À propos de l'auteur : Robert Verreault

Catégories : International, Société

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Robert Verreault

Plusieurs pays africains ont renforcé ces derniers temps les lois réprimant l’homosexualité. Dernier en date, le Ghana, pays à majorité chrétienne, qui vient d’adopter une loi prévoyant jusqu’à trois ans d’emprisonnement pour toute personne ayant eu des relations homosexuelles et entre trois et cinq ans pour celles qui font «  la promotion, le parrainage ou le soutien d’activités LGBT+ ». Quelques semaines plus tôt, le Sénégal choisissait de doubler les peines pour les « actes contre-nature » qui sont passibles désormais d’un maximum de dix ans de prison. L’Ouganda, de son côté, applique l’une des législations anti-LGBTQ+ les plus répressives au monde, prévoyant même la peine de mort dans certains cas.

Promulguée en mai 2023 par le président ougandais Yoweri Museveni, la « Loi anti-homosexualité » (Anti-Homosexuality Act) punit sévèrement aussi tous ceux qui « font la promotion de l’homosexualité » ce qui inclut les organisations de défense des droits de la personne. De son côté, le régime militaire au pouvoir au Niger adoptait en février dernier un nouveau Code pénal qui criminalise pour la première fois l’homosexualité et prévoit des peines pouvant aller jusqu’à 10 ans d’emprisonnement. On pourrait aussi citer le Mali et le Burkina Faso qui ont promulgué de semblables législations. Il serait tentant, à première vue, de voir là un mouvement d’entraînement, une sorte d’effet domino, d’autant que la plupart de ces pays sont situés en Afrique de l’Ouest, mais la réalité est beaucoup plus complexe.

Des points communs mais surtout des dynamiques spécifiques

Christophe Broqua est anthropologue au CNRS. Ses recherches portent précisément sur les lesbiennes, gais, transgenres, intersexes et queers en Afrique de l’Ouest.  Malgré une tendance générale, nous dit-il, « chacun de ces pays a des dynamiques spécifiques qui doivent être analysées séparément. » Dans le cas du Sénégal, par exemple, il souligne que les tensions entre le président Bassirou Diomaye Faye et son ancien premier ministre, Ousmane Sonko, ont joué un rôle dans le durcissement de la lutte contre les minorités sexuelles, les deux hommes cherchant à renforcer leur soutien  populaire par ces mesures. Des mesures qui viennent, de surcroît, faire diversion face à un contexte économique difficile et un mécontentement social croissant. Les minorités sexuelles se retrouvent ainsi désignées en quelque sorte comme des cibles légitimes et font d’ailleurs l’objet d’insultes et de violences en plus de craindre l’emprisonnement[1].

Or, souligne Christophe Broqua, dans tous les cas cités les lois ne se contentent plus, comme c’était le cas auparavant, de condamner les pratiques homosexuelles mais elles visent également la « promotion » de l’homosexualité. Conséquence : les groupes de défense des droits humains et les programmes de santé publique sont durement touchés. Les ONG ne peuvent plus documenter les abus ou militer pour l’égalité des droits sans risquer l’emprisonnement, et la lutte contre la propagation du VIH connaît d’importants reculs. Selon les données de l’ONUSIDA, ce sont des décennies de progrès dans la lutte contre le sida qui risquent d’être effacés[2]. La peur d’être identifié ou dénoncé réduit fortement le dépistage, de nombreux patients séropositifs abandonnent leurs traitements pour les mêmes raisons et les professionnels de la santé craignent d’être poursuivis.

Et la religion dans tout ça ?

Les médias ont maintes fois évoqué ces dernières années le rôle que jouent des organisations religieuses conservatrices américaines, le plus souvent évangéliques, dans l’adoption de ces législations. Le fait est qu’elles sont présentes. Un rapport publié en octobre 2024 par l’Institute for Journalism and Social Change indique que ces mouvements anti LGBTQ+ ont augmenté leurs dépenses annuelles d’environ 50% en Afrique entre 2019 et 2022[3]. Quelque 17 organisations auraient ainsi dépensé 16,5 millions de dollars au cours de cette période. Mais pour Christophe Broqua ces acteurs externes sont loin d’être dominants. Contrairement à une image encore trop souvent répandue, l’Afrique n’est pas si perméable aux influences étrangères.

Un mal venu d’ailleurs

Il y a bien une organisation religieuse qui a joué un rôle clé dans la lutte contre l’homosexualité au Sénégal et c’est l’organisation islamique Jamra. Engagée à l’origine dans la lutte contre les drogues et les MTS, cette organisation est devenue avec les années le fer de lance des mouvements de lutte contre les minorités sexuelles. À ses yeux, l’homosexualité est un mal venu d’ailleurs et menace les valeurs religieuses et les traditions du pays. C’est sous l’impulsion de Jamra qu’est né un collectif baptisé And Samm Jikko Yi (ensemble pour la sauvegarde de nos valeurs) qui rassemble une centaine d’organisations religieuses, de mouvements sociaux, d’imams et de représentants de la société civile[4].

Une déviance venue d’Occident

On ne saurait trop insister sur l’importance des sentiments anti-impérialistes dans cette lutte contre les minorités sexuelles. Le 22 mai dernier, Ousmane Sonko, qui était alors toujours premier ministre du Sénégal, déclarait devant l’assemblée des députés: « Il y a une sorte de tyrannie. Aucun pays asiatique ne critiquera le Sénégal parce qu’il a légiféré sur cette question. Aucun pays arabe ne nous critiquera, aucun pays africain ne nous critiquera. Mais il y a un petit noyau qui s’appelle l’Occident … Et parce qu’ils ont les moyens, parce qu’ils maîtrisent les médias, ils veulent imposer leur diktat, leur culture, leur civilisation au reste du monde. » De ce point de vue, le durcissement des lois devient une forme de résistance, de rejet de l’Occident et doit être perçu comme s’inscrivant dans la lutte à l’impérialisme occidental.

Les paradoxes de la décolonisation

On a maintes fois souligné que la criminalisation de l’homosexualité était, en fait, un héritage direct du passé colonial mais, souligne Christophe Broqua, c’est plutôt la notion même d’homosexualité et l’idée d’une sexualité et de genres strictement binaires qui sont le legs des colonisateurs. On retrouvait traditionnellement dans de nombreux pays africains des figures témoignant d’une diversité des genres. Au Sénégal, par exemple, on retrouvait le goor-jigéen, ou « homme-femme » en langue wolof. Il s’agissait d’individus biologiquement masculins qui présentaient des attributs féminins et qui occupaient certaines fonctions sociales, leur statut étant reconnu et accepté par la communauté. (Avec le temps cependant, le terme a pris une connotation péjorative et a servi à désigner de façon méprisante les homosexuels.)[5]

Dans un discours prononcé lors d’un colloque soulignant le centième anniversaire de naissance de Frantz Fanon, l’un des pères de la décolonisation, Ousmane Sonko déclarait : « Tant que les structures mentales héritées du colonialisme demeurent, la souveraineté demeure inachevée. » Or ces structures, on le voit, demeurent bien présentes et l’on peut se demander dans quelle mesure il est possible de s’en affranchir.

 

 

[1] « Aidez-moi à sortir de cet enfer » : au standard de Stop Homophobie, la détresse des homosexuels sénégalais, Le Monde, 11 mai 2026.

[2] UNAIDS is deeply concerned about the impact of the harshening of a law against LGBTQ people in Senegal. unaids.org

[3] Following the Money-Inside the U.S. Spending Boom in Africa. IJSC, 23 octobre 2024.

[4] Sénégal : l’homosexualité dans le viseur d’une proposition de loi. TV5 Monde Info, 24 décembre 2021.

[5] Christophe Broqua, Goor-Jigéen : la resignification négative d’une catégorie entre entre genre et sexualité (Sénégal). Socio, la nouvelle revue des sciences sociales, 2017.

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