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Guy Parent
Les Européens rapatrient leur or d’Amérique. Les Pays-Bas ont annoncé, début septembre, avoir rapatrié 86 tonnes d’or de leurs réserves, prétextant un climat
« d’instabilité géopolitique ». Un peu plus de sept tonnes se trouvaient au Canada, le reste était entreposé à New York. La valeur de l’or transféré par la Banque centrale néerlandaise s’élève à un peu plus de 12 milliards de dollars US. La France a aussi procédé à un transfert de 129 tonnes d’or cette année. L’Allemagne pour sa part a rapatrié des États-Unis 111 tonnes d’or lors du premier mandat de Donald Trump en 2016.
Mais les alliés traditionnels des États-Unis ne sont pas les seuls à chercher de l’or.
De plus en plus de pays du Sud global échangent leurs devises américaines pour de l’or. La Chine remplit ses coffres depuis le début de l’année 2020 en se libérant peu à peu de ses obligations américaines et l’Inde accélère ses ventes de dollars depuis deux ans pour les transformer en or. Selon un rapport du World Gold Council, les banques centrales de différents pays ont acheté plus de 1 000 tonnes d’or au cours des quatre dernières années, soit l’équivalent d’environ 140 milliards de dollars US[1].
L’or, valeur refuge traditionnelle en temps de crise, vaut maintenant plus de 4 000 dollars l’once, on est loin des trente-cinq dollars de Bretton Woods. Plusieurs voient dans ces rapatriements une perte de confiance dans le dollar américain et dans la capacité des États-Unis de rembourser leurs dettes. Il va sans dire que les politiques économiques du 47e président des États-Unis contribuent amplement à cet effritement de la confiance mondiale, comme si au moment du déclin de l’Empire, un imprévisible et dangereux Commander in Chief en pilotait le naufrage. Du déjà vu dans l’Histoire.
Tout commence au New Hampshire
Pour comprendre la position dominante du dollar américain dans le monde face aux autres monnaies, il faut remonter le temps jusqu’à la conférence de Bretton Woods à l’été 1944. Alors que la Seconde Guerre mondiale entrait dans sa dernière année, le petit village du New Hampshire au pied du mont Washington a servi de décor à la naissance de l’ordre économique mondial dans lequel nous avons vécu pendant les Trente glorieuses, c’est-à-dire une architecture essentiellement dominée par le dollar américain, principale monnaie rescapée de la guerre.
L’idée fut d’abord de lier la valeur du dollar à celle de l’or pour 35 dollars l’once afin de garantir sa fiabilité et en faire la devise de référence devant les autres monnaies nationales. Seul le dollar pouvait être échangé contre de l’or, les autres monnaies ne pouvaient être converties qu’en dollars, mais les banques centrales des autres pays pouvaient demander d’échanger leurs dollars contre le précieux métal. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis disposaient des plus importantes réserves d’or au monde, ce qui garantissait la valeur de leur monnaie. Une nouvelle institution, le Fonds monétaire international (FMI) a été créé à cette occasion pour veiller à la stabilité des échanges monétaires et assurer la pérennité du dollar.
Le système a fonctionné pendant trois décennies, les autres pays se constituant des stocks de dollars, jusqu’à ce que la dette américaine gonflée notamment par la guerre du Vietnam dépasse les réserves d’or. De plus, certains pays, dont la France du général de Gaulle, ont commencé à exiger le changement de leurs dollars en or. Le président Richard Nixon décide en 1971 de mettre un terme à la parité du dollar avec l’or. Les États-Unis sont alors libres de créer et de vendre de la dette à l’infini en émettant des obligations, les fameux Treasury Bonds.
Lorsque des obligations viennent à échéance, il suffit d’en imprimer de nouvelles pour rembourser les anciennes et ainsi financer le déficit. La dette actuelle des États-Unis dépasse les 40 000 milliards de dollars, soit l’équivalent de 125 pour cent du produit intérieur brut américain, en termes clairs, la dette dépasse l’ensemble de la production économique annuelle des États-Unis. C’est comme si chaque Américain avait une dette personnelle de 119 000 dollars[2].
In God We Trust
La première puissance mondiale n’est pas en faillite pour autant et son dollar reste une référence éprouvée. C’est la seule monnaie échangeable partout dans le monde, elle sert à payer les transactions internationales, les opérations bancaires, les achats et ventes de matières premières, de pétrole ou d’armes, elle n’a pas de concurrent sérieux, ni l’euro, ni le yen japonais, ni le renminbi chinois, ni le rouble russe n’ont un tel rayonnement.
Pourtant, dans un rapport de la Banque centrale européenne, on peut lire que le pourcentage des réserves mondiales d’or dépasse maintenant celui des bons du Trésor des États-Unis[3]. En d’autres termes, les banques centrales de nombreux pays font davantage confiance en un précieux morceau de métal jaune qui dort dans une voute sans aucun rendement plutôt qu’à un papier émis par le Trésor américain promettant dividendes et remboursements. On observe une accélération des achats d’or dans le monde depuis l’hiver 2022. Certains y voient un lien avec le gel des avoirs russes à hauteur de 300 milliards de dollars par l’Union européenne, les États-Unis et le Canada dans les jours qui ont suivi l’invasion de l’Ukraine.
Même si la majorité des avoirs russes gelés sont en euros plutôt qu’en dollars, l’immobilisation de cet argent a envoyé un signal clair à plusieurs nations. Si les puissances occidentales peuvent interdire l’accès d’un pays aux avoirs bancaires qu’il détient à l’étranger, il vaut peut-être mieux les remplacer par quelque chose de plus solide qu’on gardera chez soi. C’est ce que semblent avoir compris plusieurs leaders de différents pays du Sud global qui depuis cette date se débarrassent de leurs bons du Trésor pour les remplacer par des lingots d’or.
D’autant que Washington s’est aussi donné le pouvoir d’agir de façon extraterritoriale grâce à son Foreign Corrupt Practices Act, qui lui permet de poursuivre tout pays ou entreprise du moment qu’elle utilise le dollar dans ses échanges commerciaux. Le simple fait d’utiliser le dollar rend vulnérable aux poursuites américaines.
Les BRICS+, un contre-pouvoir ?
Devant la toute-puissance et l’unilatéralisme autoritaire des États-Unis de Donald Trump, plusieurs pays du Sud s’inquiètent et commencent à s’organiser autour des BRICS pour se détacher progressivement de l’influence du dollar américain[4].
Fondé en 2006 par le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine, ce regroupement de pays s’est accru au fil des ans pour inclure aujourd’hui sept autres nations parmi lesquelles, l’Afrique du Sud, l’Iran, l’Arabie Saoudite, l’Égypte, l’Indonésie, l’Éthiopie et les Émirats arabes unis. Depuis, neuf autres pays se sont joints au BRICS à titre de partenaires : le Bélarus, la Bolivie, Cuba, le Kazakhstan, la Malaisie, le Nigéria, l’Ouganda, l’Ouzbékistan, la Thaïlande et le Vietnam. Les pays du BRICS représentent plus de la moitié de la population terrestre, quarante pour cent du PIB mondial et vingt-six pour cent des échanges commerciaux. Le but avoué est d’agir comme contre-pouvoir au G7 et au système économique occidental auprès des pays émergents.
Une banque pour le Sud ?
En 2014, les BRICS ont créé leur propre banque de développement la NDB dont le siège social est à Shanghaï dans le but de jouer un rôle comparable à celui du FMI et de la Banque mondiale[5]. La New Development Bank investit dans des projets d’infrastructure, les routes, les énergies vertes, l’assainissement de l’eau, la construction d’écoles et d’hôpitaux et le développement des communications numériques. Sur son site, la banque indique que quarante pour cent de son financement va à des projets qui contribuent à l’adaptation aux changements climatiques et à la transition énergétique. Le total des investissements s’élève à 30 milliards de dollars, ce qui est bien peu comparativement aux 500 milliards de la Banque mondiale et aux 1 000 milliards des grandes banques chinoises.
Soit dit en passant, en termes d’actifs, les quatre principales banques chinoises trônent au sommet du système bancaire international suivies en cinquième position de l’américaine JP Morgan Chase[6]. Est-il besoin de souligner l’importance du rôle que joue la Chine dans l’architecture financière des BRICS ?
Mais les bonnes intentions tardent à se concrétiser. L’ancien vice-président de la banque Paulo Nogueira Batista dénonçait à la fin de 2023 les lenteurs de l’institution dans les déboursés et l’actualisation des projets[7]. La NDB n’échappe pas non plus aux aléas de la géopolitique, les tensions entre la Chine et l’Inde, les sanctions contre la Russie et les crises politiques internes qu’ont connues le Brésil et l’Afrique du Sud contribuent également à une certaine lenteur pour ne pas dire une paralysie partielle de l’institution. Même si les BRICS cherchent à encourager l’utilisation des monnaies locales, soixante-cinq pour cent des prêts et des emprunts de la NDB se font toujours en dollars américains. Le reste est en renminbis, roubles ou roupies.
Une devise commune ?
L’idée d’une monnaie commune pour les pays du BRICS+ traîne dans le décor depuis la fondation du groupe, l’objectif avoué étant de se libérer de la toute-puissance économique des États-Unis et de son dollar en créant une autre devise. Le président brésilien Lula da Silva et son vis-à-vis russe Vladimir Poutine en sont les principaux instigateurs. Pour l’anecdote, Paulo Nogueira Batista raconte qu’on a même pensé à donner un nom à cette monnaie commune. Les monnaies locales des membres fondateurs du BRICS commencent toutes par la lettre « R » : le renminbi chinois, le rouble russe, la roupie indienne, le real brésilien et le rand sud-africain, l’idée fut lancée de baptiser cette devise le R5, mais on a vite abandonné quand on s’est rendu compte que ce n’était pas le cas des devises des autres pays membres.
Peu importe son nom, l’établissement d’une monnaie commune aux pays du BRICS+, n’est pas encore mûr selon Vladimir Poutine. La Russie s’étant fait saisir des actifs équivalents à 300 milliards de dollars après son invasion de l’Ukraine, le président russe échaudé, jouerait de prudence en se retenant d’intervenir dans le système monétaire international pour détrôner le dollar, déplaire à son ami Donald Trump et risquer de nouvelles sanctions. La déclaration commune du Sommet de Rio ne parlait d’ailleurs plus de cette idée[8].
Il faut dire que le géant chinois de son côté n’a pas de réel intérêt à voir se développer une monnaie commune aux BRICS+ au moment où sa monnaie, le renminbi essaie d’acquérir lui-même le statut d’unité monétaire de réserve derrière le dollar américain, l’euro, le yen japonais et la livre sterling. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, à peine 1,99 pour cent des réserves mondiales sont en argent chinois. À titre de comparaison, le dollar canadien constitue quant à lui 2,48 pour cent des réserves internationales[9]. La Banque populaire de Chine exerce un contrôle strict sur la valeur de sa monnaie en fixant tous les jours son taux de change de sorte à l’empêcher de fluctuer librement selon la demande du marché, contrairement aux monnaies du G7 comme le dollar, l’euro ou le yen japonais.
Le contexte géopolitique mondial actuel et les divisions au sein même des BRICS font en sorte que l’idée d’une monnaie commune pour les pays du Sud global va sans doute rester une idée encore longtemps.
Un désamour persistant
Plus de quatre-vingts ans après cette rencontre historique dans un petit village du New Hampshire en pleine guerre mondiale, le statut dominant du dollar américain, quoiqu’ébranlé, est encore bien en place. C’est par lui que l’empire américain impose son pouvoir et sa force, d’abord économiquement, puis militairement et politiquement. C’est grâce au dollar que tout tient en place, seule monnaie reconnue et échangeable partout dans le monde.
Mais trop de pouvoir entraîne des excès. Il suffit, pour qu’on s’interroge sur ce pouvoir, qu’un président américain joue sur la corde nationaliste de ses compatriotes en leur faisant croire que la générosité de leur patrie a été exploitée pendant des décennies par les autres nations et qu’il va enfin redonner aux États-Unis leur grandeur d’antan en imposant sa vision de l’America First à grands coups de tarifs douaniers.
Que ce même pays se donne le droit d’agir de façon extraterritoriale dès qu’on utilise sa monnaie en gelant des actifs où qu’ils soient dans le monde alors que cette même monnaie sert à presque tous les échanges commerciaux sur terre, voilà qui est de nature à susciter à tout le moins une certaine méfiance, sinon un vrai désamour.
Quand les pays du globe voient les États-Unis et leur puissance militaire incapables de gagner une guerre contre l’Iran déclenchée à l’instigation de leur protégé, le premier ministre d’Israël, lui-même accusé de crimes de guerre par la Cour pénale internationale ; quand ils voient les forces spéciales kidnapper en pleine nuit le président d’un pays étranger, fut-ce Nicolas Maduro et son épouse pour prendre possession des plus importantes réserves de pétrole au monde ; quand ils voient le locataire de la Maison-Blanche vouloir s’emparer du Groenland et faire du Canada le 51e état des États-Unis ; quand ils constatent la proximité de la famille Trump avec Moscou au point qu’un des proches de Vladimir Poutine est invité au mariage d’un des fils Trump ; quand ils voient le président américain incapable de faire cesser l’agression russe contre l’Ukraine alors qu’il prétendait pouvoir le faire en 24 heures, et que de surcroît, il tourne le dos à ses alliés de l’OTAN, pas surprenant que le désamour grandisse. Il suffit ensuite que la dette américaine culmine à plus de 40 000 milliards de dollars pour qu’on se pose de sérieuses questions sur l’inévitable déclin de l’Empire.
La dédollarisation de l’économie planétaire ne se produira pas du jour au lendemain, la devise américaine est encore beaucoup trop forte et omniprésente dans les réserves et les échanges mondiaux pour être brusquement remplacée par une autre devise[10]… ou par l’or.
Dans une entrevue au New York Times, le premier ministre canadien Mark Carney a mis en garde contre un système financier mondial trop dépendant du dollar américain. Ce n’est pas viable, dit-il[11], essentiellement parce que l’administration Trump agit de façon unilatérale avec ses partenaires commerciaux — dont évidemment le Canada — en imposant des sanctions ou des tarifs comme bon lui semble à des fins partisanes.
L’ancien gouverneur de la Banque du Canada constate qu’il existe une vague de fond qui tend à dédollariser l’économie mondiale et que cette tendance ne pourra que s’accroître au fur et à mesure que les pays prendront conscience de leur vulnérabilité face au dollar américain. Le premier ministre du Canada soutient qu’un système financier multipolaire comprenant d’autres devises que le dollar américain offrirait plus de souplesse. L’euro, le yen, le dollar canadien et les devises des BRICS incluant surtout le renminbi ont de beaux jours devant eux à condition, ajoute l’ancien banquier canadien, que la République populaire de Chine desserre le contrôle qu’elle exerce sur sa monnaie. Or c’est précisément ce que l’Empire du Milieu annonce vouloir faire au cours des cinq prochaines années, mais à la manière chinoise … lentement.
[1] https://www.gold.org/goldhub/data/gold-reserves-by-country
[2] https://www.lapresse.ca/affaires/economie/2026-08-19/la-dette-americaine-depasse-les-40-000-milliards-de-dollars.php
[3] https://finance.yahoo.com/markets/commodities/articles/gold-overtakes-us-treasuries-top-100334717.html
[4] https://www.brics2026.gov.in/about-us/
[5] https://www.ndb.int/about-ndb/members/
[6] https://www.forbes.com/lists/global2000/
[7] https://valdaiclub.com/a/highlights/brics-financial-and-monetary-initiatives
[8] https://dirco.gov.za/rio-de-janeiro-declaration-strengthening-global-south-cooperation-for-a-more-inclusive-and-sustainable-governance-rio-de-janeiro-brazil-6-july-2025/
[9] https://data.imf.org/en/news/imf%20data%20brief%20july%201
[10] https://www.swift.com/sites/default/files/files/rmb-tracker_january-2026.pdf?utm_source=chatgpt.com
[11] https://www.nytimes.com/2026/09/23/world/canada/mark-carney-canada-us-trump-tariffs.html?searchResultPosition=1


