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Catherine Deneuve et Françoise Dorléac
Paul Tana
Revu deux très beaux films français du début des années 1960 sur TFO : La peau douce de François Truffaut et La vie de Château de Jean-Paul Rappeneau. Je suis tombé sur les deux en « zigonnant » d’un poste à un autre après le téléjournal de 22h de Radio-Canada (ma droguette de babyboomer fatiguée de la consommer mais ne pouvant pas m’en passer : quelle petite misère !).
Tout à coup des images dans un noir et blanc splendide apparaissent sur l’écran et je reconnais Françoise Dorléac en hôtesse de l’air bellissime avec le foulard noué sous le menton, porté au-dessus de sa toque: elle salue les passagers qui débarquent et Jean Dessailly sur qui elle a un « kick » et vice-versa. Quelle précision dans ce parcours où on suit l’écrivain (Dessailly), jusque dans sa plus basse et lamentable lâcheté bourgeoise : il cache son amante/hôtesse pour sauver sa réputation. Grand film, précis comme un film d’Hitchcock : le maître selon Truffaut.
Et quelques nuits après, vers la même heure, La vie de Château. Quel merveilleux film de Rappeneau ! Un formidable et drôlissime marivaudage avec comme arrière-plan le débarquement de 1944 sur les plages de Normandie : une bien allègre transgression! En avant-plan, la sœur de Françoise Dorléac : Catherine Deneuve : blonde, belle, légère, insouciante, gracieuse, sensuelle. Un pur objet de désir pour son mari, (Philippe Noiret) : bon bourgeois normand et terrien qui tente de calmer ses frivoles ardeurs parisiennes : elle veut quitter la province et découvrir Paris ! Et pour ses deux prétendants : le séduisant résistant (Henri Garcin) parachuté en pleine nuit et qui reste accroché aux branches d’un arbre; l’officier allemand (Carlos Thompson) qui occupe le château avec sa troupe musicienne et un peu soularde.
Trois hommes autour de Deneuve comme les trois prétendants qui convoitent notre Maria Chapdelaine mais dans un tout autre registre : fou, léger et joyeux !
Ce n’est pas Deneuve qui devait, au départ jouer dans le film, mais Françoise Dorléac. C’est ce que raconte Rappeneau dans son autobiographie : À vive allure que j’ai découvert peu de temps après avoir revu La vie de château : quel hasard!
Dorléac tourne avec Roman Polanski Cul-de-sac aux dates prévues pour le tournage de La vie de château. Rappeneau ne veut pas attendre et il lui demande, s’il peut engager sa sœur, à sa place, elle lui répond : « Si c’est ma sœur, ça va ».
Mais Deneuve, même si elle devenue très connue après Les parapluies de Cherbourg, gagnant de la Palme d’or à Cannes, n’a pas le même statut que Dorléac. Philippe Noiret qui s’attendait de travailler avec cette dernière a ses doutes : « Elle n’a pas la même énergie que Françoise. » (1)
Rappeneau et Noiret se rendent chez Deneuve pour une lecture du scénario. En quittant son appartement Noiret rompt le silence : « La question est : est-ce que ça aurait pu être pire ? ». Rappeneau lui répond : « Oui ça aurait pu. Elle a eu des moments. » (2)
Au début du tournage tous ces doutes seront balayés par la justesse de la voix, la précision des gestes, des mouvements de Deneuve. Le personnage ne pouvait être qu’elle.
Et là, en la voyant sur l’écran, on ressent cette certitude et comme spectateurs on ne peut penser qu’elle soit née du doute et de la fragilité précaire : compagnons obstinés du travail de création.
La vie de château, Rappeneau le voulait en couleur, mais la production n’avait pas assez d’argent et il a dû se contenter du noir et blanc. En regardant les images si lumineuses du grand Pierre Lhomme, le directeur de la photographie, on a aussi cette impression de certitude miraculeuse : le film ne pouvait être qu’en noir et blanc!
Il y a dans La vie de château une légèreté extraordinaire qu’incarne Deneuve avec son désir obstiné d’aller à Paris. Et elle y parvient : on la voit à la fin à bord d’un véhicule militaire (un camion, une jeep ? je ne me souviens pas très bien…) dans le cortège qui célèbre la libération de Paris le 26 août 1944 sur les Champs-Élysées. Avec Noiret à ses côtés, elle salue souriante et triomphale : elle est enfin à Paris ! Les soldats défilent, les Parisiens exultent : la fiction s’installe organiquement au beau milieu des images d’époque et voilà que surgit sur l’écran un autre grand moment de certitude!
Nos deux protagonistes sont là dans ce défilé historique mais ils ne peuvent y être évidemment … Nous le savons et acceptons avec joie le clin d’œil brillant et espiègle que nous fait Rappeneau.
Nabokov disait à propos du roman : « On ne peut pas lire un livre, on ne peut que le relire. » C’est la même chose pour les films, je crois. En revoyant ces deux longs métrages je me suis souvenu de l’envoi de son Littératures/1 (3) où il s’adresse à ses étudiants : « J’ai essayé de vous apprendre à éprouver un petit frisson de satisfaction artistique, à partager non point les émotions des personnages du livre mais les émotions de son auteur- les joies et les difficultés de la création.»
La redécouverte de ces deux films avec les magnifiques sœurs Dorléac m’a rappelé ces joies et ces difficultés : un grand bonheur !
- Jean-Paul Rappeneau avec Kéthévane Davrichewy;
Vive allure. Paris Grasset 2025, p 78-79
- Ibid.
- Vladimir Nabokov; Littératures 1. Paris Le livre de poche/Fayard 1987, p 506
La vie de château : Un film de Jean-Paul Rappeneau avec Catherine Deneuve, Philippe Noiret. France 1966/ 95minutes
La peau douce : Un film de François Truffaut avec Françoise Dorléac, Jean Dessailly. France 1964 / 113 minutes.


