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« Masculinisme », « incels » et « tradwives » sont des néologismes qui font désormais partie du vocabulaire quotidien de l’actualité, presque partout sur la planète. Et bien sûr, ils viennent avec le concept-tiroir de « valeurs masculines » visant à contrer les « privilèges » accordés aux femmes dans les sociétés modernes. On pourrait aussi ajouter que toute cette mouvance s’inscrit habituellement dans un contexte de contrôles divers, de dominations à la petite semaine et souvent même de violences plus que moins « discrètes ». Dans cette vision du monde, le rôle des femmes est de faire des enfants et de s’occuper du foyer familial. Point. C’est simple. Clair. D’autant plus qu’on peut de nos jours justifier n’importe quoi en gueulant plus fort, plus longtemps et plus souvent que les autres pour imposer ses idées. Voilà que Chrystine Brouillet se penche elle aussi sur ce sujet épineux dans son plus récent roman, et disons-le tout de suite, on n’en sort pas indemne …
Michel Bélair
Comme toutes les histoires de la doyenne du polar d’ici, De bon droit est à la fois une enquête policière tissée serré menée par une équipe efficace qu’on connaît bien … et une sorte de conte moral mettant en relief un monde qu’on croit bien connaître mais qui se dérobe sans qu’on puisse jamais en saisir les contours changeants. C’est précisément ce qui se passe ici.
Au moment où s’amorce sa 23e enquête (déjà !), Maud Graham ressent une sorte de « coup de vieux ». Ses parents sont à l’âge où il faut s’occuper d’eux et, autour d’elle, des collègues et des amis proches ont déjà pris leur retraite… Bref, elle commence à sentir le poids des années tout comme celui de cette société de plus en plus piégée par les réseaux sociaux, les technologies nouvelles et les cyber-manipulations de tous types. Surtout que, même dans la relativement paisible ville de Québec, le métier d’enquêteuse n’est pas vraiment devenu plus « léger » depuis que Graham traque les délinquants en tout genre. À preuve, dans cette terrible histoire à deux volets que nous raconte Chrystine Brouillet, on verra son héroïne affronter d’arrogants jeunes hommes «toxiques» convaincus d’avoir tous les droits.
Tout débute par une série d’agressions et de viols commis en fin de journée dans des lieux peu fréquentés. En questionnant les quelques victimes qui acceptent de parler, les policiers découvrent un même modus operandi. Les violeurs agissent habituellement en tandem. Ils enfoncent une cagoule sur la tête de la jeune fille visée et l’agressent en ne laissant aucune trace, ni empreintes, sauf parfois des signes de « domination » … comme une muselière, ou une laisse. Même si les détails s’accumulent au compte-gouttes, l’enquête dévoilera bientôt que les agresseurs connaissent chaque fois leur victime et donc qu’elle a été « choisie ».
Comme si tout cela n’était pas déjà très lourd, on suit aussi en parallèle une deuxième affaire. Elle concerne un autre odieux personnage et viendra recouper la première grâce à des acteurs secondaires orbitant autour de la mère de Maud Graham — dont on connaîtra tout des problèmes de santé. Cette histoire met en scène un homme violent et manipulateur qui — tiens donc ! — collectionne des artefacts nazis à l’insu de sa compagne au passé aussi trouble que douloureux. Tout ce beau monde, violeurs, victimes, nazi, personnages secondaires et enquêteurs en viendra à se croiser comme dans un film de Lelouch et comme parfois dans la vraie vie … mais on n’en est pas encore là.
Un pacte sordide
En réfléchissant à l’affaire des violeurs, et en essayant d’expliquer l’étonnante absence des agressions sur les réseaux sociaux, Graham en vient à postuler l’existence d’une sorte de pacte secret. Elle se rapproche ainsi grandement de la vérité puisque le lecteur sait déjà lui, depuis le début, que ces viols sont le fait d’adolescents de la Vieille Capitale membres du Clan, une sorte de club machiste animé par un individu aussi sombre que discret. Pire encore: leurs «performances» sont chaque fois «évaluées» et «notées», et les «gagnants» du «tournoi» sont censés toucher, en fin de parcours, un gros lot important. On me pardonnera l’indigestion de guillemets mais … ouf !
Mais ce n’est pas tout: quand Maud Graham décide de tester son hypothèse en sollicitant l’aide de tous les corps policiers, le portrait s’élargit tout à coup de façon dramatique. L’équipe de Graham découvre en fait que le même genre d’agression survient au même moment, — le vendredi, en début de mois —, un peu partout dans plusieurs villes situées entre Montréal et Québec, le long de l’autoroute 20. Il reste à établir la preuve de tout cela, mais disons qu’on fait face à l’horreur carabinée.
On n’en est pourtant pas à une horreur près dans ce roman. La femme du très riche homme violent, par exemple, a vécu une vie d’enfer avant de l’épouser. Elle a péniblement réussi à fuir un monde où on la traitait comme du bétail mais son passé fait d’elle une potentielle victime de chantage. À vie. C’est ainsi qu’elle est harcelée par le père d’un des adolescents dont on suit l’histoire, un véritable salaud sans aucune morale sous ses airs de promoteur séducteur … Qui a jamais dit d’ailleurs que Chrystine Brouillet racontait des histoires gentilles ? Ce n’est pas parce qu’on met en scène des vieilles dames, même bénévoles dans les hôpitaux, des étudiants de cégep et des hommes d’affaires charmeurs et richissimes qu’on évacue la réalité du monde. Bien au contraire. Ici, les adolescents violeurs sont des fils de bonne famille et le collectionneur nazi — dont on apprendra qu’il accumule les cadavres depuis longtemps — est un homme qui a réussi à amasser, « légalement », une fortune colossale dans divers secteurs financiers.
C’est peut-être d’ailleurs ce qui fait la force et la profonde originalité des romans de Chrystine Brouillet: cette façon qu’elle a de créer des personnages monstrueux qui sont le reflet d’un monde malade et déchiré puis ensuite de leur faire côtoyer la réalité quotidienne de voisins bien intentionnés et de matantes ordinaires qui boivent du thé cher. Le contraste est tellement marqué qu’il frappe tout de suite l’imagination et que tous les masques tombent. Surtout si vous rajoutez à cela — en passant à table ou en jasant de tout et de rien — deux ou trois recettes de cuisine et, pourquoi pas, quelques conseils de jardinage aussi …
En fait, avec cette longue liste de solides personnages qui entourent la policière et qu’on a vu vieillir au fil des années et des romans, c’est un peu comme si Chrystine Brouillet et Maud Graham faisaient partie de la famille: il fait toujours bon discuter avec elles. Même du «côté sombre de la Force».
De bon droit
Chrystine Brouillet
Druide, Montréal 2026, 418 pages.


