À propos de l'auteur : Robert Verreault

Catégories : Livres

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Robert Verreault

En juillet 1964, le sénateur de l’Arizona, Barry Goldwater, recevait l’investiture du Parti républicain en vue de l’élection présidentielle qui devait l’opposer à Lyndon B. Johnson. Farouchement anti-communiste, libertarien dans l’âme, cet homme qui se disait prêt à faire usage de l’arme nucléaire au Vietnam était l’un des six sénateurs républicains ayant voté contre la loi sur les droits civiques, loi qui visait à mettre fin à toute forme de discrimination.

Sa nomination constitue une date charnière dans l’histoire du Parti républicain. Elle marque le moment où les modérés et les progressistes quittent les rangs de la formation et laissent place à ses éléments les plus conservateurs pour ne pas dire les plus radicaux. Dans un discours prononcé lors de cette convention, Goldwater se défendit des accusations d’extrémisme qui pesaient contre lui. Une phrase devait marquer durablement les esprits : « Permettez-moi de vous rappeler que l’extrémisme dans la défense de la liberté n’est pas un vice et que la modération dans la poursuite de la justice n’est pas une vertu. » Devant le tonnerre d’applaudissements qu’il suscita, Goldwater dut par deux fois faire une pause en prononçant ces mots.

La phrase, cependant, n’était pas de lui mais d’un spécialiste de la philosophie politique, Harry J. Jaffa, un homme qui a exercé pendant des décennies une profonde influence sur les milieux conservateurs américains. Et si Goldwater essuya une cuisante défaite, sa nomination témoignait d’une nouvelle mouture du conservatisme et pavait la voie à Ronald Reagan et, plus tard, à Donald Trump. Jaffa n’est que l’un des nombreux intellectuels qui, de Harvard à Silicon Valley, ont travaillé au fil des ans à développer l’assise idéologique de ce qu’il convient d’appeler la Nouvelle Droite, lui fournissant tout un argumentaire et précisant ses objectifs.

C’est à l’histoire de ce travail intellectuel, qui est aussi l’histoire d’une radicalisation, que Laura K. Field consacre son ouvrage, nous permettant ainsi de discerner les lignes de force qui structurent le mouvement Maga. Field distingue d’emblée trois groupes distincts au sein de MAGA : les Claremontois, qui vénèrent les Pères fondateurs, les postlibéralisme qui promeuvent une conception du bien commun d’inspiration fortement religieuse et les nationalistes-conservateurs qui nourrissent le mythe d’une société américaine traditionnelle fortement idéalisée. Ces groupes, il faut le noter, ne sont pas des formations hermétiques et mutuellement exclusives. Ce sont plutôt des pôles d’attraction qui partagent certaines convictions et qui, par moments, mettent leur énergie en commun comme ce fut le cas lors de la rédaction du fameux Projet 2025.

Des idéaux prémodernes

Le mouvement claremontois gravite autour d’un groupe de réflexion (think tank) californien, le Claremont Institute fondé en 1979 par des étudiants de Jaffa. Il est donc fortement influencé par Jaffa lui-même mais aussi par son maître à penser, le philosophe Léo Strauss. Proche des originalistes, qui estiment que la Constitution américaine est un texte immuable qui doit être interprété selon sa signification originale, il s’en distingue cependant en ce qu’il s’intéresse non pas tant au texte de la constitution qu’aux principes mêmes qui animaient les Pères fondateurs.

Fidèles à la pensée de Strauss, dont ils appliquent les méthodes, ils estiment que la Constitution américaine repose sur des idéaux prémodernes et résulte d’une synthèse unique des préceptes bibliques, de la philosophie grecque et de théories politiques issues des Lumières. À leurs yeux, la société américaine ne peut s’épanouir qu’à l’intérieur d’un espace moral commun. Ainsi, Jaffa écrira que « … les Pères fondateurs n’ont jamais conçu les bienfaits de la liberté en des termes autres que moraux. Ils n’ont jamais imaginé que cette liberté pouvait s’étendre à l’exhibitionnisme des lesbiennes, aux sodomites, aux avorteurs, aux accros à la drogue et aux pornographes. »

Lors des élections présidentielles de 2016, le Claremont Review of Books, porte-étendard du Claremont Institute, publiait un article intitulé The Flight 93 Election qui visait à vaincre les scrupules des conservateurs encore réticents à voter pour Trump. Le vol 93 est ce vol de la United Airlines détourné par des terroristes le 11 septembre 2001 et qui s’écrasa en Pennsylvanie après que des passagers se soient soulevés et aient empêché que l’avion n’atteigne sa cible initiale à Washington. L’auteur de l’article dresse une parallèle pour le moins étonnant entre cette attaque terroriste et l’éventuelle élection d’Hillary Clinton.

Dans ce scénario, les supporteurs de Trump font figure de héros qui sauvent la République d’une catastrophe dont elle risque de ne jamais se relever. « Si on nous emparons du cockpit, affirme l’auteur, le succès n’est pas garanti mais si nous ne faisons rien, la mort est certaine . » Le texte expose des griefs qui nous sont aujourd’hui familiers : les médias et les milieux académiques contrôlent la culture et s’opposent aux valeurs conservatrices, le système électoral américain est perverti par l’arrivée incessante d’étrangers « venus du Tiers-Monde  » et qui, n’étant pas de tradition américaine, votent contre les républicains. Et si Trump est un candidat plus qu’imparfait, la menace qui pèse sur les États-Unis est telle qu’il faut une grande gueule (a loudmouth) comme lui pour que les choses changent.

Le texte n’aurait peut-être pas dépassé le cercle relativement restreint des lecteurs du Claremont Review of Books si Rush Limbaugh n’y avait pas consacré l’une de ses émissions, le faisant connaître à ses millions d’auditeurs. Histoire de bien marquer son attachement aux valeurs de l’Antiquité, l’auteur de l’article avait usé du pseudonyme de Publius Decius Mus, un consul romain du IVe siècle avant notre ère qui avait sacrifié sa vie pour sauver la République. Il s’agissait de Michael Anton, qui fut un temps le rédacteur des discours de Rupert Murdoch et qui devint plus tard le directeur de la planification politique de Donald Trump.

De l’échec du libéralisme

Patrick Deneen, aujourd’hui professeur de science politique à l’université Notre Dame, est une figure centrale du deuxième courant identifié par Field, le postlibéralisme, courant dont se réclame le vice-président J.D. Vance. Catholique, tout comme Vance, et farouche ennemi du relativisme moral, Deneen s’est fait connaître en publiant en 2018 un livre intitulé Wha Liberalism Failed. Et si Rush Limbaugh attira l’attention sur les écrits de Michael Anton, Barack Obama fit de même pour Deneen lorsque qu’il plaça ce livre sur la liste de ses lectures préférées l’année de sa publication.

Au coeur de son argumentation, un constat sans appel : le libéralisme sous toutes ses formes (libéralisme classique, néo-libéralisme, libéralisme économique ou social …) ne peut que déboucher sur un échec car il est basé sur des prémisses, autonomie individuelle et conquête de la nature, qui ont un effet corrosif sur la culture et sur le tissu social.

Pour Deneen, comme pour bien d’autres conservateurs, le libéralisme n’a pu survivre que dans la mesure où il s’appuyait sur d’autres agents de cohésion sociale tels les croyances religieuses, les traditions, l’éducation … Il ne prédit pas l’échec du libéralisme. Pour lui, cet échec est un fait accompli et les élites libérales sont les despotes des temps modernes. Car l’individualisme qui est au coeur du libéralisme mène inéluctablement au déracinement, puis à la déprédation, à la désintégration sociale et, enfin, au despotisme.

Deneen préconise donc une forte décentralisation des pouvoirs au profit des autorités locales et lorsqu’il imagine quelles lectures devraient constituer une éducation idéale, il cite Platon et les études bibliques mais les penseurs de la modernité tout comme les écrits des pères fondateurs brillent par leur absence. Pour lui, l’éducation ne vise pas le développement de l’esprit critique mais le développement d’une forme de liberté que seule permet une discipline vertueuse et l’imposition de limites à ses désirs. Un professeur de droit constitutionnel à l’université Harvard, Adrian Vermeule, publia un critique élogieuse de ce livre.

Il exprima une réserve cependant : Deneer n’allait pas assez loin. Vermeule prône, en effet, la fin de la séparation de l’Église et de l’État et souhaite que celui-ci soit soumis à l’autorité spirituelle de l’Église catholique. La voie qu’il faut emprunter est claire à ses yeux: prendre progressivement le contrôle des structures de l’État par cooptation et s’en servir, grâce à « la main invisible de la Providence », pour éliminer les libertés jugées excessives et assurer la destruction définitive du libéralisme. Deneen ne tarda pas à se convaincre de la nécessité d’une action plus radicale.

Il fut le co-signataire en mars 2019 d’une lettre ouverte publiée par First Things, la publication phare de la droite religieuse américaine. On y lit que la vieille garde conservatrice a abdiqué devant la pornographisation de la vie quotidienne, la culture de la mort, le culte de la compétition et un multiculturalisme toxique. Dans ce contexte, le trumpisme est perçu comme une ouverture, une occasion d’instaurer un nouvel ordre moral.

Nationalisme contre impérialisme

En juillet 2019, se tenait à Washington la première conférence des Nationalistes Conservateurs ou NatCon à l’instigation de la fondation Raymond Burke, un organisme fondé par le philosophe israélien Yoram Hazon. Ce dernier, qui fut un temps conseiller de Benjamin Nétanyahou, est surtout connu pour son livre The Virtue of Nationalism dont on a dit qu’il constituait le fondement de la politique étrangère de Donald Trump. L’objectif de cet ouvrage est simple : réhabiliter la notion de nationalisme qui vient s’opposer à celle d’impérialisme dans une vision qui a quelque chose de manichéen. Il n’y a pas de troisième voie.

Ou bien on choisit un gouvernement international qui impose ses volontés aux États qu’il domine ou bien on opte pour l’État Nation qui assure le respect des traditions, de la culture et de la religion de chacun des peuples. Ainsi, pour Hazony, l’Union européenne n’est rien d’autre qu’une manifestation tardive de l’impérialisme allemand et la montée de l’extrême droite en Pologne, en Hongrie, en Italie, et ailleurs est l’expression légitime d’aspirations nationales et d’un refus de se soumettre aux élites mondialistes qui ne pensent qu’à leurs intérêts. La Nation serait donc gage de diversité (mais une diversité, il convient de le préciser, qui ne saurait exister qu’entre les États et non pas en leur sein). The Virtue of Nationalism fut publié en septembre 2018.

Un mois plus tard Donald Trump faisait les manchettes pour avoir affiché en ces termes son attachement au nationalisme lors d’un rallye à Houston : «Vous savez ce que je suis ? Je suis un nationaliste. Rien de mal à ça. Allez-y. Utilisez ce mot. » L’assistance répondit en criant USA ! USA ! Un texte publié dans le Claremont Review of Books résume bien les liens étroits entre Trump et le mouvement nationaliste : «Le trumpisme a une essence et cette essence c’est le nationalisme. Ce renouveau dépasse la personne même de Trump et son programme. » Est-il besoin de préciser que pour ces tenants du nationalisme conservateur la nation américaine est chrétienne, blanche et exempte du « wokisme néo-marxiste » ?

Issue elle-même des milieux conservateurs, Laura K. Field a le mérite de dresser un portrait dynamique des principaux mouvements qui animent MAGA et de rendre compte de leur évolution au fil des ans. L’impact d’événements comme la mort de George Floyd, les flux migratoires ou le refus de reconnaître la défaite de 2020 sont ainsi pris en compte. Tout comme le caractère fortement masculiniste de ces mouvements. Elle ne néglige pas non plus l’influence de personnalités de la droite alternative ou Alt-Right, des gens comme Steve Bannon, Stephen Miller ou Paul Gottfried, philosophe proche du néonazisme. Il en résulte un texte dense et détaillé qui s’adresse parfois à des gens déjà familiers avec son sujet mais qui a le mérite de tracer des repères fort bienvenus dans la nébuleuse du trumpisme.

 

Recension Furious Minds The Making of the magazine New Right Laura K. Field, Princeton Unniversity Press, 2025, 432 p.

2 Comments

  1. André Lachance 13 décembre 2025 à 8:04 pm-Répondre

    Très intéressant… Pour ce qui est du 3e groupe du MAGA, à mettre en parallèle avec l’oeuvre de Hannah Arendt qui faisait une différence entre le nationalisme propre aux États-nation – dont l’un des défauts est la tendance à imposer ses façons de voir aux groupes minoritaires – et la citoyenneté, qui permet à tous de participer aux débats de société, indépendamment de leur origine.

  2. Pierre Durand 25 janvier 2026 à 4:17 pm-Répondre

    Merci, belle découverte – en retrait – en suivant un hyperlien de LaPresse+. Votre recension rend la lecture de ce livre essentielle. J’ai le prérequis de l’âge pour vous avoir vu, lu, entendu, vous et vos collègues et pour apprécier la profondeur de votre travail et la réflexion associée au “slow click” (je ne sais si l’expression existe, j’imagine, mais votre travail est une bonne raison de l’adopter!)

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