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Paul Tana
Lamia, neuf ans, est assise à côté de son camarade Saeed, nous sommes dans la salle de classe d’une école située dans la région des Marais de Mésopotamie, dans le sud de l’Irak, à quelques jours de l’anniversaire du président Saddam Hussein.
Comme chaque année, leur enseignant, un moustachu autoritaire, un mini sosie de Saddam Hussein dont le portrait est accroché au mur au-dessus du tableau noir, tire au sort les noms des élèves et des tâches qu’ils auront à faire pour le grand jour : laver la classe, apporter des fleurs et, surtout, faire le gâteau du président.
C’est Lamia qui remporte le grand prix ! C’est tout un honneur qui lui incombe mais c’est aussi une magistrale malchance car nous sommes en 1990 en pleine guerre du Golfe (1) et sucre, farine, œufs, levure pour faire le gâteau ne courent pas les rues comme on dit. Quant à Saeed, lui, devra apporter les fleurs.
Leur enseignant les menace : appliquez-vous, ne me faites pas honte car vous savez ce qui pourrait vous arriver à vous et à vos proches !
Lamia, avec son coq en bandoulière, et Bibi, sa grand-mère, avec qui elle vit, partent en ville à la recherche des ingrédients. Mais Lamia, découvre que sa pauvre Bibi, qui est malade et sans ressources, a d’autres idées derrière la tête. Elle s’enfuit, rencontre son copain Saeed. Avec lui, elle va poursuivre sa recherche.
Les péripéties sont nombreuses, les personnages se perdent, s’égarent, se retrouvent dans cette ville où l’arnaque, le vol, le droit du plus fort, l’hypocrisie se sont substitués à l’affabilité et à la bienveillance civiles.
Nous avons devant nos yeux le fruit pourri de la dictature dépeint sans excès didactiques ou mélodramatiques. On le voit à travers les yeux de ces deux enfants au regard intense, insistant, obstiné, mais jamais sentimental.
Heureusement il y a le facteur qui a donné un passage à Lamia et à Bibi pour les amener en ville. Un personnage allègre et d’une grande humanité qui finit par rassembler tout le monde autour de la grand-mère que la maladie a fini par emporter.
Il les ramène tous aux Marais, ce lieu calme, féérique où on vit sur des îles flottantes faites de roseaux, ses embarcations de bois, où tout semble appartenir à un temps plus ancien, plus pur, en parfait contraste avec les ruelles labyrinthiques, les marchés délabrés de la ville où, à chaque coin de rue, au-dessus d’une arcade, sur une façade s’affiche le portrait de Saddam Hussein pour rappeler au peuple son omniprésence tyrannique.
Le gâteau du président est le premier film de Hasan Hadi et il a fait le pari d’utiliser des acteurs non- professionnels, pour la plupart. Une telle démarche nous renvoie au néoréalisme, à Vittorio De Sica, à son Voleur de bicyclette (1948).
Il y a, par exemple, une bellissime parenté, entre la scène du restaurant où Bibi a amené Lamia et celle de la trattoria du Voleur de bicyclette où Antonio invite son fils. Dans les deux scènes tout se passe de manière indirecte, dans le non-dit : on comprend tout mais rien n’est trop banalement explicite. Vraiment du très beau travail de la part d’Hadi.
Les deux films, de plus, sont construits à partir d’une idée très simple : dans le premier on recherche une bicyclette volée, dans celui-ci des ingrédients pour faire un gâteau.
La belle et essentielle simplicité qui est la base de toute œuvre d’art.
Ce pari de travailler avec des non-professionnels est une extraordinaire réussite car leurs visages restent longtemps imprégnés en nous tellement ils sont vrais et souvent bouleversants. Je pense à Bibi (Waheed Thabet Khreibat), la grand-mère, avec ses rides profondes, archaïques; à Lamia (Baneen Ahmad Nayyef ) formidable jeune actrice avec ses yeux curieux qui avalent le monde, les gens : tout le film est porté par son visage; à la douceur astucieuse et bienveillante du visage Saeed (Sajad Mohamad Qasem); à la bonté enjouée de Jasim, le facteur (Rahim Alhaj).
Avec Lamia et Saeed, ce sont les enfants qui sont au cœur de ce film. En les suivant dans leur ardente et pure recherche des ingrédients du gâteau, le film montre, avec précision, délicatesse, clarté et sans sensibilité naïve, leurs liens d’amitié.
Au-dessus de leurs têtes les incursions assourdissantes des F-16 américains annoncent les bombardements à venir. À la fin, les deux enfants, dans leur salle de classe, sous les bombes, malgré leur jeu pour déjouer la peur, sont irrémédiablement seuls et vulnérables. Poignante image! Suivie par celles de Saddam qui dans son palais richissime célèbre son 50ième anniversaire : il est tout souriant à côté d’un immense gâteau!
Le gâteau du président est, je crois, le premier film irakien que je vois. Il faut dire que les aléas de la distribution font en sorte que ce ne sont pas tous les films qui arrivent jusqu’à Montréal. Bien sûr il y a le « streaming », mais moi j’aime bien les grands écrans des salles de cinéma.
Ce très beau film est arrivé jusqu’à nous parce que son réalisateur a gagné, au festival de Cannes 2025, la Caméra d’or (meilleure première œuvre) de même que le Prix du Public de la Quinzaine des cinéastes.
Tous ces prix sont on ne peut plus mérités ! À voir !!!!
Le gâteau du président
Scénario et realisation : Hasan Hadi.Avec Baneen Ahmad Nayyef, Sajad Mohamad Qasem,Waheed Thabet Khreibat, Rahim Alhaj.
Production : Leah Chen Baker (Maiden Voyage Pictures, Working Barn Productions, Spark Features, Missing Piece Films).
Photographie : Tudor Vladimir Panduru.
Montage : Andu Radu.
Pays de production : Irak, États-Unis, Qatar.
Langue : arabe/anglais.
Durée : 102 minutes.
Étoiles : ****
(1) En 1990 l’Irak envahit le Koweït. Les États-Unis, à la tête d’une coalition de 35 États, bombardent le pays. L’ONU a de plus imposé un embargo entraînant des sanctions économiques et militaires.


