À propos de l'auteur : Michel Bélair

Catégories : Polar & Société

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Histoire d’os *

Les « années de plomb » ont marqué l’Italie de façon indélébile, plusieurs livres le rappellent toujours. Des attentats terroristes, de droite et de gauche, ont fait là des centaines de victimes innocentes tout au long des années 1970 alors que la société italienne menaçait, presque chaque jour, d’imploser. C’est ce qui arrive, l’histoire le démontre encore, quand un pays divisé est écartelé entre des gens qui défendent d’abord un parti ou, pire, une « cause ». Encore plus quand des « puissants » se servent de ce clivage pour jouer leurs propres cartes. Notez qu’on ne fait pas allusion ici à ce qui se trame chez nos voisins du Sud, non; plutôt à un très dur roman de Davide Longo publié en français l’automne dernier au Masque et disponible en poche depuis le début du mois (Points). Une véritable leçon de trumperie (sic) et de résilience à l’heure où la bouilloire américaine menace elle aussi d’éclater.

Michel Bélair

L’’histoire débute, aujourd’hui ou presque, dans l’Italie de Giorgia Meloni … mais on y est dès le départ plongé dans un film néoréaliste en noir et blanc : il pleut. Considérablement. Tellement qu’on n’y voit rien dans ce chantier boueux aux abords de Turin où des ouvriers viennent de découvrir un crâne humain puis, tout autour, un monceau d’ossements qu’ils ont déposés dans une sorte de hangar, à l’abri des trombes d’eau qui se déversent sans arrêt sur la scène éventrée. Dépêché sur les lieux, le commissaire Vincenzo Arcadipane ordonne la suspension des travaux jusqu’au lendemain et repart, à la suggestion du médecin légiste déjà sur les lieux, avec deux objets: un bouton en métal et un fémur qui porte des marques un peu bizarres. L’air de rien, tout est déjà joué.

Au total, on dénombrera une bonne douzaine de corps, peut-être plus même, dans la fosse commune. Mais Arcadipane — ni nous d’ailleurs — n’en saura pas plus puisque l’enquête est désormais confiée à une escouade venue expressément de Milan : elle se spécialise dans les « reliques » qu’on pense datées de la Deuxième Guerre mondiale. Bref, merci, on va s’occuper de tout cela. Vous pouvez retourner à vos dossiers et à vos enquêtes « ordinaires ».

Sauf qu’il y a un os, vous le savez déjà.

Se dresser contre le passé

Malgré tous ses problèmes personnels — il fume trop, mange mal et ne bande plus — , le commissaire Arcadipane est un policier méthodique et entêté. Encore plus quand la version officielle de la réalité ne concorde pas avec les faits. Ce qui est le cas ici puisque l’affaire de « la fosse commune oubliée » est rapidement classée, quelques jours après sa découverte, comme un triste vestige du dernier grand conflit mondial. Point. Rideau … Sauf que Vincenzo Arcadipane sait pertinemment, lui, que ce n’est pas le cas : les traces laissées sur le fémur qu’il a emporté quelques jours plus tôt pour fin d’analyse rapide, sont celles d’une plaque en métal utilisée dans les hôpitaux italiens à compter des années 1970 pour réduire les fractures. Et au moins une partie du « triste vestige » est, disons, mal datée. On s’en doutait déjà un peu …

Le commissaire comprend donc très vite qu’il avance en terrain miné : Que faire ? Se taire? Il est facile de comprendre que les enjeux sont énormes puisque « les autorités » ont décidé d’enterrer l’affaire rapidement sans fouiller vraiment. Et probablement pour une deuxième fois. C’est dégueulasse, non?… Et tout cela au moment où tout va mal et qu’il vient même de commencer à voir une psychologue un peu folle dans l’espoir de régler ses problèmes et de reprendre goût à la vie. Merdre ! Surtout qu’il ne peut faire confiance à personne, c’est clair. Sauf, bien sûr, à son mentor, son ancien supérieur retraité, Corso Bramard, qui lui a tout appris; et à Isa Mancini aussi, une jeune policière un peu «vive», crack de l’informatique, qu’il a plus ou moins, difficilement, prise sous son aile. C’est d’ailleurs elle qui a identifié l’origine des traces de vis sur le fémur … Il décide donc de tout raconter à Bramard et à Isa. Et, au bout du compte, ces trois-là, Arcadipane, avec tous ses problèmes, Isa la punk rejetée, et Bramard, le retraité, vont se dresser à eux seuls contre le passé.

Ce ne sera pas simple, on le devine. Mais Bramard connaît déjà une bonne partie de l’affaire puisqu’il enquêtait dans les années 1970 sur un groupe soupçonné d’avoir commis un attentat meurtrier; la seule affaire d’ailleurs qu’il n’ait pas résolue. À l’époque, il avait presque infiltré le groupe en se liant avec un certain Stefano Aimar qui boîtait légèrement suite à un accident de moto. L’homme et ses complices avaient disparu sans laisser de trace, mais voilà que le fémur analysé par Isa suffit à réveiller tous ses instincts de flic d’élite. C’est donc secrètement, sans en parler à personne, qu’ils remonteront tous les trois la piste, un indice à la fois.

Sans surprise, en fouillant minutieusement entre les lignes des rares dossiers qu’ils peuvent retracer, ils trouveront des choses absolument horribles: cache secrète, prison aux murs recouverts de messages tracés avec des bouts de métal, salles de torture … Tout cela — on s’en doutait depuis le début — sent la trumperie (sic) à plein nez. Disons même la dissimulation (« cover up »), une pratique devenue courante dans certains cercles politiques, américains et autres. Mais il ne suffit pas de savoir … et c’est la dure vérité que nous raconte d’abord ici Davide Longo.

Car au fond on peut penser que, à l’époque des « années de plomb », les horreurs qui se laissent deviner ici ont pu être commises par n’importe lequel des deux camps. On peut aussi penser, si on veut être plus actuel, à Guantanamo, à Abou Ghraib ou à Bachar al-Assad et à tous les ayatollahs et tyrans de quelque camp auquel on puisse faire référence … Bref, c’est triste à dire, la tendance semble se maintenir plutôt solidement.

Mais il y a d’abord et avant tout que cette triste histoire nous est racontée de façon magistrale dans une écriture tellement factuelle qu’elle nous replonge, oui, dans la vérité du néoréalisme italien. Noir et blanc. Avec tout plein de sanguinolentes taches grises. Ajoutez à cela des personnages d’une crédibilité et d’une humanité absolues … et vous vous mettrez, vous aussi, une fois la lecture terminée à chercher d’autres livres de Davide Longo.

* On me pardonnera d’utiliser ici le titre d’un autre roman exceptionnel de l’immense Donald Westlake.

 

Les jeunes fauves

Davide Longo

Traduit de l’italien par Marianne Faurobert

Collection Points, Paris 2026, 405 pages

 

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