À propos de l'auteur : Jean-Claude Bürger

Catégories : Canada, International

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Jean-Claude Bürger

​Voyagez-vous avec des armes à feu ?
Question surprenante lorsque de retour des États-Unis par la route, vous vous retrouvez enfin face à un douanier. L’interrogatoire rituel se termine généralement par cette question saugrenue, du moins pour les Canadiens, car le fusil mitrailleur fait rarement partie de leur panoplie de touriste.

Lorsqu’on réalise que nos 332 millions de voisins possèdent près de 400 millions d’armes à feu (1) on se dit qu’après tout, il est peut-être judicieux de s’assurer qu’un émule de John Wayne, ne décide pas d’entrer au pays avec son arsenal.

De fait les armes ne font pas non plus partie des bagages du touriste américain moyen (du moins pas de ceux qui passent par la douane). Malgré le Second amendement de la Constitution qui leur en donne le droit, la grande majorité des Américains ne possède pas d’arme.

Alors où sont donc ces 400 millions d’armes ?  Qui les possède ? Dans quel but ? Ces questions acquièrent une nouvelle pertinence à la lumière des événements du 6 janvier à Washington alors qu’une foule dont certains olibrius paradaient armés jusqu’aux dents s’est attaquée au Capitole.

Éléments chiffrés

En l’absence savamment légiférée de registres officiels des armes à feu, il n’y a que les recherches effectuées par les universitaires et les instituts de sondage qui tentent de fournir des éléments chiffrés.
Premier élément : Seulement 30 % des Américains possèdent une arme (2), donc on peut penser qu’environ 100 millions d’individus possèdent en moyenne quatre armes chacun. Les choses se compliquent un peu puisqu’une étude (3) nous apprend que 8 % des possesseurs d’armes détiennent dix armes ou plus. Ça fait quand même huit millions d’Américains, l’équivalent de la population du Québec, qui possèdent chacun une jolie puissance de feu.

Au fil du temps le nombre de détenteurs d’armes semble rester stable ou diminuer (4) alors que les ventes augmentent ce qui incite certains à penser que c’est le nombre d’armes par propriétaire qui augmente. On peut se demander pourquoi.

Protection personnelle ! C’est la première raison citée spontanément par 60 % des propriétaires d’armes à feu . (5) Ceux qui évoquent d’abord la chasse ou les collections citent également la protection contre le crime parmi leurs motivations (88 %). Il est vrai que les dernières statistiques du FBI sont assez terrifiantes : il y a eu en 2020, 21 500 meurtres dont 77 % ont été commis à l’aide d’une arme à feu.

Les bandits et les honnêtes gens

Alors y-a-t-il une sorte de course aux armements entre les bandits et les honnêtes gens ? Ce n’est pas impossible mais on peut douter de l’efficacité de la stratégie. Un individu est-il mieux protégé avec dix armes à feu qu’avec une seule? Et pourquoi le nombre d’Américains armés diminuerait-il si le danger ressenti est plus grand ?

Cherchons un peu plus loin : qui sont ceux qui possèdent ces armes pour se protéger ?
Les statistiques nous disent que les hommes blancs sont les plus susceptibles d’être armés (48 %) ils le sont plus encore s’ils habitent dans une région rurale, dans le Sud ou dans le Midwest. (6)

Par ailleurs 50 % des républicains et de ceux qui se définissent comme conservateurs déclarent posséder une arme (7) contre 22 % de ceux qui se disent démocrates ou de gauche. Paradoxalement ces derniers qui se « protègent » le moins, considèrent en plus grand nombre que la violence par armes à feu est un problème majeur… (73 % contre 18 %).

C’est peut-être ailleurs que l’on peut trouver des éléments d’explication à la concentration de la propriété des armes : par exemple en s’intéressant à l’augmentation de 30 % des ventes d’armes en 2020; une année record ! Il se trouve que c’est aussi l’année des violentes manifestations qui ont enflammé plus de 140 villes américaines, c’est également la période où s’est manifestée la renaissance de groupes belliqueux de droite aux USA.

Paranoïa complotiste

En 2020 à la suite de la mort de George Floyd victime d’un excès policier, des manifestations souvent violentes ont eu lieu dans de nombreuses villes. Ces désordres furent largement caractérisés par Trump et son attorney général William Barr comme faisant partie de tactiques coordonnées par les Antifa et d’autres groupes accusés de pratiquer de nouvelles formes de guérilla urbaine de type maoïste.  Rien de mieux pour alimenter une paranoïa complotiste de miliciens de droite qui sont d’ailleurs volontiers sortis se mesurer avec les émeutiers.

Ces milices armées privées, fruit d’une sorte de libre entreprise de la violence, il y en eu vers 1995 plus de 350. Le mouvement a fortement décru (8) à la fin des années 90, mais il a repris de la vigueur en 2008, lors de l’élection du président Obama. Elle fédéra les opposants suprémacistes blancs, les opposants au contrôle des armes à feu, et des libertariens inquiets à la perspective du renforcement des institutions fédérales prôné par les démocrates.

L’apparition du Tea party en 2009 qui légitima certaines de leurs idées, combinée à l’essor des théories complotistes véhiculées par internet fut propice à la résurgence de ces milices parfois lourdement armées. Celles-ci encouragées par la victoire de Trump qui refusa systématiquement de les critiquer, puis ulcérées par sa défaite sont passées à l’action de façon particulièrement spectaculaire le 6 janvier 2021 à Washington.

Il semble donc probable qu’outre les collectionneurs compulsifs des éléments patrouilleurs de frontières, miliciens survivalistes, révolutionnaires fantasmés, Three Percenters (3%ers), sympathisants Qu’anon ou autres Bougaloos possèdent une bonne partie de l’arsenal américain.

Le 23 juin dernier avec l’arrêt Bruen, les juges de la Cour suprême confirmaient que le droit des Américains de porter un pistolet pratiquement partout et en tout temps est garanti par la Constitution. Ils mentionnent quand même des exceptions comme les bureaux de vote et … les tribunaux. Preuve sans doute, qu’on peut être des héros de la droite conservatrice sans être suicidaires.

Si la tendance se maintient comme disait Bernard Derome en d’autres temps… C’est une perspective peu réjouissante.

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