À propos de l'auteur : Jean-Claude Bürger

Catégories : International

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Capture d’écran

Jean-Claude Bürger

En France, les lycéens ne sont plus à l’école. Ils sont dans la rue, et si ils ne sont pas partout en ville, ils sont certainement sur tous les écrans. On les voit, mêlés aux casseurs masqués et à ceux qui ouvertement, prennent plaisir à caillacer les CRS, (Compagnie républicaine de sécurité chargée en France, du maintien de l’ordre lorsque surviennent des désordres civils).

Les images ne rendent pas toujours justice à la réalité, il faut avoir fait de la télévision pour savoir à quel point on doit y diffuser systématiquement les images les plus spectaculaires, sous peine de n’intéresser personne.

De toute façon même si une grande partie de ces manifestations est pacifique, les scènes d’action ne manquent pas et les débordements lorsqu’ils surviennent, ont parfois des conséquences dramatiques.

Un mouvement qui se propage comme un incendie

Ce mouvement de protestation a débuté dans un établissement de Créteil en banlieue de Paris. Il s’est rapidement propagé à l’instar des incendies, qui ont ravagé le sud du pays cet été.

Après trois semaines, un premier bilan fait état de près de 6900 arrestations. De 21 placements en détention, provisoire. Plus d’une centaine de membres du personnel éducatif, deux cents étudiants et sept cents membres des forces de l’ordre ont été blessés.

Entre quatre et cinq cents lycées ont été fermés et  les dégâts y sont évalués  à une trentaine de millions d’euros, c’est-à-dire près de 50 millions de dollars canadiens. (1)

Les démocraties sont polymorphes, chacune va à son rythme; certaines évoluent doucement, d’autres subissent de multiples cahots ou tombent carrément en panne.

En ce qui concerne, la France, il y a des moments où l’on est tenté d’émettre hypothèse que le moteur qui l’anime est un moteur à explosion.

Les crises violentes, une tradition française

Comme des échos à la sorte de Big Bang que fut la révolution française de1789, des convulsions subites violentes et  souvent sanglantes agitent ce pays avec une régularité qui laisse ses voisins, et beaucoup de ses habitants effarés … Et ça ne date pas d’hier.

Il y eût les journées révolutionnaires de 1830 (les trois glorieuses, environ mille morts dont 200 soldats) celles de 1848 qui ont marqué la fin de la monarchie de juillet (plus de 5000 morts, 1500 fusillés sans jugement) … la Commune de Paris en 1871 (20 000 morts chez les révoltés, 1000 chez les soldats).

La guerre de 14-18 semble marquer une pause dans les désordres civils (on objectera peut-être qu’il y eut aussi des désordres militaires).

En février 1934 l’extrême droite, organise à Paris une manifestation qui tourne à l’émeute et fait plusieurs morts Place de La Concorde. J’en oublie certainement.

On peut penser que la guerre de 39-45  et le gouvernement de collaboration, a érigé  en France au niveau de vertu, l’opposition à l’autorité légale. La résistance à l’occupant a en quelque sorte donné une nouvelle légitimité à la notion d’insoumission.

On peut mentionner les spasmes liés à la guerre d’Algérie, même s’ils sont d’une nature assez différente.

En 1968 c’est la révolte étudiante qui bouleverse le pays et ses institutions.

Souvent une étincelle semble suffire pour  faire exploser ce pays devenu un véritable baril  de poudre. Plus près de nous en 2018, ce qu’on a appelé la crise des gilets jaunes (parce que les manifestants portaient à la manière d’un uniforme, le gilet jaune de sécurité des automobilistes qui est obligatoire dans les voitures françaises), a  été déclenchée par la décision de limiter la vitesse sur les routes secondaires à 90 km/h et par le prix de l’essence.

Ce mouvement a fait une dizaine de morts, plus de 4000 blessés parmi les manifestants et les forces de l’ordre. Il a coûté environ 200 millions d’euros (plus de 300 millions de dollars canadiens) Ce fut le premier défi rencontré par le président Macron lors de son premier mandat.

Des griefs légitimes, mais une crise plus vaste

La crise qui déchire le pays aujourd’hui vient ponctuer la fin de son second mandat.

Quel est son déclencheur ? C’est difficile à définir : vétusté des locaux d’enseignement ,  manque de professeurs,  horaires incohérents, effectifs trop chargés, manque de chauffage, manque de climatisation, difficultés et incohérences administratives lors du passage à l’université,  premier ministre qui déclare vouloir supprimer certains postes de professeur, alors qu’on ne trouve pas de remplaçant pour ceux qui s’absentent … la liste  des griefs est longue et même si à entendre les protestataires, les plus plus sérieux y côtoient parfois les plus futiles ils sont très certainement justifiés.

Il faut pourtant probablement chercher ailleurs les raisons de l’ampleur de ce mouvement. 

De  fait, il reflète l’état de crise dans lequel se trouve le pays.

C’est une crise multiple. Certains de ses aspects sont propres à la France, d’autres s’inscrivent dans un contexte plus vaste : celui du déclin de l’Europe et des incertitudes géostratégiques auxquelles elle est confrontée.

Un pays en perte de vitesse

Sur le plan financier, la France encourt une dette abyssale (119 % de son PIB). Année après année, les déficits budgétaires se succèdent, (ils sont de l’ordre de 5 %). On reproche au président Macron d’avoir alourdi la dette plus que tout autre président de l’histoire récente ( près d’un tiers). On peut dire à sa décharge que la crise du Covid porte une part importante de responsabilité dans cet état de choses mais les conséquences sont là : le gouvernement a perdu toute marge de manœuvre dans beaucoup de secteurs.

Dans un pays où l’on attend de la puissance publique, qu’elle tempère les inégalités sociales, et qu’elle permette à tous d’accéder aux besoins de base, certains commencent à parler d’impuissance publique.

Sur le plan économique, le pays fait face à la désindustrialisation, à la concurrence des pays asiatiques, et aux pressions économiques que les États-Unis font peser sur l’Europe. Le choc pétrolier dû à la guerre en Iran et au blocage du détroit d’ Ormuz accélère l’inflation, il augmente les difficultés quotidiennes (le litre d’essence coûte environ 3,50 $ canadiens). La baisse du pouvoir d’achat touche tous les Français.

Alors la crise étudiante qui sévit, présentement n’est probablement que le symptôme d’une crise économique et politique qui est en train de se transformer en crise sociale.

À l’horizon, les présidentielles

Sur le plan politique depuis juin 2024, date de la dissolution de l’Assemblée nationale par le président Macron, il semble impossible en France de dégager une majorité de gouvernement. L’extrême droite et l’extrême gauche pèsent de plus en plus lourd sur la vie politique. Les centres droit et gauche semblent atomisés, et sont le théâtre de luttes incessantes entre politiciens qui se détestent. Depuis cette dissolution quatre premiers ministres se sont succédé. Le dernier en date, Sébastien Lecornu, a réussi le miracle de tenir un an, il n’est pas certain qu’il tienne encore les six mois et quelques semaines qui séparent les Français de leur prochaine élection présidentielle.

Dans cette perspective, il faudrait beaucoup de vertu aux partis politiques pour ne pas tenter d’instrumentaliser la crise des lycéens à des fins partisanes.

Et comme chacun le sait, la vertu n’est pas particulièrement ce qui caractérise les partis politiques … Pas plus en France qu’ailleurs.

Pour l’instant en ce qui concerne les présidentielles, les augures semblent favorables à la droite de Marine Le Pen et Jordan Bardella.

Les lycéens ont sans doute été ravis d’entendre ce dernier affirmer le 9 octobre, lors d’une entrevue accordée à la chaîne de télévision LCI, qu’il a l’intention de rendre obligatoire, l’uniforme dans les écoles …

C’est probablement une excellente idée, pour calmer leurs légitimes angoisses en ce qui concerne leur avenir, tout comme celles de ce pays qui décidément semble perpétuellement au bord de la crise de nerf !

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