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Serge Truffaut
Habité en permanence par la détestation des médias, Fox excepté, le 19 septembre dernier Donald J. Trump a récidivé : par l’entremise de son réseau Truth Social, il a annoncé que les autorisations accordées à CNN, MSNOW, ex-MSNBC, et Politico afin de couvrir la Maison-Blanche avaient été annulées.
Dans la chronologie des faits qui rythment son inclination très prononcée pour la censure, un premier doit être relevé : il a communiqué sa décision sans en avoir informé son service de presse et en l’absence de Suzie Wiles, sa directrice de cabinet, donc cheffe de son gouvernement.
Au cours des mois antérieurs à cette énième interdiction, il avait intenté des poursuites contre le New York Times et le Wall Street Journal. Avant comme après ses deux offensives juridiques, le ministère de la Justice, qu’il a mis sous sa botte, a effectué une perquisition chez une journaliste du Washington Post, des assignations à comparaître ont été envoyées à des reporters du New York Times à quoi se sont ajoutées des campagnes d’intimidation contre ABC et Paramount, nouveau propriétaire de CBS.
Dans ce dernier cas, Trump a obtenu tout ce qu’il souhaitait : la nomination d’une jeune femme, Bari Weiss, qui partage bien de ses idées. Dans les semaines qui ont suivi son parachutage à la tête de l’information de CBS, Weiss s’est appliquée à l’amputation de la réputation de sérieux qui distinguait l’émission 60 Minutes depuis les années 1950.
En clair, cette femme ayant la réputation de pleureuse — elle s’est plainte à maintes reprises du sort qu’on lui a réservé au Wall Street Journal puis au New York Times, lorsqu’elle était leur critique littéraire —, a coupé les têtes pensantes et dirigeantes de ce magazine d’informations.
Depuis son retour à la Maison-Blanche, Trump a donc repris le cours de la censure là où il l’avait laissé au terme de son premier mandat sans aucun égard pour les décisions de justice. Dans le cadre, par exemple, de Jim Acosta, journaliste de CNN banni de la Maison-Blanche lors de son premier mandat, un juge d’une cour d’appel fédérale s’était fait remarquer en concluant son jugement ainsi : l’interdiction imposée par Trump relevant de l’arbitraire le plus grossier qui soit, il n’est même pas nécessaire d’invoquer l’article 1 de la Constitution qui consacre notamment la liberté d’expression.
FTC et FCC
La Federal Trade Commission (FTC) et la Federal Communications Commission (FCC) sont des administrations publiques qui ont été créées il y a des lunes afin d’être les régisseurs, les intendants de l’intérêt public. Dès son retour à la tête de l’exécutif, Trump s’est employé à gommer l’indépendance de ces organismes en les métamorphosant en caisses de résonance de ses biais idéologiques, de ses préjugés politiques.
Prenons la FTC. Son patron Andrew Ferguson estime encore et toujours qu’un éditorial peut être considéré comme une manœuvre commerciale mal intentionnée, que les slogans « Fair and Balanced » et « Without Fear or Favor » ne sont pas les buts d’un mandat ou d’une mission mais bien des objectifs de marketing qu’il faut combattre.
S’appuyant sur ces nouveaux principes, la FTC a attaqué Apple sous prétexte que la hiérarchisation de son fil des nouvelles se fondait dans la discrimination. De qui ? Des républicains. Quant à Media Matters, une ONG versée dans l’analyse de l’information produite par les médias, elle a été poursuivie pour avoir constaté que le réseau X défendait une politique de laisser-faire sur le flanc de la haine.
Un dernier fait, et non des moindres, concernant le grand chef de la FTC : en 2016 et 2017, il fut le clerc du juge Clarence Thomas de la Cour suprême. Autrement dit, le clerc du dur d’entre les durs du siège social du pouvoir judiciaire.
En ce qui concerne la FCC, son patron Brendan Carr a fait preuve d’une franchise brutale dès sa nomination par Trump. Devant les élus du Congrès, il a en effet martelé que la FCC n’est pas indépendante, car elle est et doit rester une extension du pouvoir exécutif. Ce faisant, après Dick Cheney et Donald Rumsfeld, Carr s’est fait l’avocat de la présidence impériale, de la concentration des pouvoirs au sein de l’exécutif.
Après avoir menacé ABC de lui retirer sa licence à cause des propos que l’animateur Jimmy Kimmel a tenus à plus d’une reprise sur Trump, il a mis fin à la distinction qui existait depuis des décennies entre les émissions de variétés et les services de nouvelles. En fait, le souhait de Carr est tout simple : faire en sorte que les personnalités politiques ne soient plus invitées par les divers « late shows » des réseaux nationaux.
Non content d’avoir renvoyé l’indépendance de la FCC dans les poubelles de l’histoire, voilà que Carr veut modifier les règles qui interdisent une trop grande concentration de l’information. À court terme, son objectif est simple : avaliser l’acquisition de Tegna, chaîne de télévisions régionales, par Nectar, une autre chaîne. Si Nectar parvient à ses fins, elle rejoindra 80 % des ménages américains, soit bien au-delà du plafond permis (39 %).
Si Ferguson et Carr ont agi de la sorte et continuent d’agir ainsi, c’est qu’ils sont là pour satisfaire une volonté de Trump : la prise de contrôle du marché des idées.
Amputation de la langue
Dans les semaines qui ont suivi son retour à la Maison-Blanche et conformément aux propositions contenues dans le programme politique élaboré par Heritage Foundation — Projet 2025, 900 pages — , Trump et ses affidés ont multiplié les ordonnances et mémos afin de réduire la langue à une peau de chagrin. Là nous ne sommes pas dans 1984, mais bien dans Fahrenheit 451.
Selon un inventaire effectué par le New York Times, il est désormais interdit à l’administration publique l’usage d’une centaine de mots. En fait, on estime que cette interdiction touche au-delà de 400 mots, les fonctionnaires ne voulant pas jongler avec des mots aux significations quasi-voisines à ceux officiellement interdits et donc s’exposant à des remontrances, voire à des punitions formelles.
Tous les mots employés par le monde LGBT, interdits. Il en va des LGBT comme du féminisme, du racisme, de l’immigration, des différences culturelles, de l’environnement, de la justice sociale, l’inconscience etc … Nous voici plongés dans un univers linguistique effarant et …
On demeure interloqué par la faiblesse des réactions. Par ce qu’il faut bien nommer une lâcheté morale. Car non seulement, Trump et ses vassaux ont agressé la fondation de la connaissance, ils passent leur temps à tordre le bras des administrations non fédérales pour qu’elles se soumettent à leur saignée linguistique.
Fairness Act of 1949
En 1949, les élus du Congrès adoptaient la loi dite de l’équité — le Fairness Act —, 22 ans après le Radio Act. Ce dernier obligeait les stations à produire des émissions d’affaires publiques. À réaliser des sujets pouvant contrarier éventuellement les pouvoirs publics.
Ce Radio Act a servi de base légale pour l’élaboration du Fairness Act. Dans les deux cas, c’est à retenir, l’égalité de temps accordé à chaque acteur de la vie publique, aux élus des différentes formations politiques n’était pas formellement fixée. C’est probablement là que le bât blesse, car la zone d’ombre induite par cette absence explique peut-être l’usage des forceps par plus d’un président.
En effet, John F. Kennedy, Lyndon B. Johnson, Richard Nixon et Ronald Reagan, surtout Reagan, ont consacré beaucoup de temps à massacrer ces lois. Par l’intermédiaire d’amendements, de nominations très partisanes, de diverses ordonnances, les uns et les autres ont toujours cherché à étouffer le droit du public à une information nette, claire, bien balancée etc…
De tous les présidents nommés, Reagan fut le plus nuisible. En 1987, sous sa gouverne donc, la FCC, alors responsable du Fairness Act abolissait celui-ci. Après des années de gestation, de préparation, la chaîne d’information continue Fox News était lancée en 1996 avec à sa tête Roger Ailes. Signe particulier de ce dernier, il fut le conseiller en communication de Nixon, Reagan et Bush père.
En clair, Trump et tous ses prédécesseurs républicains confirment ce constat du vieux Balzac : « L’honnêteté ne sert à rien. »


