jaya — qui entretiennent des liens avec des suprémacistes blancs installés pas très loin à Billings, siège du comté de Yellowstone et ville la plus peuplée de l’État…
L’Arpenteur du Néant
Longmire et son fidèle complice ne peuvent s’empêcher de faire un lien entre la présence des néo-nazis et le nombre incroyable de disparitions dans le secteur de la réserve, mais ce n’est pas la seule piste qu’ils explorent. En rencontrant les proches des deux jeunes filles, ils découvrent les tiraillements qui déchirent la communauté cheyenne vidée de sa substance, réduite à la simple survivance, sans moyens: il flotte là un constat d’échec permanent — drogues, alcool, jeux, paris, violence domestique, prostitution, etc. Tout cela prend racine dans l’histoire encore récente où les Blancs ont constamment cherché à faire disparaître, de toutes les façons possibles, la « variable » Indien des Indiens — on n’a qu’à penser au triste chapitre des «pensionnats» des deux côtés de la frontière — en prétextant leur donner accès à la «civilisation». À un point tel que le désespoir quotidien a redonné vie à de sombres mythes ancestraux comme celui de l’Arpenteur du Néant qui prendrait possession des âmes cédant au découragement…Bref, on lira ici des pages d’une lourdeur accablante.
Ce qui n’empêche pas l’enquête de progresser à la vitesse grand V. Même profondément secoué par la constante proximité du néant qui assiège presque Lame Deer, le shérif découvre bientôt une importante cache d’armes dans un bâtiment abandonné et plus tard un entrepôt clandestin de produits explosifs, à Billings cette fois, dans un local appartenant à un suprémaciste. Tout cela sans même parler du sens de l’humour indéfinissable de Craig Johnson ou encore des plongées vertigineuses de Longmire dans la spiritualité amérindienne depuis déjà plusieurs romans. Ni d’ailleurs des talents exceptionnels de basketteuse de Jaya « Longbow » Long… car on parle beaucoup de basketball dans cette histoire puisque l’enquête se déroule en parallèle du tournoi National Native American Invitational auquel participe pour la première fois l’équipe des Ladies Morning Stars de Lame Deer. On vous laisse comme à l’habitude le soin de voir par vous-même ce qui arrivera à tout ce beau monde, si on trouve la trace de Jeanie quelque part… et si Jaya découvrira dans le basketball une façon de sortir du moule dans lequel même sa sœur se sentait prisonnière.
L’écriture puissante et évocatrice de Craig Johnson — et la traduction magistrale de Sophie Aslanides ! — font en sorte que ce roman résonne comme une sonnette d’alarme. Une autre. L’impressionnante galerie de personnages petits et grands — toujours justes, toujours crédibles quelle que soit leur particularité ou leur orientation — qui entourent Longmire s’enrichit à chaque nouveau roman, on en a encore des exemples remarquables ici. Mais il y a surtout que ces personnages servent d’abord à donner au récit qui se déroule sous nos yeux l’intensité, la texture même et la densité de la vie. Peu de gens savent comme Johnson mettre l’essentiel au cœur de tout ce qu’il écrit et c’est précisément ce qui fait de lui un grand écrivain toutes catégories confondues. Et si, par bonheur pour vous, c’est la première fois que vous plongez dans un de ses livres, sachez que près d’une vingtaine d’autres chocs majeurs déjà traduits en français vous attendent. Dans ce cas, bonne et longue route…
PS : On vous signale comme ça en terminant que 36 de la cinquantaine de chroniques Polar&Société disponibles sur le site En Retrait (en-retrait.com) ont été regroupées dans un livre : Chroniques d’un monde qui s’écroule publié il y a quelques semaines aux éditions Somme Toute-Le Devoir. Voilà, c’est dit.
Morning Star
Craig Johnson
Traduit de l’américain par Sophie Aslanides
Gallmeister, Paris 2026, 420 pages


