À propos de l'auteur : Pierre Deschamps

Catégories : Livres

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De l’usage hypothétique ou avéré d’un tiers informatique est né un scandale qui a assombri la saison des prix littéraires en France : un auteur est présumé ne pas être celui du roman qui porte son nom en Une de couverture. De tous bords, les Fouquier-Tinville du microcosme parisien se sont depuis lancés dans une joute croquignolesque pour cerner le vrai et le faux, tout à la fois. Complot raciste ; cabale d’extrême droite ; conspiration des jaloux, des envieux, des ombrageux … désespoir de ceux et celles qui se sentent trahis par tant d’affront à la créativité humaine … Tous y passent. Le brouhaha est tel que l’on peine à suivre le fil de l’histoire.

Pierre Deschamps

Difficile pourtant d’ignorer que cette cacophonie autour du cas Orélien a de quoi faire surgir chez les plus engagés d’entre nous une ribambelle de questions dont voici quelques intitulés de joutes oratoires à n’en plus finir, dont les échanges seraient à n’en pas douter à faire pleurer de rire : le licite et l’interdit en création littéraire ; pureté du roman de la bête humaine ou roman bâtard d’un processeur sans âme ; l’intouchabilité de la fonction créatrice de l’auteur et la dangereuse dynamique de production illimitée du numérique …

Des affrontements les yeux dans les yeux qui pourraient révéler un malaise plus profond chez les humains que nous sommes : le milieu littéraire serait-il impérativement anthropocentré, refusant catégoriquement de partager la scène avec une vulgaire machine ?

Le plaisir innocent

Gérard de Nerval pouvait nous consoler des affres de la vie avec un poème d’avant l’avènement de l’intelligence artificielle intitulé El Desdichado [1]. Mais, maintenant que le cas Orélien tord les cerveaux, instille la méfiance, préfigure la mise à mort de l’imagination – humaine ; y en-t-il d’autre ? – qui pour ressusciter ce plaisir de lire innocent qui était jusqu’alors le nôtre ?

Une fiche d’identité

Douce époque que celle des historiens Lucien Febvre et Henri-Jean Martin qui résumaient bien au milieu du siècle dernier l’état civil du livre, et de ce fait le statut juridique de la page de titre, garante de l’authenticité humaine de l’origine d’un livre : « Le lecteur qui ouvre un livre nouveau, sait qu’il trouvera d’emblée, dès la première page, tous les renseignements qui lui en conseilleront la lecture ou l’inciteront au contraire à n’aller pas plus avant : sur la page de titre sont indiqués le nom de l’auteur, le titre de l’ouvrage, le lieu de l’édition, le nom de l’éditeur et la date de publication. La loi veille en théorie qu’il en soit ainsi. » [2]

Or depuis le surgissement du cas Orélien dans l’actualité littéraire, cet état civil du livre aurait cédé la place, excusez le jeu de mots, à l’état si vil du livre. Qui maintenant pour ne pas douter devant le nom en Une de couverture d’un roman ?

Mieux et plus rapidement que les autodafés, l’intelligence artificielle, matrice cybernétique inépuisable, porterait-elle en elle la fin d’une certaine forme de livre, celle issue de « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage », la maxime que Nicolas Boileau nous a léguée pour caractériser le labeur consenti de l’écriture humaine ?

Un Janus lexical

Heureux Yvan Leclerc, auteur de nombreux travaux sur Flaubert, qui, il y a peu encore, écrivait, sur le procès pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs intenté jadis à Gustave Flaubert pour Madame Bovary, que « l’acte délictueux commis par un écrivain, dans l’exercice de ses fonctions, est une œuvre de l’esprit et, pour notre auteur, Flaubert, il ne s’agit [que] d’une fiction, d’une œuvre d’imagination, d’une chimère, c’est-à-dire d’une invention ». [3]

Invention, mot anodin qui a pour synonyme celui d’imagination. Et aussi celui de mensonge. D’un côté, l’imagination d’un être humain qui serait au service d’un vrai livre ; de l’autre, le mensonge d’un géniteur informatique débitant ses octets sans âme. Deux versants d’une même réalité.

Le vrai et le faux

Tout juste avant de s’intéresser, dans Voleur de mots [4], au « sens éthique, juridique et esthétique » du plagiat, Michel Schneider rappelle que l’on n’écrit plus (ou presque) comme autrefois à la plume, au stylo, à la machine à écrire ou encore « au crayon parce que ça s’efface mieux ».

Du plagiat et de sa confirmation, le même Michel Schneider recommande d’ailleurs qu’il vaudrait mieux « renoncer au jeu stérile dans lequel on mesurerait par quelque onomomètre la fréquence d’apparition des mots empruntés et des tournures détournées, comme il faut abandonner tout espoir d’un critère rigoureux et incontestable ». Ce qui n’est pas sans faire écho à la recherche effrénée de l’authenticité humaine d’une œuvre – ou de son absence – pour départager entre le vrai de l’auteur et le faux de l’IA.

Une condamnation sans appel

En mai 1997, à la suite de la victoire de l’ordinateur Deep Blue sur le champion du monde des échecs, le Russe Gary Kasparov, qui pouvait vraiment ignorer que le cerveau électronique allait pouvoir un jour supplanter le cerveau humain ? Le micro-ordinateur ayant mis à portée de doigts le cybermonde, qui pour résister à l’envie de demander à l’IA Claude de fournir une belle tournure de phrase, un paragraphe élaboré avec soin, bientôt un long chapitre ; et, pourquoi pas, tout un texte à l’allure humaine ?

À coup sûr, on aurait aimé, à propos du volume d’Orélien, se contenter de dire, comme l’écrivit Gertrude Collier, amie d’enfance de Flaubert, dans une lettre au romancier dans laquelle elle condamne radicalement Madame Bovary : « …personne n’a pu lire ce livre sans se sentir plus malheureux, et plus mauvais. » [3]

Un plaisir autre

Or ce n’est pas ce qui semble être le ressenti, comme on dit aujourd’hui, des lecteurs d’Orélien qui affirment sans gêne avoir aimé le livre. Pourquoi avoir de la gêne, au fond, malgré ce qu’affirment doctement certains observateurs hautement patentés de la scène littéraire parisienne, vils croquemorts d’une activité humaine qui les a fait vivre et acquérir une quelconque célébrité, voire une très superficielle hauteur de vue. Qui pour lever le nez sur plus de 82 000 exemplaires d’Orélien vendus, en quoi, huit semaines ?

Le plaisir de lire un cyber-roman existerait-il au même titre que le plaisir de lire que « les flocons qui tombaient dru se transformèrent brusquement en grains de maïs qui tambourinèrent sur le large feutre de Jim Chee, se glissèrent dans sa veste d’uniforme et le firent frissonner » [5], en ce jour du 3 novembre, lequel marque le début de la saison où le Tonnerre dort, selon le calendrier des Navajos, Premier Peuple des États américains de l’Utah et du Nouveau-Mexique ?

Des liens anciens

Par égard pour le génie humain, on verra conséquemment à s’attarder sur quelques belles pages qu’on lira ou relira pour le bonheur d’avoir sous les yeux des scènes d’un monde ancien. Tout en ne pouvant ignorer qu’il ne saurait être possible de lire tout ce qu’il nous resterait à lire, ces paroles d’une chanson de Barbara tournant en boucle dans notre cerveau : Que tout le temps qui passe ne se rattrape guère, que tout le temps perdu ne se rattrape plus.

Attentif dès lors à retrouver d’anciens titres qui nous ont plongés dans un monde jusqu’alors inexploré, on posera devant soi Les Papiers de Walter Jonas, où Edda raconte avec une distance feinte que, dans l’attente de retourner en scène lors d’une représentation de l’opéra Cosi fan tutte, de Mozart, le dénommé Kurt l’a prise, enveloppés qu’ils étaient tous deux par les rideaux de scène : « Dès que j’ai pu, dira Edda, je me suis rajustée comme j’ai pu. Déjà Guglielmo avait fini de chanter : Hanno certo un gran perché, et le temps de prendre mon entrée, j’avais déjà une mesure de retard sur les chœurs […]. J’ai bafouillé mon Invan Despina et j’ai frôlé le fou rire. Je devais avoir l’air si étrange que tout le plateau a failli être pris aussi par le rire. » [6]

Des nébuleuses indécisions

Dans un sorte de marathon de lectures tardives et forcément inachevé émergeraient aussi quelques trouvailles de jadis qu’on regrettera, amer ou inconsolable, de ne pas avoir eu l’envie, l’occasion, le courage de relire, tant parfois – pauvre excuse – la somme des pages nous ferait hésiter. Pourtant pourquoi laisser s’oublier les Snopes de William Faulkner ? Volumineuse trilogie (Le Hameau, La Ville, Le Domaine) dans laquelle l’auteur raconte que : « Parmi les autres femmes qui mangeaient là, elle [Linda Snopes, la femme du sculpteur Barton Kohl, avec qui elle est allée combattre en Espagne, au sein des Brigades internationales] aurait pu porter n’importe quoi sauf un cornet acoustique et un cache-sexe, et c’est même le cornet acoustique qui aurait attiré l’attention. » [7]

Pour éviter rien de moins que le naufrage imparable de nos neurones nourris aux belles lettres, oserons-nous enfin la lecture d’anciens titres qui nous sont passés sous le nez sans qu’on veuille y plonger les yeux, coupables d’être d’une époque en quête éperdue de nouveauté ? Ainsi en est-il du Dernier Jour d’un Condamné, de Victor Hugo [8]. Oublié, rangé, jamais ouvert.

De presque disparitions

À l’abri du ressentiment, de l’humeur chagrine, des amours perdus, ces compagnons de solitude laissent parfois des traces inattendues sous forme de bribes orphelines. Où trouver dans le livre en question ce passage qui nous revient sans cesse en mémoire quand il est question du Nez qui voque : « Quand un livreur entre sans sonner dans une maison, qu’y trouve-t-il ? ». Troublé tout de même par l’oubli d’une suite qui s’est effacée de notre mémoire, qui sait si on se donnera la peine d’aller fouiller dans Romans [9] pour mettre un terme à cet effacement ?

Il est de ces livres qui restent, même quand ils nous ont quittés, même momentanément. Dont ceux que l’on a frivolement prêtés – on peut douloureusement se demander pourquoi. Un non-retour dont on n’imaginait pas alors tous les tourments qu’allait causer leur absence, privé de ne plus pouvoir lire à nouveau Christa Wolf raconter « une journée où elle constate qu’elle est surveillée en permanence par la Stasi », une journée qu’elle clôt en écrivant « qu’il n’est pas d’autre malheur que de ne pas vivre. Et au bout du compte, d’autre désespoir que de ne pas avoir vécu ». [10]

À croire que l’on ne se remet jamais tout à fait d’être en manque de lectures perdues, malaise qui perdurera tant et aussi longtemps que l’on ne consentira pas un beau matin à se procurer à nouveau l’un ou l’autre absentés. Dont Le Tentateur, de Hermann Broch, [11], sans doute l’exemple le plus lointain, le plus persistant d’une procrastination coupable, inexpliquée.

Octet or not octet
Une vaine querelle. Il y a déjà tant à lire … Faut laisser faire, et c’est très bien. [12]

 

 

 

[1] Jean Guillaume, « Les Chimères » de Nerval, Palais de Académies, Bruxelles, 1966, 171 pages.

[2] Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, L’apparition du livre, Albin Michel, coll. L’évolution de l’humanité 30, Paris, 1971, 538 pages.

[3] Yvan Leclerc, Madame Bovary au scalpel, Classiques Garnier, coll. Études romantiques et dix-huitièmistes 59, Série Flaubert, Paris, 2017, 240 pages.

[4] Michel Schneider, Voleurs de mots, Gallimard, coll. Connaissance de l’inconscient, Paris, 1985, 392 pages.

[5] Tony Hillerman, Le peuple de l’ombre, Gallimard, coll. Série noire 1852, Paris 1981, 245 pages.

[6] Baptiste-Marrey, Les papiers de Walter Jonas, Actes Sud, coll. Babel 15, Arles, 1989, 520 pages.

[7] William Faulkner, Les Snopes, Gallimard, coll. Quarto, Paris, 2007, 1 248 pages.

[8] Victor Hugo, Le Dernier Jour d’un Condamné, Gallimard, coll. Folio Classique 6247, Paris, 2017, 200 pages.

[9] Réjean Ducharme, Romans, Gallimard, coll. Quarto, Paris, 2022, 1 951 pages.

[10] Christa Wolf, Ce qui reste, Alinéa, coll. Novella, Aix-en-Provence, 1990, 100 pages.

[11] Hermann Broch, Le Tentateur…

[12] Avec le temps, chanson de Léo Ferré.

 

 

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