À propos de l'auteur : Rudy Le Cours

Catégories : Environnement

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Christian Tiffet

Rudy Le Cours

Tandis que les pluies diluviennes de la mousson noient le tiers du Pakistan, les terres européennes crient: À boire! On perdra le gros de la récolte de riz Azzuro en Italie, on traverse à gué la Loire en France, comme plusieurs rivières anglaises, et le filet d’eau qu’est devenu le Rhin compromet sa navigation.

Si l’Europe accélère l’extraction de pétrole, de gaz et de charbon en préparation d’un hiver sans combustible russe, la production d’hydroélectricité et d’énergie nucléaire a reculé de 20 et de 12 pour cent, au premier semestre, faute d’eau. Selon un rapport de la Commission européenne, il s’agirait de la pire situation en cinq siècles (1).

Bref, les changements climatiques bouleversent notre environnement et, dans l’hémisphère nord du moins, ils raréfient une ressource gaspillée par la surconsommation. Hier encore, on débattait de l’atteinte d’un pic pétrolier, mais sommes-nous plutôt en train de franchir celui de l’eau douce, ressource qu’on avait cru inépuisable?

Tout comme le Québec, les Prairies canadiennes sont épargnées jusqu’ici cette année par la sécheresse, grâce aux pluies printanières abondantes. Cela peut nous donner l’impression d’être à l’abri de la Nature en colère. Pensons plutôt qu’elle reprend son souffle. 

L’an dernier, les sécheresses prolongées ont réduit les récoltes de céréales et de moutarde, au point où les fabricants dijonnais qui s’approvisionnent avant tout au Canada, premier exportateur mondial, n’ont pu suffire à la demande du fameux condiment du lapin et des burgers. Les silos n’étaient pas assez pleins non plus pour compenser les ruptures d’approvisionnement de blé ukrainien, aux premiers jours de l’invasion russe. La production canadienne excède normalement celle du pays envahi.

Le Sud-Ouest américain en crise

L’aridification s’installe au sud du 49e parallèle où on a chaud et soif. La Californie brûle à nouveau, les champs de céréales du Midwest peineront à fournir leurs rendements, faute d’eau. Les États-Unis sont le quatrième producteur mondial de blé, derrière la Chine, l’Inde et la Russie. Ils détiennent en outre les troisièmes plus grandes réserves d’eau, derrière la Russie et le Brésil, mais sont les premiers consommateurs par habitant.

Le lac Mead, plus grand bassin artificiel américain créé dans les années 1930 par suite de l’aménagement du fleuve Colorado avec le barrage Hoover, se vide à vue d’oeil. Au rythme actuel de 30 centimètres par semaine, la source d’approvisionnement en eau de Las Vegas et de Phoenix sera à sec avant la fin du siècle. Autant dire après-demain.

Après une 23e année de sécheresse, les autorités américaines ont décidé de limiter l’approvisionnement des États qui s’y abreuvent. Dès l’an prochain, l’Arizona recevra 21% moins d’eau, le Nevada, 8% et le Mexique, où le fleuve se jette dans la mer, 7%. (2). De beaux débats en perspective et de beaux conflits en gestation!

La nappe aquifère Ogallala, qui mouille les cultures de huit États du Midwest, fait l’objet de ponctions excessives dues au gaspillage de l’agriculture qui emploie des techniques archaïques d’irrigation, selon Frédéric Laserre, directeur du Conseil québécois d’études géopolitiques. «Il leur faudra apprendre à utiliser l’eau différemment. La Californie est non efficace parce que c’est la gratuité pour les agriculteurs», confie-t-il en entrevue à En Retrait. Ces derniers représentent 80 % du problème alors qu’ils ne représentent que 3% de la main-d’oeuvre et contribuent à peine plus de 5 % du PIB.

Celui qui est aussi professeur de géographie à l’Université Laval souligne que les agriculteurs de l’Est optent pour des technologies plus efficaces que l’irrigation, comme le goutte-à-goutte pour les vergers ou les pivots-jets, la nuit, pour les cultures maraîchères.

Déjà dans l’Ouest, les réserves publiques ne suffisent plus. Quelques fermes doivent s’approvisionner auprès de propriétaires de réserves privées, loin d’être illimitées. Les prix varient selon l’offre et la demande et sont cotés à la Bourse de Chicago. Le Nasdaq Veles California Water Index (NQH20) a été créé en juillet 2019 au prix initial de 300$ le pied-acre (un pied-acre équivaut à 1,23 million de litres). Le 9 septembre dernier, il cotait 1273$.

Détourner les eaux canadiennes

La rareté de l’or bleu dans l’Ouest américain pourrait ranimer un vieux fantasme du siècle dernier. Il consistait à détourner l’eau des Grands-Lacs, voire, celle de la Baie-James ou même de l’Alaska pour abreuver les terres américaines. Des firmes d’ingénierie ont produit des études de faisabilité qui leur laissaient miroiter de juteux profits. Les premiers ministres Brian Mulroney et Robert Bourassa ont même fait semblant de ne pas s’y opposer, mais le tollé a vite étouffé l’enthousiasme de ces entrepreneurs gloutons. Les canalisations pharaoniques auraient entraîné en outre des dépenses exorbitantes.

Le dossier a été quand même assez étoffé pour qu’un militaire en fasse un élément substantiel de sa thèse de maîtrise, il y a quelques années, toujours disponible en ligne (3). Le major François Caron y étudie la Charte des Grands Lacs, l’Accord de libre échange nord-américain ainsi que la faisabilité du Great Replenishment and Northern Development (Baie-James). Il avance que le Canada doit absolument affirmer que l’or bleu est un bien commun et non une marchandise pour la soustraire à toute convoitise.

Cet été, la publication du Rapport sur l’état des Grands-Lacs ne faisait aucune allusion à un quelconque scénario de détournement (4). 

En octobre 1996, au cours d’un colloque organisé par l’Institut économique de Montréal, l’homme d’affaires Jean Coutu a proposé qu’une partie de l’eau des lacs de la Côte-Nord soit puisée et exportée par navire-citerne. Cette idée farfelue a vite été abandonnée.

Détournements de cours d’eau ou exportation par bateau représentent des coûts astronomiques que bien peu d’entrepreneurs ou d’États ont la capacité de financer, à supposer qu’ils parviennent à apaiser l’opprobre populaire. Mais la soif peut ranimer les convoitises les plus folles.

Les déficiences du Québec

Il n’existe ni cartes, ni données à jour sur la distribution et l’étendue des nappes aquifères au Québec. On se doute qu’il y en a moins dans Lanaudière que dans les Laurentides et qu’on les siphonne déjà trop en Montérégie pour répondre aux besoins, ou dégâts c’est selon, de l’étalement urbain et de l’agriculture intensive (5).

À la veille de la campagne électorale, le gouvernement caquiste a dévoilé son Plan bleu, doté d’une enveloppe de 650 millions, d’ici 2026. L’objectif de nettoyer les berges et de débarrasser les lacs de plusieurs contaminants serait financé par l’augmentation des droits payés par les embouteilleurs d’eau, de boissons gazeuses et de jus ainsi que ceux facturés aux industries minière et papetière. Toutefois, l’annonce était avare de détails sur la majoration requise des redevances.

Présentement, les embouteilleurs payent 2,50$ par million de litres, soit trois fois moins qu’en Ontario. L’Italie exige 2000$, le Danemark, 10 000$, selon les chiffres publiés par le Parti libéral du Québec qui, tout comme le Parti québécois, propose de s’aligner sur l’Ontario. Québec solidaire vise 400$ par million de litres.

Selon M. Laserre, les prix de la machinerie agricole forcent les fermiers à optimiser le rendement de leurs terres, ce qui accentue la ponction des eaux souterraines. Pour lui, il faut apprendre à ne pas dilapider une richesse que désormais on sait épuisable. Les compteurs d’eau sont certainement un moyen de limiter la consommation, s’ils fonctionnent un peu comme l’impôt progressif. Il faut aussi éduquer les gens, comme on le fait pour la consommation d’alcool.

Il faut aussi envisager d’autres cultures moins friandes d’eau que le maïs.

Le Plan bleu permettra-t-il de renverser la tendance actuelle? «Je ne suis pas convaincu», avance avec retenue M. Lasserre. Il rappelle toutefois que le Québec s’est doté d’instruments pour agir énergiquement, dès 2008-2009, mais que les gouvernements renoncent à les utiliser pleinement. Seule Hydro-Québec paye des redevances dignes de ce nom.

Si l’environnement devient l’enjeu premier des années à venir, la gestion responsable de l’or bleu doit en être le cœur.

D’ici là, savourez pleinement votre verre d’eau, la boisson la plus désaltérante qui soit.

(1) https://fr.statista.com/infographie/28049/electricite-produite-en-europe-par-source/, https://edo.jrc.ec.europa.eu/documents/news/GDO-EDODroughtNews202208_Europe.pdf et https://www.futura-sciences.com/planete/actualites/rechauffement-climatique-si-longue-secheresse-installee-toute-france-europe-99879/

(2) https://www.lesoleil.com/2022/08/16/secheresse-washington-reduit-les-quotas-deau-pour-certains-etats-et-le-mexique-4090ab8e5f5e01245da640d6b2765313

(3)https://www.cfc.forces.gc.ca/259/290/296/286/caron.pdf

(4) https://publications.gc.ca/collections/collection_2022/eccc/En161-25-2022-fra.pdf

(5)https://www.ledevoir.com/societe/transports-urbanisme/751041/serie-etalement-urbain-un-bureau-de-l-eau-et-une-reforme-fiscale-pour-freiner-l-etalement

Un commentaire

  1. Hélène Gamache 14 septembre 2022 à 2:14 -Répondre

    Comme cet article est documenté et fait tellement réfléchir…..
    Nous pensons que tout est …éternel…et que l’abondance est là pour nous….pour toujours!
    Bravo pour cette réflexion!

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