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Paul Tana
«Une photo à Saigon : coups de feu sur deux vies » est le dernier film documentaire du réalisateur québécois Kim Nguyen, à qui l’on doit « Rebelle », long métrage de fiction qui a été en nomination pour l’Oscar du meilleur film international en 2013.
La photo est celle que vous voyez reproduite en ombre chinoise au deuxième plan de l’affiche qui coiffe mon article. Vous la reconnaissez, elle est célèbre, emblématique : « L’exécution de Saigon ». Elle résume la violence, la brutalité de la guerre du Vietnam et de toutes les guerres.
C’est Eddie Adams, photographe de l’Associated Press, qui l’a prise le 1er février 1968 au moment de l’offensive du Têt pendant la guerre du Vietnam (1). Adams a acquis une immense notoriété et gagné un prix Pulitzer en 1969.
Depuis les 50 dernières années les personnages que l’on voit à droite et à gauche de l’affiche sont restés, eux, dans l’anonymat le plus absolu et pourtant ils ont une relation importante avec la photo d’Adams.
À droite ce sont les enfants de Nguyen Van Lem, le combattant du Front de libération national (Viet Cong) qui a été abattu par le brigadier-général Nguyen Ngoc Loan, chef de la police nationale. La femme à gauche s’appelle Mai Ly, elle est la première épouse de Vinh, un soldat sous le commandement du brigadier-général Loan qui a assisté à l’exécution.
Au centre, chevauchant son scooter : Vo Trung Dung, journaliste de Saigon/Hô Chi Minh-Ville. Il a commencé sa carrière de journaliste en raison de la photo d’Adams.
Beaucoup de choses ont été écrites sur cette photo et ses protagonistes (2), sur la photographie de guerre, la fonction de la photographie dans la mémoire collective. Et le film nous propose des réflexions intéressantes sur ces sujets : Hall Buell, éditeur de la photographie de l’Associated Press, nous rappelle qu’une photo nous oblige à la regarder et conséquemment « s’imprègne dans notre mémoire ». Tandis que les images en mouvement de la télé passent sans laisser de traces …
Mais ces réflexions, les réflexions qui surgissent de la photo elle-même à qui, en passant, on donne une voix – un artifice narratif de mon point de vue vraiment problématique – ces réflexions donc aussi justes et belles qu’elles soient, pâlissent, c’est le cas de le dire, devant la puissance émotive des témoignages de ces personnages « anonymes » qui deviennent les véritables vedettes du film et l’élèvent vers des territoires où s’exprime l’indicible de la condition humaine.
Je pense aux divers témoignages de Mai Ly, à celui de la fin où elle raconte la mort de son mari américain qu’elle a épousé après avoir divorcé de Vinh et émigré à Montréal puis à Seattle. C’est tellement puissant qu’ici la fiction semble rejoindre le documentaire tant est vraie et sentie, forte et fragile, contenue et immense à la fois, la révélation de Mai Ly. Quel personnage !
Pour pouvoir obtenir un tel résultat sur un écran il faut qu’il y ait une relation de profonde confiance entre le réalisateur et ses « personnages ».
Tout le talent de Kim Nguyen s’exprime ici dans ces moments où il réussit à nous faire toucher leur âme.
Il en va de même avec les enfants de la victime. Kim Nguyen les accompagne dans la recherche des restes de leur père, pour qu’ils puissent enfin le libérer de ses attaches terrestres. Grâce au journaliste en scooter, ils retracent l’endroit précis où s’est déroulée l’exécution et c’est là, sur le bord de la rue, avec une poignée de terre en main, qu’ils font leur humble et émouvante cérémonie funéraire : leur père peut enfin faire la transition vers une nouvelle existence.
Je crois que ce sont ces moments, ces personnages, qui donnent au film toute sa profondeur.
Il y a au cœur même de « Une photo à Saigon : coups de feu sur deux vies » presque une dissonance provoquée par la tension qui surgit entre la célébrité de la photo et l’anonymat des personnages qui sont liés à elle. C’est l’émotion intense du récit de leurs vies qui prime sur l’histoire de la photographie d’Adams et/ou les réflexions sur la nature de la photographie tout court.
Si la photo d’Adams saisit la cruauté de la guerre du Vietnam, son ignominie, les personnages du film, eux, mettent à nu toutes les blessures d’un peuple qui semble encore hanté par elles.
Mais au-delà de cette guerre ou de la photo, ce que le film réussit à exprimer par-dessus tout, dans ses grands moments, c’est le grand vertige de vivre.
C’est ce qu’incarne My Li : inoubliable !
Une photo à Saigon
Coups de feu sur deux vies.
Hot Docs 2026 Meilleur long métrage documentaire canadien.
Scénario et réalisation : Kim Nguyen. D’après une idée originale de Dimitri Katadotis.
Production : Noble Film : Nabil Mehchi/ONF : Robert Vroom, Ariel Nasr.
Montage : Andrea Henriquez. Direction de la photographie : Glauco Bermudez, Van Royko.
Composition musicale : Mathieu Charbonneau
Pays de production : Canada
Année : 2026
Langue : anglais, français, vietnamien.
Durée : 90 minutes
Étoiles : ***1/2
(1) https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve/723
(2) Oriana Fallaci, La vie, la guerre et puis rien. Les belles lettres. Réédition de 2020. Dans ce livre il y a l’entrevue du brigadier général Nguyen Ngoc Loan faite en 1968.


