À propos de l'auteur : Dominique Lapointe

Catégories : Sports

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Christian Tiffet

Dominique Lapointe

La planète sport, en partie du moins, était en liesse fin juillet lorsque la Québécoise Kim Clavel a remporté son combat contre la Mexicaine Yesenia Gomez, devenant ainsi la “championne du monde des mi-mouches” de la WBC (Word Boxing Council). En seulement quinze combats chez les pros. Sans vouloir rien enlever à cette athlète accomplie, disons qu’il a fallu davantage de matchs à Serena Williams pour devenir la reine du tennis féminin. Mais c’est la nature de ce spectacle, ce qui est un autre sujet.

L’événement a toutefois vite fait oublier un autre fait moins éclatant entourant ce même gala présenté au Casino de Montréal. Il a fallu attendre la veille du programme, après la pesée officielle, pour qu’on annonce finalement l’annulation du combat d’ouverture de la Montréalaise Caroline Veyre, une amateure de haut niveau qui avait décidé de faire le grand saut chez les pros ce soir-là. Elle devait affronter une autre Mexicaine un peu boulotte qui faisait une tête de moins qu’elle et qui, la pauvre, sortait d’une série de défaites écrasantes dans ses débuts professionnels.

Sage décision, qui survenait un peu tard cependant, et qui posait la question récurrente de ces boxeurs étrangers qui, à l’occasion, ressemblent plus à des faire-valoir que des adversaires « mesurés ».

Mourir du ring

Nul doute que le promoteur bien connu Yvon Michel avait en tête le drame de la Mexicaine Jeanette Zacarias Zapata morte d’un KO infligé l’an dernier au Parc Jarry à Montréal par une opposante plus talentueuse et visiblement mieux entraînée.  Le genre de faux pas qui “casse le party”.

Depuis le début du siècle, les décès sur le ring se sont multipliés. Alors qu’on les comptait sur les doigts des deux mains au cours des décennies précédentes, on en enregistre deux ou trois par année depuis vingt ans. La pointe d’un iceberg, selon Dave Allemberg, un neuropsychologue à qui le gouvernement du Québec a confié en 2014 la présidence d’un comité d’experts sur l’enjeu des commotions cérébrales dans le sport.

« Dans une récente étude conduite par le neurologue Charles Bernick, on a constaté que 60 % des combats étaient arrêtés par la suite de commotion d’un des participants, par KO ou autres signes évidents, ce qui n’a d’équivalent dans aucun autre sport. Mais on peut penser que les dommages au cerveau sont beaucoup plus fréquents car ces professionnels, contrairement à nous tous, apprennent à gérer les douleurs et les effets délétères des commotions cérébrales. »

« Seulement 10 % des commotions sont associées à une perte de connaissance, donc la très grande majorité des traumatisés auront des effets dans les heures, les jours, les mois, les années qui suivent », ajoute Allemberg.

Un vieil enjeu

Il y a un siècle, on avait remarqué que des adeptes de la boxe anglaise (nom d’origine de la boxe classique actuelle) développaient des troubles cognitifs et de comportement à long terme, un syndrome qu’on a appelé démence pugilistique, et qui aujourd’hui porte le nom savant d’encéphalopathie traumatique chronique (ETC).

Il s’agit en fait d’une neurodégénérescence progressive qui se traduit d’abord par de légers problèmes de coordination, d’élocution, de mémoire, etc.. mais qui peut évoluer en pathologies plus sévères, dépression, hallucinations, démence, Parkinson, ataxie etc…

Même aujourd’hui cependant, les experts peinent à évaluer l’ampleur du problème. Dave Allemberg: « On a un vide scientifique énorme sur les risques associés aux sports de combat, comme la boxe et les arts martiaux mixtes. Ça peut s’expliquer par le nombre encore restreint des adeptes de ces disciplines. Environ un million de jeunes québécois jouent au hockey, au football et au soccer alors qu’ils ne sont que quelques milliers dans les sports de combat. »

« Les sports d’équipe se sont améliorés significativement avec des règles plus strictes sur les types de contacts, la façon de les appliquer, avec des protocoles à jour, des soigneurs bien formés. Par contre, dans les sports de combat, le but ultime c’est de rendre l’adversaire incapable de terminer l’affrontement. »

Les arts martiaux mixtes

Depuis quelques années, la boxe anglaise est concurrencée par une discipline qui connaît une popularité fulgurante: les arts martiaux mixtes (AMM), des gladiateurs des temps modernes qui n’ont comme seule armure que la couenne de leur entraînement et où presque tous les coups sont permis. Un spectacle prohibé dans certaines provinces comme la Saskatchewan, Terre-Neuve et l’Ile-du-Prince-Edouard.

Des chercheurs * ont calculé qu’un combattant extrême professionnel peut recevoir environ 60 coups de poing par match. À la boxe, c’est trois fois plus. Et plus les combats s’accumulent, plus certaines régions critiques du cerveau diminuent en volume et plus les temps de réaction aux épreuves cognitives augmentent.

Ce qui inquiète au plus haut point le neuropsychologue Allemberg: «  L’enjeu est encore plus criant pour les jeunes, car leur principale activité c’est d’apprendre, de former leur cerveau à l’école. Si par ailleurs ils malmènent cet organe, le cerveau, d’ailleurs plus fragile que celui de l’adulte, c’est un problème très grave. C’est pourquoi un grand nombre d’associations médicales à travers le monde se sont prononcées pour l’interdiction des sports de combat chez les jeunes. » Comme l’Association médicale canadienne et les différentes associations de pédiatrie.

Mais combien de fois a-t-on entendu que la boxe a permis à de jeunes décrocheurs de transformer leur révolte en éducation, de reprendre confiance en eux, bref de fabriquer de l’espoir ? Comme si on voulait que son surnom de Noble Art, réhabilité par la bourgeoisie du XIXe siècle, s’inscrive dans la modernité. Ce à quoi Dave Allemberg répond : « Nous avons fait une étude il y a une quinzaine d’années sur l’apprentissage des jeunes défavorisés. On a remarqué que ce qui les sortait de la rue c’était surtout le basketball, pas la boxe. C’est dire que si on cherche, on peut facilement trouver des solutions de rechange beaucoup moins risquées pour la santé ».

La boxe, sport olympique

Jugée trop dangereuse au temps de Coubertin, la boxe masculine fera finalement son entrée aux Jeux en 1904 et ne s’ouvrira aux femmes qu’en 2012. Et pour ajouter au spectacle, on  recrutera les professionnels en 2016. Une décision très controversée. Comme il se doit aussi, on abandonnera le casque protecteur, symbole de mauviette.

Dave Allemberg : « Le CIO n’a pas tort, le casque ne prévient pas les commotions cérébrales. L’effet de balancier du cerveau à l’intérieur de la boîte crânienne est peu diminué par cet équipement. On connaît le paradoxe au hockey professionnel où les commotions cérébrales ont augmenté avec le port du casque, mais les traumatismes majeurs comme les fractures du crâne sont devenus presque inexistants. Il demeure que le casque peut faire la différence entre un KO et une commotion limitée. »

Le 28 juillet dernier, est-ce que les organisateurs ont voulu sauver la vie de la Mexicaine Wendy Cruz Castro en annulant son combat à la dernière minute, prétextant son manque de préparation ? En tout cas, ils ont peut-être évité de transformer leur soirée de gala en une immolation de deux minutes, le temps d’un seul round – qu’on veut d’ailleurs ramener à trois minutes …

*: https://bjsm.bmj.com/content/49/15/1007

3 Commentaires

  1. Lise Maynard 13 septembre 2022 à 6:29 -Répondre

    Je pense que les sports de combats impliquant de tels niveaux de danger (comme la boxe) pour la santé des protagonistes ne devraient pas être considérés comme des sports.
    A tort ou à raison, j’ai toujours pensé que le sport devait être une activité physique qui vise à améliorer sa condition physique.
    La boxe représente un niveau de risque trop élevé pour être considéré comme un sport (dans mon livre).

  2. rejean drainville 13 septembre 2022 à 12:48 -Répondre

    Le football est aussi très dangereux. Il est interdit de frapper un adversaire avec son casque mais les placages très violents sont fréquents et les commotions cérébrales courantes. Il y a même des règles qui contraignent les équipes à évaluer si l’athlète est en état de retourner au jeu après avoir été frappé violemment. Par contre, cette violence plaît aux spectateurs et même les commentateurs ont beaucoup de peine à la condamner ! On n’est pas sorti du bois !

  3. Larouche 13 septembre 2022 à 1:33 -Répondre

    On devrait bannir la boxe

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